Dorohedoro est un seinen manga de Q Hayashida, prépublié au Japon entre 2000 et 2018 et compilé en vingt-trois volumes chez Shōgakukan. On y suit Caïman, un amnésique à tête de reptile, et son amie Nikaido dans une traque violente et absurde à travers un univers où mages et humains s’affrontent sans merci. Édité en France par Soleil Manga, le titre a creusé son sillon dans le manga underground grâce à son atmosphère crasseuse, son humour noir et un univers graphique que personne d’autre n’aurait pu dessiner.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. Dai Dark (Q Hayashida, 2019)

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Série en cours chez Soleil Manga, Dai Dark déplace le chaos de Q Hayashida dans l’espace. Sanko Zaha, un adolescent dont les os, selon la légende, permettent de réaliser n’importe quel vœu, est la cible de toutes les crapules du cosmos. Épaulé par Avakian, son fidèle sakadoh — un squelette-robot qui lui sert de sac à dos —, il règle ses problèmes avec une bonne humeur déconcertante.
La filiation avec Dorohedoro saute aux yeux : on retrouve l’humour macabre, les créatures impossibles, les personnages attachés les uns aux autres sous des dehors monstrueux. Death Delamort, créature cornue à six yeux qui dévore la mort comme un en-cas, donne le ton. Le décor change — la dark fantasy cède la place à une science-fantasy organique où les vaisseaux semblent faits de chair et les cités spatiales poussent sur des arbres géants — mais la voix est la même.
2. Blame! (Tsutomu Nihei, 1998)

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Blame! suit Killee, un voyageur taciturne armé d’un émetteur de gravitons, dans sa quête de gènes d’accès réseau à travers la Mégastructure — une cité autonome et chaotique dont le diamètre dépasse celui de l’orbite de Jupiter. Accompagné de la scientifique Shibo, il affronte les unités de Contre-mesure et les créatures de silicium qui hantent cette architecture sans fin. Tsutomu Nihei, formé à la maîtrise d’ouvrage, dessine des structures d’une verticalité écrasante, héritées du brutalisme, de H.R. Giger et de Mœbius.
Les dialogues sont rares, les explications quasi absentes. Tout passe par le dessin et par le silence. Là où Dorohedoro submerge par le foisonnement, Blame! écrase par le vide et l’échelle. Les deux mangas partagent pourtant le même socle : un monde hostile poussé à l’extrême, un protagoniste opaque jeté dans une quête qu’il ne maîtrise pas, et un sens du vertige architectural que peu de mangakas ont approché depuis. L’édition Deluxe grand format chez Glénat, en six volumes, rend justice à l’ampleur des planches.
3. Chainsaw Man (Tatsuki Fujimoto, 2018)

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Denji est un adolescent criblé de dettes qui chasse les démons avec Pochita, son chien-démon-tronçonneuse. Après une trahison, il fusionne avec Pochita et renaît sous la forme de l’Homme-tronçonneuse, puis se retrouve enrôlé dans la Sécurité publique sous les ordres de Makima, une femme d’apparence douce dont chaque geste de bienveillance cache un calcul.
Fujimoto a lui-même qualifié son manga d’« imitation de Dorohedoro », et la parenté est lisible : refus du héros noble, violence joyeuse, goût de l’absurde logé au cœur de l’horreur. Mais là où Q Hayashida construit un monde, Fujimoto le fait voler en éclats. Les ambitions de Denji — manger des tartines de confiture, toucher une poitrine — côtoient des scènes d’une brutalité sèche qui ne préviennent jamais. La première partie, en onze volumes chez Crunchyroll (anciennement Kazé), forme un arc complet et se suffit à elle-même.
4. Fire Punch (Tatsuki Fujimoto, 2016)

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Première série de Tatsuki Fujimoto. La Terre est prise dans une ère glaciaire. Agni et sa sœur Luna, dotés d’un pouvoir de régénération, nourrissent leur village de leur propre chair. Lorsque le soldat Doma immole la communauté avec des flammes inextinguibles, Agni — que son pouvoir empêche de mourir — s’enfonce dans la vengeance.
Sauf que le manga refuse de rester un récit de vengeance. L’arrivée de Togata, une cinéphile obsessionnelle qui veut faire d’Agni le héros de son film, fait basculer le ton vers quelque chose de plus étrange. En huit volumes, Fujimoto passe du survival post-apocalyptique à la comédie noire, puis à une méditation sur la fiction elle-même — pourquoi raconter des histoires, pourquoi y croire. Plus rugueux et plus imprévisible que Chainsaw Man, Fire Punch est la série où Fujimoto ose tout, y compris échouer. Publié chez Kazé (aujourd’hui Crunchyroll).
5. Berserk (Kentarō Miura, 1989)

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Dans un monde de dark fantasy inspiré de l’Europe médiévale, Guts, mercenaire solitaire, arpente un territoire ravagé par les démons avec la Tueuse de Dragons, une épée si massive qu’elle ressemble à une dalle de métal brut. Son destin est soudé à celui de Griffith, ancien chef de la Troupe du Faucon, dont la trahison lors de l’Éclipse reste l’un des séismes les plus violents de l’histoire du manga.
Ce qui rapproche Berserk de Dorohedoro, c’est le refus de la complaisance : la violence n’y est jamais décorative, les personnages — de Casca à Schierke — portent leurs blessures dans leur corps et dans leurs choix. Kentarō Miura, décédé en mai 2021, a laissé plus de quarante volumes d’un récit repris depuis par son ami Kōji Mori et le Studio Gaga. Son dessin, nourri de Gustave Doré et du cinéma de Paul Verhoeven, tient sur un niveau de précision et de noirceur qu’aucun autre mangaka n’a atteint depuis. Édité en France par Glénat.
6. Golden Kamui (Satoru Noda, 2014)

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Au lendemain de la guerre russo-japonaise, Saichi Sugimoto, surnommé « Sugimoto l’immortel », se lance à la recherche d’un trésor aïnou de soixante-quinze kilos d’or. Les indices sont tatoués sur la peau de prisonniers évadés — il faut donc les retrouver, et pas toujours en un seul morceau. Sugimoto s’allie à Asirpa, une jeune chasseuse aïnoue, et se retrouve pris dans une course à trois avec l’armée impériale et un groupe de détenus.
Le lien avec Dorohedoro tient à l’équilibre tonal : Golden Kamui passe d’une embuscade sanglante à une recette de ragoût d’écureuil sans que la transition paraisse forcée. Satoru Noda, originaire de Hokkaido, a travaillé avec des anthropologues et des représentants du peuple aïnou pour ancrer son récit dans une réalité précise, et cette rigueur donne au manga son épaisseur : l’aventure ne se réduit jamais à l’action. Lauréat du Grand prix du Manga (2016) et du Prix culturel Osamu Tezuka (2018), la série compte trente et un volumes chez Ki-oon.
7. Gunnm (Yukito Kishiro, 1990)

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Sous Zalem, la cité suspendue, s’étend Kuzutetsu, un bidonville bâti sur les ordures de l’élite. C’est là qu’Ido, un cybernéticien, découvre les restes d’une cyborg amnésique qu’il remet sur pied et baptise Gally. Or Gally n’est pas qu’un corps réparé : elle porte en elle le Panzer Kunst, une technique de combat anti-cyborg d’origine martienne, vestige d’un passé dont elle ne sait rien.
La parenté avec Dorohedoro est structurelle : un protagoniste amnésique, un corps qui n’est pas le sien, un monde stratifié où les puissants vivent en haut et les autres dans la crasse. Mais Gunnm pose une question que Dorohedoro laisse de côté : qu’est-ce qui fait l’humanité d’un être dont le corps est entièrement mécanique ? Yukito Kishiro y répond en neuf volumes de combats et de dilemmes moraux, avec un trait d’une netteté qui tranche sur la rugosité de Q Hayashida. Publié chez Glénat depuis 1995, le manga a aussi inspiré le film Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez (2019).
8. No Guns Life (Tasuku Karasuma, 2014)

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Jûzô Inui est un Extend — un ancien soldat à qui l’on a greffé un revolver à la place de la tête. Amnésique, taciturne, gros fumeur, il travaille comme « Processeur » (détective privé pour les affaires liées aux Extends) dans une mégapole cyberpunk où la multinationale Berühren contrôle tout, de la politique aux pièces de rechange.
Le récit emprunte au polar noir sa grammaire : voix off désabusée, ruelles poisseuses, enquêtes qui finissent toutes par remonter au même réseau. Mais la question qui traverse les treize volumes est celle du consentement — qui décide de ce que l’on fait d’un corps modifié contre la volonté de son propriétaire ? Le design des Extends pousse le concept jusqu’à la caricature (un homme à tête de moto, un autre fait uniquement de bras), et c’est dans cette démesure que les lectrices et les lecteurs de Dorohedoro retrouveront leurs repères. Série complète chez Kana.