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Slice of life : quels sont les mangas incontournables du genre ?

Slice of life : quels sont les mangas incontournables du genre ?

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Le terme slice of life — ou tranche de vie, dans sa traduction française — désigne un genre narratif qui s’intéresse au quotidien, à l’ordinaire, à ce qui se passe quand il ne se passe rien de spectaculaire. Pas de dragons à terrasser ni de tournois inter-dimensionnels : ici, on suit des personnages qui prennent le métro, ratent leurs examens, hésitent à déclarer leur flamme ou se demandent ce qu’ils vont faire de leur existence. Et c’est là, dans ce refus du spectaculaire, que le genre puise sa singularité.

L’expression pourrait être née dans le théâtre naturaliste français de la fin du XIXe siècle, sous la plume du dramaturge Jean Jullien, qui parlait de tranche de vie pour défendre un art dépouillé d’artifice. Au Japon, cette attention au quotidien résonne avec le mono no aware, la sensibilité traditionnelle à la nature éphémère des choses. Le mouvement gekiga, né à la fin des années 1950 sous l’impulsion de Yoshihiro Tatsumi, a ouvert la voie : il a introduit un réalisme cru et adulte face au manga mainstream de l’époque. Puis, à partir des années 1980, des séries comme Maison Ikkoku de Rumiko Takahashi ont ancré le genre dans le paysage éditorial, et l’essor du seinen et du josei a permis au récit de la vie ordinaire de s’imposer comme une catégorie à part entière.

Aujourd’hui, le slice of life occupe une place centrale dans le marché du manga. Ses formes sont multiples : comédie romantique, drame intimiste, récit initiatique, autobiographie, feel good… Le principe fondateur reste le même : le quotidien comme matière première. Voici quinze mangas emblématiques du genre.


1. Solanin (Inio Asano, 2005)

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À Tokyo, Meiko et Taneda forment un couple de jeunes adultes fraîchement sortis de l’université. Elle occupe un poste de secrétaire qu’elle déteste ; lui enchaîne les piges d’illustrateur et nourrit le rêve un peu flou de percer avec son groupe de rock amateur. Autour d’eux gravitent des amis tout aussi perdus, coincés entre la pression sociale d’un Japon qui attend d’eux qu’ils deviennent des adultes responsables et l’envie sourde de ne surtout pas renoncer à leurs idéaux. Le tout tient en deux tomes — un format court et dense, à l’image de ces années où tout peut encore basculer.

Publié dans le Weekly Young Sunday de Shōgakukan, Solanin est le titre qui a fait connaître Inio Asano en dehors du Japon. Son regard sur la jeunesse urbaine désenchantée ne verse jamais dans la complaisance ni dans le pathos. Asano a l’intelligence de ne jamais transformer ses personnages en porte-paroles d’une génération ; il se contente de les montrer dans leur hésitation, leur maladresse, leurs moments de grâce, leurs fiascos. Le basculement dramatique qui survient à mi-parcours frappe d’autant plus fort qu’il arrive sans crier gare, au milieu d’un chapitre qui n’annonçait rien. Le manga a été adapté en film en 2010, avec l’actrice Aoi Miyazaki dans le rôle de Meiko. Le titre fait référence à la solanine, une substance toxique des pommes de terre germées — un poison lent et invisible, comme le mal-être des personnages.


2. March Comes in like a Lion (Chica Umino, 2007)

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Rei Kiriyama a dix-sept ans, vit seul dans un appartement vide et gagne sa vie comme joueur professionnel de shōgi. Orphelin recueilli par une famille qu’il a fini par fuir, il traverse l’existence comme un somnambule — jusqu’à ce que les sœurs Kawamoto, Akari, Hinata et la petite Momo, l’accueillent dans leur maison chaleureuse du quartier fictif de Sangatsu-chō. Ce qui se joue alors n’est pas seulement une histoire de shōgi, mais celle d’un adolescent qui réapprend, pièce après pièce, à se reconnecter aux autres.

Chica Umino — qui avait déjà conquis le public avec Honey & Clover — réussit ici un équilibre improbable : un manga qui aborde la dépression de front, sans édulcorer, mais qui reste traversé par la chaleur humaine. Les parties de shōgi servent de métaphore aux combats intérieurs de Rei, et Umino a poussé le souci de vraisemblance jusqu’à faire superviser les scènes de jeu par le joueur professionnel Manabu Senzaki. Pour rendre les règles accessibles, elle a inventé une armée de petits chats qui incarnent chaque pièce du jeu — une trouvaille aussi efficace qu’irrésistible.

Le titre, inspiré d’un film japonais de 1991 que l’autrice n’a d’ailleurs jamais vu (seule l’affiche l’avait marquée), provient du proverbe anglais March comes in like a lion and goes out like a lamb — la tempête de début mars qui laisse place au calme. L’adaptation en anime par le studio Shaft a été réalisée par Akiyuki Shinbo, une condition posée par Umino elle-même pour accepter le projet. Chica Umino est aussi la première mangaka à avoir remporté le manga grand slam : prix Kōdansha, Manga Taishō, Grand prix Osamu Tezuka et Japan Media Arts Award.


3. Honey & Clover (Chica Umino, 2000)

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Chronologiquement, Honey & Clover précède March Comes in like a Lion — c’est le manga qui a révélé Chica Umino. L’histoire suit un groupe d’étudiants en école d’art à Tokyo : Takemoto, garçon discret et fauché ; Morita, génie imprévisible qui disparaît régulièrement pendant des semaines avant de revenir les bras chargés de viande ; et la minuscule Hagumi, prodige artistique d’une timidité maladive. Autour de ce trio s’articulent des amours à sens unique, des vocations incertaines et cette angoisse douce-amère qui saisit quiconque approche de la fin de ses études.

Honey & Clover a d’abord été publié dans le magazine CUTiEcomic avant de migrer vers Young You puis Chorus, au gré des fermetures de revues. Ces péripéties éditoriales n’ont pas empêché la série de décrocher le 27e prix Kōdansha du meilleur manga en 2003. Le cœur du récit réside dans cette question universelle : que fait-on quand on a vingt ans, du talent (ou pas), et aucune idée de la direction à prendre ? Fait notable : Umino n’a jamais étudié aux Beaux-Arts. Elle a travaillé comme illustratrice et designer avant de se lancer dans le manga — ce qui n’empêche pas la vie en école d’art décrite dans Honey & Clover de sonner remarquablement juste. Les dix volumes se lisent d’une traite, portés par un ton qui oscille entre la franche rigolade et une mélancolie feutrée qui vous rattrape au détour d’un chapitre.


4. Nana (Ai Yazawa, 2000)

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Deux jeunes femmes de vingt ans portent le même prénom et se rencontrent par hasard dans un train pour Tokyo. Nana Komatsu — vite surnommée Hachi, comme un petit chien, à cause de son besoin permanent d’affection — est une romantique incorrigible en quête du grand amour. Nana Ōsaki, elle, est une chanteuse punk déterminée à percer avec son groupe, Blast. Le hasard les réunit une seconde fois quand elles visitent le même appartement — le 707, un numéro qui n’est pas anodin puisque nana signifie « sept » en japonais. Elles décident de devenir colocataires, et leurs destins s’entrelacent — pour le meilleur d’abord, puis pour le pire.

Prépublié dans le magazine Cookie de Shūeisha à partir de 2000, Nana a atteint au Japon un statut que très peu de shōjo peuvent revendiquer, avec le prix Shōgakukan du meilleur shōjo en 2002. Ai Yazawa, passionnée de mode et dont le nom de plume rend hommage au rockeur Eikichi Yazawa, y déploie un univers saturé de références à Vivienne Westwood et à la culture de Shibuya. Mais sous le vernis glamour, le manga ne fait aucun cadeau à ses personnages : dépendance affective, grossesse non désirée, addictions, trahisons — la série s’enfonce dans un territoire émotionnel de plus en plus sombre au fil des tomes. L’histoire est suspendue depuis juin 2009, quand Ai Yazawa a dû interrompre la publication pour des raisons de santé. Vingt-et-un tomes plus tard, les lecteur·ices du monde entier attendent toujours — certains avec une patience qui force le respect, d’autres avec une impatience qui confine à la résignation.


5. Les Liens du sang (Shuzo Oshimi, 2017)

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Vue de l’extérieur, la famille de Seiichi n’a rien de particulier : un père salarié souvent absent, une mère au foyer attentionnée, une maison dans une ville de province. L’adolescent va au lycée, traîne avec ses amis, est troublé par la jolie fille de sa classe. Tout semble normal. Sauf que Seiko, sa mère, le couve avec une intensité qui dépasse de très loin l’amour maternel. Elle le traite comme un nourrisson, construit son univers entier autour de lui — et Seiichi, trop jeune pour déceler la folie qui se cache derrière cette sollicitude excessive, se laisse emprisonner.

Shuzo Oshimi, déjà connu pour Les Fleurs du mal et Dans l’intimité de Marie, pousse ici encore plus loin son travail sur le malaise familial et l’emprise psychologique. La mise en scène est d’une précision chirurgicale : un sourire maternel filmé en gros plan, un silence qui dure une case de trop, un regard dont on ne sait plus s’il exprime la tendresse ou la menace. Le titre original, Chi no wadachi, est un clin d’œil à l’album Blood on the Tracks de Bob Dylan — même si Oshimi précise que l’album n’a pas eu d’influence directe sur le récit, le titre seul l’avait frappé. La série, publiée dans Big Comic Superior entre 2017 et 2023, a été récompensée par le Fauve série au Festival d’Angoulême en 2023. Dix-sept tomes d’une tension suffocante qui ne relâche jamais la pression — vous êtes prévenus.


6. Maison Ikkoku (Rumiko Takahashi, 1980)

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Yusaku Godai est un étudiant qui a raté ses concours d’entrée à l’université. Il vit dans une pension de famille bruyante où ses colocataires — Mme Ichinosé la fêtarde alcoolique, l’impudique Akemi Roppongi et l’énigmatique Monsieur Yotsuya — font tous les soirs la fête dans sa chambre, ce qui rend toute révision impossible. Il est sur le point de claquer la porte quand débarque Kyoko Otonashi, la nouvelle concierge. Elle a vingt ans, elle est veuve, et Yusaku en tombe amoureux sur-le-champ. Le problème, c’est que Kyoko est encore liée au souvenir de son défunt mari — et qu’un certain Shun Mitaka, professeur de tennis aussi séduisant que fortuné, entend bien lui aussi conquérir son cœur.

Prépublié dans Big Comic Spirits entre 1980 et 1987, Maison Ikkoku est souvent considéré comme l’un des plus grands mangas romantiques jamais écrits. En France, toute une génération l’a d’abord découvert sous un autre nom : Juliette, je t’aime, la série animée diffusée dans le Club Dorothée à partir de 1988, sans que personne ne sache alors qu’il s’agissait d’une adaptation de manga. Rumiko Takahashi — qui dessinait simultanément Urusei Yatsura (Lamu) — y démontre sa maîtrise absolue du quiproquo amoureux et du timing comique. Derrière les malentendus à répétition et les voisins insupportables, le manga raconte avec une tendresse discrète comment deux personnes apprennent, l’une à grandir, l’autre à vivre de nouveau. Takahashi a reçu le Grand Prix du Festival d’Angoulême en 2019, la consécration d’une carrière dont les ventes mondiales dépassent les 200 millions d’exemplaires.


7. Nodame Cantabile (Tomoko Ninomiya, 2001)

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Shin’ichi Chiaki est l’étudiant le plus doué de l’université de musique Momogaoka. Fils d’un pianiste de renommée internationale, il rêve de partir en Europe pour étudier la direction d’orchestre auprès de son modèle, le maestro Sebastiano Viera. Seul problème : une phobie de l’avion et du bateau le cloue au Japon. Sa vie prend un tournant inattendu quand il croise Noda Megumi, dite Nodame — une étudiante en piano d’un don musical stupéfiant qui vit dans un appartement transformé en décharge, possède une hygiène discutable et interprète les sonates de Beethoven avec la fantaisie d’une enfant qui n’a que faire des partitions.

Publiée dans le magazine Kiss de Kōdansha entre 2001 et 2009, cette série de 25 tomes (avec la suite Opera Hen) a reçu le prix Kōdansha du meilleur shōjo en 2004. Le coup de génie de Tomoko Ninomiya est d’avoir rendu la musique classique à la fois drôle et passionnante sur un support par définition silencieux. L’autrice s’est d’ailleurs inspirée d’une personne réelle : une amie lui avait montré la photo d’une chambre envahie d’ordures au centre de laquelle trônait un piano à queue, avec une jeune femme en jogging en train de jouer. C’est cette image qui a donné naissance au personnage de Nodame. La série a connu un succès phénoménal au Japon, où elle a été adaptée en drama, en anime et en films. Effet secondaire inattendu : la fréquentation des salles de concert japonaises a sensiblement augmenté dans la foulée.


8. Hirayasumi (Keigo Shinzo, 2021)

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Hiroto Ikuta a vingt-neuf ans, pas d’emploi stable, pas de petite amie, et cela ne semble pas particulièrement le perturber. Il vit dans une petite maison de plain-pied héritée d’une vieille voisine avec laquelle il s’était lié d’amitié. Quand sa cousine Natsumi, dix-huit ans, débarque de la préfecture de Yamagata pour poursuivre des études d’art à Tokyo et tenter de devenir mangaka, elle s’installe chez lui. S’ensuit une colocation paisible, rythmée par les saisons, les pannes de chauffe-eau et les conversations à table — le genre de quotidien qu’on n’imaginerait jamais aussi addictif à lire.

Le titre est un jeu de mots entre hiraya (maison de plain-pied), yasumi (se reposer) et sumi (habiter) — tout un programme. Prépublié dans Weekly Big Comic Spirits depuis 2021, Hirayasumi s’est rapidement imposé comme une référence du manga feel good contemporain. Keigo Shinzo — déjà remarqué pour Tokyo Alien Bros. et Mauvaise herbe — possède un don rare : celui de rendre passionnante la préparation d’un poisson, la réparation d’un toit ou une dispute autour de film plastique. Le cinéaste Hirokazu Kore-eda, réalisateur d’Une affaire de famille, a déclaré avec malice que dans son entourage, trop de gens voulaient se la couler douce comme dans Hirayasumi et qu’il fallait que ça cesse. La série a été nommée pour le Manga Taishō 2022 (3e place) et pour le prix culturel Osamu Tezuka 2023. Un anime et un drama sont annoncés pour 2025.


9. Beck (Harold Sakuishi, 1999)

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Yukio Tanaka, surnommé Koyuki, a quatorze ans et une vie d’une monotonie affligeante. Il est le genre de garçon que les caïds du collège utilisent comme punching-ball et dont personne ne retient le nom. Tout change le jour où il sauve un chien à l’allure improbable nommé Beck, dont le propriétaire, Ryūsuke Minami, se révèle être un guitariste charismatique qui a vécu aux États-Unis. De cette rencontre naît une amitié, puis un groupe, puis une aventure musicale qui va propulser Koyuki des salles de classe aux salles de concert.

Prépublié dans le Monthly Shōnen Magazine de Kōdansha entre 1999 et 2008, Beck s’étend sur 34 tomes et a remporté le prix Kōdansha du meilleur shōnen en 2002. Le défi immense du manga — faire entendre de la musique sur du papier — est relevé avec brio. Harold Sakuishi, fan inconditionnel du rock anglo-saxon des années 1960-1970, a truffé sa série de références jubilatoires : le groupe est en partie inspiré des Red Hot Chili Peppers, le jeu de scène rap de Chiba évoque Zack de la Rocha (Rage Against the Machine), et les couvertures de chapitres sont des pastiches d’albums célèbres. Même les décors y passent : le magasin de guitares s’appelle « Yngway Instruments » (clin d’œil à Yngwie Malmsteen) et le studio d’enregistrement, Electric Ladyland (Jimi Hendrix). Au bout de 34 tomes, le plus troublant n’est pas la densité des références — c’est qu’on finit par entendre la musique rien qu’à voir les visages du public.


10. Blue Flag (KAITO, 2017)

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Au printemps de leur année de terminale, trois lycéens se retrouvent dans la même classe. Taichi Ichinose est un garçon effacé ; Tōma Mita, son ami d’enfance, est le type populaire à qui tout réussit ; et Futaba, une fille maladroite, est secrètement amoureuse de Tōma. Quand elle confie ses sentiments à Taichi lors d’une rencontre à la librairie, celui-ci se résigne à jouer les entremetteurs. Ce qui commence comme un triangle amoureux classique déraille progressivement : les rôles se brouillent, les certitudes vacillent, et le manga finit par poser des questions sur le désir et l’identité que le shōnen aborde rarement.

Publié sur la plateforme Shōnen Jump+ entre 2017 et 2020 en 53 chapitres (8 tomes), Blue Flag a été salué pour sa manière de traiter les sentiments amoureux — hétérosexuels, homosexuels ou bisexuels — sur un strict pied d’égalité, sans hiérarchie ni exotisme. KAITO, dont le genre n’est pas connu publiquement, a décrit quatre objectifs au moment de la création : des personnages aussi crédibles que des êtres réels, un récit centré sur les émotions plutôt que sur les rebondissements, des dialogues qui ressemblent à de vraies conversations, et une insistance sur la subjectivité du point de vue. Le résultat est un manga sur l’adolescence qui évite soigneusement les poncifs du lycée et pose, à travers ses personnages, des questions que beaucoup préfèrent ne jamais se formuler.


11. Silver Spoon – La cuillère d’argent (Hiromu Arakawa, 2011)

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Yūgo Hachiken, lycéen de Sapporo, intègre le lycée agricole d’Ōezo, dans les plaines d’Hokkaidō, non par vocation, mais pour fuir un père autoritaire et une pression scolaire devenue invivable. Habitué à un monde où la valeur se mesure en notes, il débarque dans un univers où les élèves se lèvent à l’aube, s’occupent de cochons et savent déjà quel métier ils exerceront. Lui n’a aucune idée de ce qu’il veut faire de sa vie — et c’est ce décalage entre un citadin perdu et des ruraux qui savent exactement où ils vont qui fait tourner le récit.

Publiée dans Weekly Shōnen Sunday entre 2011 et 2019, Silver Spoon est le projet qu’Hiromu Arakawa a lancé après la conclusion de Fullmetal Alchemist — un virage radical, de l’alchimie au fumier. Arakawa a grandi dans une ferme laitière d’Hokkaidō, et de nombreux éléments du manga s’inspirent directement de son adolescence : le professeur de l’élevage porcin, les membres du club Holstein, certains camarades de classe sont calqués sur des personnes réelles. La série aborde sans détour des questions éthiques sur l’abattage des animaux et la dureté du monde agricole, mais Arakawa insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un manga écologiste : c’est avant tout l’histoire d’un adolescent qui apprend à trouver sa place. La série compte quinze tomes, et chacun confirme ce que Fullmetal Alchemist laissait déjà entrevoir : Arakawa sait écrire des personnages auxquels on s’attache pour de bon.


12. Barakamon (Satsuki Yoshino, 2008)

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Seishū Handa, jeune calligraphe surdoué et d’une arrogance proportionnelle à son talent, perd ses nerfs le jour où un conservateur de musée qualifie son travail de « formaté et sans saveur ». Il lui colle un coup de poing. En guise de punition, son père l’expédie sur une île de l’archipel des Gotō, au fin fond de la campagne japonaise, pour qu’il réfléchisse à ses actes et retrouve l’inspiration. Problème : la maison qui lui est attribuée sert de repaire à tous les gamins du village, et en particulier à Naru, une fillette de six ans aussi turbulente qu’attachante qui ne compte pas renoncer à son terrain de jeu.

Barakamon signifie « avoir la pêche » en dialecte local des îles Gotō — et c’est exactement l’effet que produit cette lecture. Prépublié dans Gangan Online de Square Enix à partir de 2008, le manga s’étend sur 18 tomes (plus un épilogue sorti en 2023). L’archipel des Gotō, dont est originaire Satsuki Yoshino, y est si bien représenté que le personnage de Naru est devenu la mascotte du site de l’office de tourisme de l’île. Le manga a été adapté en anime par le studio Kinema Citrus en 2014 et en drama en 2023 sur Fuji TV. Un spin-off, Handa-kun, retrace l’adolescence de Seishū six ans avant les événements du récit principal. Difficile de refermer un tome de Barakamon sans avoir le sourire — et sans avoir envie de réserver un billet pour les Gotō.


13. Le mari de mon frère (Gengoroh Tagame, 2014)

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Yaichi est un père au foyer japonais ordinaire qui élève seul sa fille Kana. Son quotidien bascule le jour où débarque à sa porte Mike Flanagan, un Canadien imposant au sourire généreux. Mike est le mari de Ryōji, le frère jumeau de Yaichi — un frère parti vivre au Canada dix ans plus tôt et récemment décédé. Venu au Japon pour marcher sur les traces de l’homme qu’il aimait, Mike s’installe chez Yaichi pour la durée de son séjour. Kana adopte immédiatement cet oncle tombé du ciel. Yaichi, lui, est beaucoup plus embarrassé.

Ce qui rend Le mari de mon frère si singulier, c’est d’abord le parcours de son auteur. Gengoroh Tagame est une figure majeure du manga homo-érotique pour adultes — un registre aussi éloigné que possible de cette série tout public publiée dans le Monthly Action entre 2014 et 2017. Le changement de direction est radical et délibéré : Tagame a voulu écrire un manga « sur des sujets gays pour lecteurs hétéros, sans contenu X », selon ses propres termes. Chaque tome contient de petites fiches pédagogiques intitulées « Petites leçons de culture gay, by Mike » qui expliquent le drapeau arc-en-ciel, le triangle rose ou le coming out. La force du récit tient dans l’innocence de Kana, dont les questions sans filtre (« Deux messieurs peuvent se marier ensemble ? ») désarment les préjugés bien mieux qu’un discours militant. En quatre tomes, Tagame accomplit ce que des campagnes entières peinent à faire : rendre l’évidence… évidente. La série a été récompensée par le Japan Media Arts Award en 2018.


14. Solitude d’un autre genre (Kabi Nagata, 2016)

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Kabi Nagata a vingt-huit ans. Elle souffre de dépression et de troubles alimentaires, vit encore chez ses parents, n’a jamais eu de relation amoureuse ni d’expérience sexuelle, et ne sait pas très bien ce qu’elle fait de sa vie. Après une série de petits boulots avortés, elle réalise qu’elle veut dessiner des mangas. Elle réalise aussi qu’elle est attirée par les femmes. Pour combler sa solitude et mieux se comprendre elle-même, elle prend une décision radicale : avoir recours à une escort lesbienne. De cette expérience naît un récit autobiographique d’une franchise désarmante.

Publié d’abord sur le site Pixiv en 2015, le manga a cumulé plus de cinq millions de vues avant d’être édité en volume au Japon par East Press en 2016. Tout le livre repose sur un refus absolu du faux-semblant. Nagata ne se ménage pas : elle décrit sa perte de poids, la chute de ses cheveux, son incapacité à se lever le matin, le silence complice de parents qui se satisfont d’un « ça va » quand rien ne va. Le dessin, volontairement simple et proche des blogs BD, sert un propos qui dépasse largement le cadre personnel : c’est le manque d’éducation sexuelle au Japon, la stigmatisation des personnes LGBT et la difficulté à formuler un mal-être dans une société où l’on ne doit pas déranger qui transparaissent entre les cases. Nagata a depuis publié plusieurs suites — Journal de ma solitude, Boire pour fuir ma solitude, Solitude d’une guerrière errante — chacune un nouveau chapitre d’un parcours autobiographique sans équivalent dans le manga contemporain.


15. Given (Natsuki Kizu, 2013)

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Ritsuka Uenoyama est un lycéen guitariste qui a perdu le goût de la musique. Un jour, il tombe sur Mafuyu Satō, un camarade discret et lunaire, endormi dans un escalier avec une Gibson ES-330 aux cordes cassées serrée contre lui. Ritsuka répare la guitare et, malgré ses réticences, accepte de donner des cours à Mafuyu. Quand il l’entend fredonner pour la première fois, il comprend qu’il a face à lui un chanteur au talent brut saisissant — et que cette voix porte en elle le poids d’un deuil immense. Mafuyu rejoint le groupe formé par Ritsuka, le bassiste Haruki et le batteur Akihiko. Quatre garçons, deux histoires d’amour, et la musique pour dire ce que les mots n’arrivent pas à formuler.

Prépublié dans le bimensuel Cheri+ de Shinshokan depuis avril 2013, Given est un boys’ love qui a trouvé un public bien plus large que celui du genre. Natsuki Kizu avait un objectif clair dès le départ : écrire un BL dont la romance ne serait qu’un des fils narratifs, l’autre étant la musique — et ce qu’elle permet de dire quand les mots ne suffisent plus. Le nom du groupe, The Seasons, est un jeu sur les prénoms des membres, qui renvoient chacun à une saison (Aki = automne, Haru = printemps, Ka = été, Fuyu = hiver). L’anime produit par le studio Lerche en 2019 a marqué un jalon historique : c’est le premier BL à être diffusé sur le bloc de programmes Noitamina de Fuji TV. La chanson Fuyu no Hanashi, interprétée par l’acteur Shōgo Yano lors du concert de l’épisode 9, a fait pleurer une bonne partie d’Internet. En neuf tomes, Given parle de deuil, d’amour et de création sans jamais forcer le trait — et laisse au silence entre les cases le soin de porter ce que les dialogues taisent.