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Que lire sur les harkis ?

Que lire sur les harkis ?

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Au sens strict, le mot harki désigne les supplétifs algériens recrutés par l’armée française entre 1954 et 1962, durant la guerre d’Algérie. Par extension, il en est venu à englober l’ensemble des Algériens qui, à des titres divers — soldats auxiliaires, membres de groupes d’autodéfense villageois, agents des Sections administratives spécialisées (SAS) —, ont servi la France pendant ce conflit. Ils sont plusieurs centaines de milliers à s’être retrouvés du côté de la puissance coloniale. Les raisons de leur engagement défient toute explication unique : pressions directes de l’armée française, représailles du FLN contre les familles jugées trop attentistes, besoin d’une solde pour survivre, rivalités entre clans ou entre villages, fidélité personnelle à un officier. Il arrive que toutes ces raisons coexistent et se contredisent au sein d’une même fratrie — l’un dans le maquis, l’autre dans la harka.

À l’indépendance, en juillet 1962, leur sort bascule. Désarmés, abandonnés par les autorités françaises — qui, soucieuses de tourner la page algérienne et réticentes à accueillir une population musulmane nombreuse, restreignent volontairement leur rapatriement vers la métropole —, des dizaines de milliers d’entre eux subissent des représailles — arrestations, tortures, exécutions sommaires — de la part du FLN ou de populations locales qui règlent les comptes de huit années de guerre. Ceux qui parviennent à gagner la France, environ 90 000 personnes avec leurs familles, échouent dans des camps militaires reconvertis à la hâte — Rivesaltes, Bias, Bourg-Lastic, le Larzac — où certains resteront plus de quinze ans, sous un encadrement quasi militaire. Une ordonnance du 21 juillet 1962 leur retire la nationalité française : pour la recouvrer, chacun doit signer une « déclaration recognitive de citoyenneté » validée par un juge. Ni reconnus comme rapatriés au même titre que les pieds-noirs, ni véritablement intégrés à la société française, les harkis et leurs descendants subissent un double rejet : traîtres pour l’Algérie, indésirables pour la France.

L’historiographie de la question harkie ne s’est constituée que tardivement. L’Algérie indépendante n’avait aucun intérêt à revenir sur le sort de ceux qu’elle considérait comme des collaborateurs ; la France, de son côté, préférait oublier un épisode qui mettait en cause sa propre responsabilité. Il a fallu attendre les années 1990 pour que les premiers travaux universitaires d’envergure voient le jour, puis les années 2010 pour qu’un corpus solide se forme. Voici neuf ouvrages qui, chacun sous un angle différent, permettent de comprendre cette histoire.


1. La guerre d’Algérie des harkis, 1954-1962 (François-Xavier Hautreux, 2013)

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Issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’université Paris-Nanterre, ce livre est le premier ouvrage de synthèse consacré spécifiquement aux harkis pendant la période du conflit. François-Xavier Hautreux retrace le recrutement des supplétifs dès les premières semaines de la guerre, en 1954, et suit leur trajectoire jusqu’à l’indépendance. Il montre comment l’armée française, instruite par sa défaite en Indochine, a élaboré des doctrines de contre-insurrection qui reposaient sur l’enrôlement de combattants locaux : l’idée était de « retourner » la population contre les maquis du FLN et d’attribuer aux villageois algériens un rôle actif dans la « pacification » des campagnes. L’historien examine aussi la question, toujours disputée, des motivations de ces hommes : la frontière entre engagement volontaire et enrôlement forcé se révèle bien plus poreuse qu’on ne le croit d’ordinaire.

Le livre repose sur un travail approfondi dans les archives du Service historique de la Défense, qui permet de reconstituer les effectifs, les missions et le quotidien des harkas. Hautreux met en lumière l’ambiguïté permanente du statut de ces soldats : juridiquement, les harkis étaient des « journaliers » — c’est-à-dire des employés au jour le jour, sans contrat stable ni garantie de solde à long terme — que les officiers français hésitaient à armer davantage, de peur qu’ils ne désertent avec leurs fusils. Le livre traite enfin du chaos de la démobilisation après les accords d’Évian (mars 1962) et de l’abandon programmé de ces hommes. Quelques lecteurs lui ont reproché une certaine froideur analytique — Hautreux ne verse jamais dans le registre de l’indignation —, mais c’est précisément ce recul qui donne au livre sa solidité.


2. Et ils sont devenus harkis (Mohand Hamoumou, 1993)

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Mohand Hamoumou sait de quoi il parle : fils d’un harki disparu en Algérie, il a lui-même grandi dans les camps français du Larzac et de Rivesaltes, puis dans un « hameau de forestage » en Dordogne — ces hameaux isolés en zone rurale où l’administration parquait des familles de harkis pour les employer à des travaux forestiers, loin des villes et de toute vie sociale. Après des études qui l’ont mené jusqu’à l’ESSEC et à l’EHESS, il tire de sa thèse de sociologie, Archéologie d’un silence, un livre qui est l’un des premiers à traiter la question harkie comme un objet de sciences sociales. Le fil directeur est celui du triple silence qui recouvre cette histoire : silence de l’Algérie, dont le récit national ne fait aucune place aux harkis ; silence de la France, qui préfère oublier qu’elle a laissé tomber des hommes armés en son nom ; silence des harkis eux-mêmes, enfermés dans la honte d’être considérés comme des traîtres.

Hamoumou s’appuie sur une centaine de témoignages qu’il confronte méthodiquement aux sources écrites publiées en France et en Algérie. Il reconstitue les conditions concrètes dans lesquelles des paysans algériens sont « devenus » harkis — un verbe qui dit bien l’absence fréquente de choix délibéré. Il démonte au passage plusieurs contre-vérités de l’histoire officielle algérienne (notamment le mythe d’un peuple unanimement acquis au FLN) et pointe sans détour les responsabilités françaises dans l’abandon de 1962 : consignes gouvernementales qui limitaient le rapatriement, désintérêt des politiques d’insertion dans les décennies suivantes. L’historien Benjamin Stora a salué ce livre comme la mise au jour d’une « histoire oubliée », et Dominique Schnapper, dans sa préface, qualifie l’épisode des harkis de « page honteuse de l’histoire de France ». Un livre fondateur, qui a ouvert la voie à tous ceux qui suivent dans cette liste.


3. Les harkis : Mémoires sans issue (Vincent Crapanzano, 2012)

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Anthropologue américain rattaché à la City University de New York, Vincent Crapanzano découvre la blessure des harkis en 1980. À l’époque de la guerre d’Algérie, il était un admirateur de Sartre et de Fanon — c’est-à-dire acquis à la cause de l’indépendance algérienne. Ce livre, paru d’abord en anglais sous le titre The Harkis: The Wound That Never Heals, adopte un angle très différent de celui des historiens : plutôt que de reconstituer les faits, Crapanzano s’intéresse à la manière dont les harkis et surtout leurs enfants vivent avec cette histoire et comment elle pèse sur leur identité.

Il consacre une part essentielle de son enquête à la seconde génération. Les enfants de harkis portent une double blessure : les épreuves qu’ils ont eux-mêmes subies (les camps, l’exclusion, le racisme) et celles de leurs pères, qui n’en parlent pas. Ce silence parental, loin de protéger la génération suivante, transmet une souffrance d’autant plus difficile à identifier qu’elle n’a jamais été nommée. Beaucoup d’enfants de harkis se retrouvent en colère, sans savoir exactement contre qui : contre la France qui a abandonné leurs pères ? Contre l’Algérie qui les a rejetés ? Contre leurs pères qui se sont tus ? Des recensions universitaires ont relevé des erreurs factuelles dans le livre (sur les effectifs de supplétifs, sur certaines dates), liées au fait que Crapanzano n’a pas travaillé sur archives. La valeur du livre est ailleurs : dans la précision avec laquelle il montre comment un événement politique — l’engagement du père dans la harka — continue de structurer, des décennies plus tard, les relations familiales, les choix de vie et le sentiment d’appartenance de gens qui n’ont rien choisi.


4. Des harkis berbères, de l’Aurès au Nord de la France (Nordine Boulhaïs, 2002)

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Voici un livre qui emprunte le chemin inverse de la grande synthèse : celui de la micro-histoire. Lui-même petit-fils de harki, Nordine Boulhaïs retrace le destin d’une communauté berbère chaouïa de 379 personnes, déracinée du massif de l’Aurès (dans l’est de l’Algérie) et transplantée dans le bassin industriel de la Sambre, autour de Maubeuge (Nord). Un sujet qui paraît étroit, mais dont l’intérêt dépasse largement le cas local, car il donne à voir, à l’échelle d’une poignée de familles, les mécanismes qui ont joué partout : l’engagement, la guerre, l’abandon, l’exil, la réinsertion. Car cette famille a un lien direct avec le camp adverse : le grand-père de l’auteur était un neveu de Mostefa Ben Boulaïd, l’un des « chefs historiques » du FLN, celui-là même qui a organisé l’insurrection armée dans les Aurès le 1er novembre 1954 — la « Toussaint rouge » qui marque le début de la guerre. La même tribu, les Aït Daoud, s’est partagée dès ce jour entre les deux camps : une partie a rejoint le maquis, l’autre a formé la première harka de la région pour défendre le village d’Arris contre les « rebelles ».

Tiré d’une thèse soutenue à l’université de Lille III, l’ouvrage s’appuie sur des entretiens et des archives inédites. Boulhaïs reconstitue la mise en place des premières harkas en Aurès, les conditions du cessez-le-feu, le rapatriement et l’installation dans le Nord de la France. Il documente avec soin la réinsertion d’une partie de ces familles dans les usines métallurgiques de Louvroil, facilitée par un ancien harki qui y avait déjà travaillé et par la solidarité d’une famille de pieds-noirs. Les derniers chapitres composent une véritable enquête sociologique sur cette communauté : habitat, emploi, scolarisation, mariages (le plus souvent entre membres de la communauté, avec des femmes venues d’Algérie pour l’occasion), attachement au dialecte chaouï, pratique religieuse. Le livre montre aussi, dans les jeunes générations, la multiplication des mariages mixtes et des parcours individuels qui s’éloignent du modèle communautaire — preuve que cette identité, aussi forte soit-elle, n’est pas figée.


5. Le Dernier Tabou : les « harkis » restés en Algérie après l’indépendance (Pierre Daum, 2015)

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Pierre Daum, journaliste au Monde diplomatique et auteur de Ni valise ni cercueil (sur les pieds-noirs restés en Algérie), s’attaque ici à une question largement ignorée : que sont devenus les harkis qui n’ont pas quitté l’Algérie ? L’idée communément admise — en France comme en Algérie — veut que les supplétifs aient été soit massacrés, soit exilés. La thèse de Daum, fondée sur deux ans d’enquête de terrain et une soixantaine de témoignages recueillis à travers toute l’Algérie, bouscule cette lecture : la majorité des anciens harkis, bien qu’ils aient traversé une période de violences et d’humiliations terribles, n’ont pas été tués et ont continué leur vie — non sans difficultés — sur le sol algérien.

Le livre a suscité une vive controverse à sa parution : certaines associations de descendants de harkis en France l’ont accusé de minimiser l’ampleur des massacres de 1962. L’ouvrage se compose d’une première partie historiographique solide (près de 200 pages, qui passent en revue l’état des connaissances et les zones d’ombre) et d’un recueil de récits de vie. L’historien Guy Pervillé, pourtant sévère avec le précédent livre de Daum, a reconnu la qualité de cette recherche et son apport sur un terrain que les archives, restées largement fermées des deux côtés, n’ont pas encore permis de défricher complètement. François-Xavier Hautreux, de son côté, a salué un travail qui donne enfin la parole aux anciens supplétifs restés en Algérie — des hommes que ni les chercheurs français ni les autorités algériennes n’étaient allés interroger. Le mérite principal du livre est d’obliger à reconsidérer des certitudes trop bien installées — ce qui, sur un sujet aussi inflammable, ne va pas sans remous.


6. Qui a sauvé des harkis ? Témoignages et matériaux sur une histoire méconnue (Pierre Vermeren, dir., 2024)

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On connaît l’histoire de l’abandon. Mais qui a désobéi ? C’est la question que pose cet ouvrage collectif dirigé par Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste du Maghreb. Entre 1962 et 1965, alors que les plus hautes autorités de l’État français — de Gaulle en tête — ordonnaient de limiter le rapatriement des supplétifs algériens, des militaires, des fonctionnaires, des cheminots, des marins ont bravé les consignes pour sauver environ 90 000 personnes. Certains étaient des officiers supérieurs qui avaient engagé leur parole auprès de « leurs hommes » ; d’autres, de simples agents administratifs qui falsifiaient des ordres de mission. Tous risquaient des sanctions disciplinaires, voire des poursuites.

L’ouvrage rassemble une vingtaine de contributions d’historiens et de grands témoins. On y lit des récits de première main sur le camp de Zéralda, près d’Alger, qui a servi de plaque tournante pour organiser le transfert de familles vers la métropole en dehors des circuits officiels. Parmi les contributeurs figurent plusieurs noms déjà croisés dans cette liste : François-Xavier Hautreux, Mohand Hamoumou, Fatima Besnaci-Lancou. On y trouve aussi un chapitre sur le précédent des supplétifs d’Indochine — autre épisode d’abandon colonial qui permet de mesurer la récurrence du phénomène. Le livre reconstitue les mécanismes concrets de ce sauvetage : logistique de transport, chaînes de commandement parallèles, complicités au sein des préfectures, rôle de comités civils comme le « comité Parodi ». Un ouvrage qui rend enfin visibles des acteurs que leur propre désobéissance avait condamnés au silence.


7. Des harkis envoyés à la mort : Le sort des prisonniers de l’Algérie indépendante, 1962-1969 (Fatima Besnaci-Lancou, 2014)

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Fatima Besnaci-Lancou est historienne, mais elle est d’abord fille de harki. Arrivée en France à huit ans, en novembre 1962, elle a passé quinze années de sa vie dans les camps — Rivesaltes, Bourg-Lastic, Mouans-Sartoux. Dans ce livre, elle se penche sur un aspect particulièrement noir de l’après-guerre : le sort des harkis restés en Algérie et emprisonnés par le nouveau régime. Elle s’appuie sur les archives inédites du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui a effectué une mission en Algérie entre février et septembre 1963, pour reconstituer les conditions de détention de ces milliers d’hommes.

Le constat est accablant : emprisonnements arbitraires, tortures, exécutions. Le fait le plus sinistre, peut-être, est l’affectation de détenus au déminage des « lignes Challe » et « Morice » — ces réseaux de barbelés électrifiés et de champs de mines que l’armée française avait installés le long des frontières marocaine et tunisienne pour couper les maquis algériens de leurs bases arrière. Après l’indépendance, le nouveau pouvoir algérien envoya des prisonniers harkis déminer ces lignes à mains nues ou avec un équipement dérisoire. Des milliers y périrent. La France, informée par le CICR, resta quasi silencieuse : seuls l’économiste Maurice Allais, l’historien Pierre Vidal-Naquet et le journaliste Jean Lacouture élevèrent la voix. Entre 1963 et 1969, le gouvernement français consentit à accueillir des harkis libérés ou évadés, qui durent ensuite batailler pour récupérer une nationalité française que l’ordonnance de 1962 leur avait ôtée. Besnaci-Lancou qualifie cette situation de « crime d’États » perpétré conjointement par l’Algérie et la France : la première emprisonne et tue, la seconde sait et se tait.


8. Harkis au camp de Rivesaltes : La relégation des familles, septembre 1962-décembre 1964 (Fatima Besnaci-Lancou, 2019)

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On retrouve Fatima Besnaci-Lancou, cette fois sur un terrain qu’elle connaît au sens le plus physique du terme : le camp de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales, où elle a elle-même été internée, enfant, à l’âge de huit ans. Ce camp n’en est pas à sa première affectation sinistre : construit à la fin des années 1930, il a d’abord servi à interner des républicains espagnols qui fuyaient le franquisme, puis des Juifs et des Tsiganes sous Vichy, avant de devenir, en 1962, le principal lieu de relégation des familles de harkis en France. Coédité avec le Mémorial du Camp de Rivesaltes sous la direction scientifique de l’historien Denis Peschanski, cet ouvrage réunit dix-sept témoignages — onze femmes et six hommes — qui racontent leur internement dans ce lieu entre l’été 1962 et l’hiver 1964.

Environ 22 000 personnes — soit plus de la moitié des harkis qui ont transité par les camps français — ont été reléguées à Rivesaltes, ce qui en faisait virtuellement la deuxième agglomération des Pyrénées-Orientales. En octobre 1962, le camp hébergeait 9 620 personnes, dont 4 660 enfants. L’hiver 1962-1963 se passe sous la tente. Les baraquements, qui datent de 1942, ne commencent à être restaurés qu’au premier semestre 1963. Le froid, la tramontane, le manque d’eau, l’entassement, la surveillance militaire permanente : les récits convergent pour décrire un quotidien d’une dureté que le mot « accueil » ne saurait couvrir. Car c’est bien le point central du livre : ces familles ne sont pas traitées en « rapatriées » comme les pieds-noirs, mais en « réfugiées » à surveiller. Concrètement, cela signifie qu’elles ne bénéficient pas des mêmes aides au relogement, à l’emploi et à la scolarisation que les Européens d’Algérie — une inégalité de traitement qui persistera, sous diverses formes, jusqu’aux années 1980. Un recueil sobre, mais dont chaque témoignage donne à entendre ce que les statistiques ne disent pas : le froid dans les os, la honte de la tente, le regard des enfants qui ne comprennent pas où ils ont atterri.


9. Harkis, un passé qui ne passe pas (Katia Khemache, 2018)

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Le titre fait écho à la formule de l’historien Henry Rousso, qui avait qualifié la mémoire de Vichy de « passé qui ne passe pas » — certaines pages d’histoire ne se ferment pas et continuent de peser sur le présent. Docteure en histoire et professeure dans le secondaire en Gironde, Katia Khemache pose la même question à propos des harkis. Elle a tiré cet ouvrage de sa thèse sur les relations entre les pouvoirs publics français et la population harkie du Lot-et-Garonne, de 1962 à nos jours. Le livre part d’un cas local — le camp de Bias, dans le Lot-et-Garonne, l’un des plus importants centres d’hébergement de harkis — pour éclairer un phénomène national : comment l’État français a géré (ou échoué à gérer) l’arrivée et l’installation de ces familles sur plusieurs décennies.

Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est la mise en évidence d’un phénomène révélateur : le mot « harki » est devenu en France une sorte de caractéristique héréditaire. Les enfants et petits-enfants de supplétifs continuent d’être désignés — et de se désigner — comme « harkis », alors qu’ils n’ont évidemment jamais porté les armes. Khemache montre comment cette identité s’est construite, décennie après décennie, par l’effet conjugué des politiques publiques (aides spécifiques, statuts dérogatoires, indemnisations partielles) et des mobilisations collectives. Elle revient notamment sur la révolte de l’été 1975, quand des enfants de harkis — la seconde génération, née ou grandie en France — occupèrent des camps et entamèrent des grèves de la faim pour dénoncer leurs conditions de vie et exiger la reconnaissance de la responsabilité française. Un épisode largement oublié du grand public, mais qui constitue un tournant dans la politisation de la question harkie. Issue elle-même de l’immigration kabyle, Khemache ne cache pas que cette recherche est aussi une quête personnelle — ce qui ne l’empêche pas de maintenir la rigueur de bout en bout.