Le Portrait de Dorian Gray, unique roman d’Oscar Wilde, paraît d’abord dans le Lippincott’s Monthly Magazine en 1890, avant d’être publié sous forme de livre en 1891 dans une version révisée et augmentée. On y suit Dorian Gray, un jeune dandy londonien dont le portrait peint par Basil Hallward vieillit et se dégrade à sa place, tandis que lui conserve une jeunesse éternelle — au prix de sa corruption morale. Sous l’influence de Lord Henry Wotton et d’un mystérieux « livre jaune » (dans lequel on reconnaît À rebours de Huysmans), Dorian s’enfonce dans l’hédonisme et le vice, persuadé que la beauté justifie tout. Roman fantastique autant que philosophique, il fit scandale à sa parution, la critique le jugea « répugnant » et immoral — ce qui n’empêcha pas Wilde de s’en servir lors de son procès pour défendre la liberté de l’art.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques pistes. Au menu : des pactes à prix prohibitif, des identités qui se dédoublent, des personnages qui vendent leur âme (parfois littéralement) et une certaine méfiance envers l’idée que la beauté devrait se soucier de morale.
1. À rebours (Joris-Karl Huysmans, 1884)

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C’est le fameux « livre jaune » qui empoisonne Dorian Gray — ou du moins son modèle le plus probable, comme Wilde lui-même finit par l’admettre au tribunal. Publié en 1884, À rebours rompt de façon spectaculaire avec le naturalisme de Zola (qui ne le prit pas très bien) pour raconter la retraite volontaire de Jean des Esseintes, dernier héritier d’une lignée aristocratique épuisée par la consanguinité. Lassé de la société, à bout de nerfs, ce duc s’isole dans un pavillon à Fontenay-aux-Roses, en banlieue parisienne, où il se consacre à un programme ambitieux : ne plus rien vivre, mais tout ressentir à travers l’art, les parfums, les pierres précieuses et la littérature latine de la décadence.
Il ne se passe donc presque rien — et c’est précisément le point. Le roman fonctionne comme un inventaire maniaque des goûts et des dégoûts de son héros : ses fleurs monstrueuses, sa tortue incrustée de gemmes (qui en meurt), ses « symphonies de liqueurs » où chaque alcool correspond à un instrument, ses bibliothèques où Mallarmé et Baudelaire règnent en maîtres. Huysmans a élevé le snobisme esthétique au rang de genre littéraire, et le résultat oscille entre le sublime et le pathétique — parfois dans la même phrase. Le livre se referme sur une prière désespérée, celle d’un homme qui a voulu vivre par procuration et n’a récolté que la névrose. Considéré comme le manifeste du décadentisme — ce courant de la fin du XIXe siècle qui célèbre l’artifice, le raffinement extrême et le rejet des valeurs bourgeoises —, À rebours n’a jamais été imité avec succès, probablement parce que le projet suppose un degré d’érudition et de mauvaise foi assez rare chez un seul auteur.
2. Mademoiselle de Maupin (Théophile Gautier, 1835)

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Avant À rebours, avant Wilde, il y a Gautier — et sa célèbre préface à Mademoiselle de Maupin, un brûlot adressé aux moralistes et aux utilitaristes de la littérature. C’est dans ces pages que se cristallise la doctrine de « l’art pour l’art » : l’idée que la beauté n’a de comptes à rendre à personne, et que tout ce qui est utile est laid. Baudelaire salua le roman comme un « hymne à la Beauté » ; Hugo, de son côté, y vit un chef-d’œuvre de style. La critique bourgeoise, elle, cria au scandale — ce qui, sous la Monarchie de Juillet (le régime en place de 1830 à 1848), revenait à offrir une campagne de publicité gratuite.
Le roman lui-même est une histoire d’amour à trois voix où les rôles ne cessent de s’inverser. D’Albert, jeune dandy mélancolique atteint du « mal du siècle » — cet ennui existentiel qui ronge toute une génération après la chute de Napoléon —, cherche désespérément la beauté idéale sous les traits d’une femme. Il la trouve… chez Théodore de Sérannes, un séduisant cavalier qui n’est autre que Madeleine de Maupin travestie en homme. Inspirée d’une cantatrice réelle du XVIIe siècle, bisexuelle et fine lame, Madeleine endosse l’habit masculin pour éprouver la liberté des hommes et percer leurs secrets — avec des conclusions assez peu flatteuses pour la gent masculine.
Le roman épistolaire qui en résulte brouille les frontières entre les genres (littéraires et autres), interroge le désir et l’identité avec une franchise rare pour 1835, et se conclut sur une nuit unique après laquelle Madeleine disparaît sans laisser d’adresse — et d’Albert, qui a enfin touché du doigt la beauté parfaite, découvre qu’on ne la possède pas deux fois. Queer avant la lettre, Mademoiselle de Maupin défend déjà ce qui coûtera cher à Wilde un demi-siècle plus tard : l’idée que l’art n’a pas à se justifier devant le tribunal de la morale.
3. L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde (Robert Louis Stevenson, 1886)

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Publié quatre ans avant Le Portrait de Dorian Gray, le court récit de Stevenson aborde un problème voisin par un tout autre biais : que se passe-t-il quand on tente de séparer chimiquement le bien et le mal au sein d’un même individu ? La réponse, sans surprise, n’est pas réjouissante. Le docteur Henry Jekyll, médecin respectable et estimé de tous à Londres, met au point un breuvage qui lui permet de se transformer en Edward Hyde, un être petit, difforme et dépourvu de toute conscience morale. Ce qui commence comme une expérience scientifique sur la dualité de la nature humaine dégénère en cauchemar : Hyde prend progressivement le dessus, et Jekyll perd le contrôle de ses métamorphoses.
La force du récit tient à sa construction. L’histoire est racontée non pas par Jekyll, mais principalement à travers le regard du notaire Utterson, qui tente de comprendre pourquoi son vieil ami s’est entiché d’un criminel repoussant — et pourquoi il lui a légué toute sa fortune. La vérité n’éclate que dans les dernières pages, par le biais de deux lettres posthumes. Stevenson, qui affirma avoir tiré l’idée d’un cauchemar, livra en quelques semaines un texte si percutant que les noms de Jekyll et Hyde sont devenus une expression courante en anglais pour désigner le dédoublement de personnalité. Comme Dorian Gray, Jekyll est un homme respectable dont la vie secrète finit par le détruire — mais là où Dorian cache ses vices derrière un visage intact, Jekyll donne littéralement corps aux siens.
4. La Peau de chagrin (Honoré de Balzac, 1831)

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Soixante ans avant Dorian Gray, Balzac avait déjà imaginé un pacte faustien au cœur de Paris. Le jeune Raphaël de Valentin, aristocrate ruiné et au bord du suicide, découvre chez un vieil antiquaire un morceau de cuir frappé d’une inscription en sanskrit : « Si tu me possèdes, tu posséderas tout, mais ta vie m’appartiendra. » Cette peau de chagrin — le « chagrin » désigne ici non pas la tristesse, mais un cuir grenu fabriqué à partir de peau d’âne ou de cheval — exauce tous les désirs de son propriétaire, mais rétrécit à chaque vœu. Et avec elle, c’est l’espérance de vie de Raphaël qui diminue. Raphaël se retrouve donc piégé : vivre pleinement et mourir vite, ou renoncer à tout désir pour survivre.
Le roman se divise en trois parties — « Le Talisman », « La Femme sans cœur » et « L’Agonie ». Raphaël oscille entre deux figures féminines opposées : l’inaccessible comtesse Fœdora, froide et mondaine, et la douce Pauline, dont l’amour sincère arrive trop tard. Entre les deux, il y a Rastignac (que l’on retrouvera dans Le Père Goriot), la débauche, les salons, et une série de savants incapables d’arrêter le rétrécissement du talisman malgré toute leur science — Balzac se moque d’eux avec un plaisir évident. Le roman pose une question qui traverse toute La Comédie humaine : le désir et l’ambition donnent-ils un sens à la vie, ou la consument-ils ? Balzac lui-même considérait cette histoire comme la « clef de voûte » de ses Études philosophiques. L’expression « peau de chagrin » est d’ailleurs entrée dans la langue courante pour désigner tout ce qui ne cesse de diminuer — c’est l’un des rares cas où un titre de roman a engendré une locution française.
5. Melmoth, ou l’Homme errant (Charles Robert Maturin, 1820)

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Le lien avec Wilde est ici familial : Charles Robert Maturin n’était autre que le grand-oncle d’Oscar Wilde. Et Melmoth contient déjà, en germe, le motif central du Portrait : un portrait qui ne vieillit pas, un pacte ténébreux, et un regard si intense qu’il rend fou quiconque le croise. Publié en 1820, ce roman labyrinthique est généralement considéré comme le sommet du genre gothique anglais.
L’intrigue se déploie en récits emboîtés, à la manière de poupées russes. Le jeune John Melmoth, venu au chevet de son oncle mourant en Irlande, apprend l’existence d’un ancêtre au passé trouble : un érudit du XVIIe siècle qui a vendu son âme au diable en échange de cent cinquante ans de sursis sur la mort. Le délai arrive à son terme, et ce Melmoth ancestral arpente le monde à la recherche d’un désespéré qui accepterait de reprendre le pacte à son compte. Chaque récit enchâssé — un prisonnier de l’Inquisition espagnole, une jeune Indienne nommée Immalie, des amants emmurés vivants dans un souterrain — raconte l’une de ces tentatives.
Maturin mobilise tout l’arsenal du gothique (couvents sinistres, orages, foules hystériques, moines sadiques), mais le roman dépasse le simple récit d’épouvante : c’est aussi un réquisitoire contre l’Inquisition, une critique de l’Église catholique et une méditation sur ce que des êtres humains sont prêts à endurer avant de céder au désespoir. Baudelaire, fasciné par le « rire qui ne dort jamais » de Melmoth, rêva de traduire le roman jusqu’à la fin de sa vie sans y parvenir. Balzac, lui, en écrivit une suite (Melmoth réconcilié, 1835) : il estimait avec malice que Melmoth aurait dû passer par Paris, « où il aurait trouvé nombre de personnes pour reprendre son pacte ».
6. Faust (Johann Wolfgang von Goethe, 1808)

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Impossible de parler de pacte diabolique sans remonter à la source — ou du moins à sa version la plus célèbre. Le Faust de Goethe, dont la première partie paraît en 1808 et la seconde est publiée à titre posthume en 1832, reprend une légende populaire allemande du XVIe siècle : celle d’un savant qui aurait vendu son âme au diable. Goethe en fait tout autre chose. Son Heinrich Faust, professeur respecté mais rongé par l’insatisfaction, constate que des décennies d’étude ne lui ont apporté ni la compréhension du monde ni le moindre bonheur. Arrive Méphistophélès, l’émissaire du diable, qui lui propose un marché : il le servira sur terre et comblera tous ses désirs, à condition que Faust lui livre son âme le jour où il connaîtra un instant de bonheur si parfait qu’il souhaitera le voir durer éternellement.
La première partie suit la descente de Faust dans les plaisirs terrestres et sa liaison tragique avec Marguerite (Gretchen en allemand), une jeune femme pieuse qui paiera de sa vie et de sa raison son amour pour le savant rajeuni par la magie. La seconde partie, plus allégorique et nettement plus déroutante, entraîne Faust à la cour de l’Empereur, dans la Grèce antique auprès d’Hélène de Troie, et jusqu’à un grand projet d’assèchement de marais au bénéfice du peuple — avant une conclusion où Goethe, contre toute attente, sauve Faust de la damnation grâce à l’amour de Marguerite. « Celui qui sans cesse s’efforce, nous pouvons le sauver », proclament les anges. Là où Dorian Gray se poignarde devant son portrait et où Melmoth est emporté par le diable, Faust obtient sa grâce : c’est la version optimiste du pacte, celle où l’effort et l’aspiration comptent davantage que les erreurs commises en chemin.
7. Le Grand Dieu Pan (Arthur Machen, 1894)

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Publié trois ans après Le Portrait de Dorian Gray et dans un climat littéraire comparable — celui d’une Angleterre victorienne fascinée par le surnaturel et la transgression —, ce court roman d’Arthur Machen fit lui aussi scandale. La critique y vit une production « dégénérée et sinistre » ; Stephen King, un siècle plus tard, le qualifia d’un des meilleurs récits d’épouvante jamais écrits en langue anglaise. H. P. Lovecraft, quant à lui, reconnut en Machen l’une de ses influences majeures.
L’histoire débute au pays de Galles, où le docteur Raymond pratique sur sa pupille Mary une opération cérébrale censée lui permettre de percevoir ce qui se cache sous la surface du réel — ce que Machen appelle « voir le grand dieu Pan ». Dans la mythologie grecque, Pan est le dieu des bergers et de la nature sauvage, mi-homme mi-bouc, dont la seule apparition suffisait à provoquer une terreur panique (le mot « panique » vient d’ailleurs de son nom). Ici, Pan représente l’idée qu’une réalité primordiale, sauvage et terrifiante, se dissimule juste sous la surface du monde visible — et que l’apercevoir suffit à détruire un esprit humain. L’expérience tourne au désastre : Mary sombre dans la folie, mais donne naissance neuf mois plus tard à une fille, Helen Vaughan.
Des années après, cette Helen — d’une beauté saisissante — fait irruption dans la bonne société londonienne sous différentes identités. Des hommes se suicident dans son sillage, retrouvés le visage convulsé d’horreur. L’enquête qui s’ensuit reconstitue, fragment par fragment, la nature exacte de cette femme et l’origine de son pouvoir. Machen excelle dans l’art de ne presque rien montrer : l’horreur, dans Le Grand Dieu Pan, tient à ce qui est à peine effleuré, à ce que les personnages refusent de formuler — et que l’imagination se charge de compléter.
8. Le Moine (Matthew Gregory Lewis, 1796)

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Matthew Gregory Lewis avait à peine vingt ans quand il rédigea Le Moine en dix semaines à La Haye — et le résultat fit l’effet d’une bombe dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle. Le roman fut d’abord un succès colossal, puis censuré pour ses passages jugés obscènes et blasphématoires, puis admiré par des esprits aussi divers que le marquis de Sade, Lord Byron, Victor Hugo (qui s’en inspira pour le personnage de Claude Frollo dans Notre-Dame de Paris) et Antonin Artaud, qui en proposa sa propre réécriture en 1931.
L’action se situe à Madrid, à l’époque de l’Inquisition. Ambrosio, prieur du couvent des Capucins, est vénéré par toute la ville pour sa vertu et l’inflexibilité de ses sermons. Il se croit à l’abri de toute tentation — erreur fatale. Sous l’apparence d’un jeune novice nommé Rosario se cache en réalité Mathilde, une créature envoyée par le diable pour précipiter sa chute. Une fois la brèche ouverte, Ambrosio s’enfonce dans le crime avec une ferveur inversement proportionnelle à celle de ses prêches : luxure, viol, meurtre, pacte démoniaque — Lewis ne recule devant rien. Parallèlement, l’intrigue suit le sort d’Agnès, jeune nonne enfermée vivante dans les caveaux du couvent par une abbesse cruelle, pour avoir rompu ses vœux.
Le roman est une charge féroce contre l’hypocrisie religieuse et contre les ravages du désir trop longtemps étouffé : Ambrosio n’est pas un monstre par nature, mais un homme à qui l’on a interdit d’être humain. Un des piliers du gothique, écrit avec l’énergie et l’impudence que seul un auteur de vingt ans pouvait se permettre.
9. Carmilla (Joseph Sheridan Le Fanu, 1872)

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Vingt-cinq ans avant Dracula, un autre Irlandais avait posé les fondations du mythe vampirique moderne — et avec une audace que Bram Stoker, malgré toute son admiration, n’osa pas reproduire intégralement. Carmilla, publié en 1872 dans le recueil Les Créatures du miroir (In a Glass Darkly), raconte l’amitié trouble entre Laura, jeune fille solitaire vivant avec son père dans un château isolé de Styrie (une région montagneuse de l’actuelle Autriche, près de la frontière hongroise), et la mystérieuse Carmilla, recueillie après un accident d’attelage survenu providentiellement à proximité.
Carmilla est belle, tendre, fascinante — et ses déclarations d’affection à Laura dépassent de loin les conventions de l’amitié entre jeunes filles dans l’Angleterre victorienne. Tandis qu’une étrange épidémie décime les villages alentour et que Laura s’affaiblit de jour en jour, les indices s’accumulent sans que personne ne veuille voir l’évidence : Carmilla ne sort jamais le jour, ne parle pas de son passé, et ses différents noms — Carmilla, Millarca, Mircalla — sont tous des anagrammes d’un même nom.
Le Fanu installe l’horreur par petites touches, et son art de la suggestion a profondément influencé Lovecraft et Machen après lui. Derrière les attributs classiques du roman gothique — château, brume, surnaturel, héroïne naïve —, Carmilla aborde frontalement la question du désir entre femmes, ce qui en fait l’un des premiers textes de la littérature anglophone à traiter d’homosexualité féminine, fût-ce sous le voile du vampirisme. On sait que Stoker connut le texte par une lecture dans un salon mondain — donnée, ironie du sort, par la propre mère d’Oscar Wilde.