En 1497, une flotte de quatre navires quitte Lisbonne sous le commandement d’un homme de petite noblesse : Vasco de Gama, environ vingt-huit ans, un tempérament dur et une mission confiée par le roi Manuel Iᵉʳ. L’enjeu est commercial autant que stratégique : les épices — poivre, cannelle, girofle — arrivent en Europe par des routes terrestres et maritimes contrôlées par des intermédiaires arabes et vénitiens, et le Portugal veut accéder directement aux marchés d’Asie par la mer. Dix ans plus tôt, Bartolomeu Dias a prouvé que la chose était possible en doublant le cap de Bonne-Espérance, mais son équipage, épuisé, l’a contraint à faire demi-tour. Gama, lui, ira jusqu’au bout. Le 20 mai 1498, après dix mois de navigation — dont une boucle de trois mois en plein Atlantique Sud, la volta do mar largo, pour attraper les vents qui porteront ses navires vers le cap —, il jette l’ancre devant Calicut, sur la côte du Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde. L’Europe et l’Asie sont désormais reliées par la mer.
Le retentissement est immense, mais le personnage, lui, reste opaque. Contrairement à Christophe Colomb, Gama ne tient pas de journal de bord. Sa postérité se construit sur les récits d’autrui, puis se cristallise en 1572 lorsque le poète Luís de Camões publie Les Lusiades, épopée en vers qui transforme le capitaine en héros providentiel, envoyé par Dieu pour ouvrir l’Orient au Portugal. Or le Gama des documents d’archives est un tout autre individu : un homme qui fait bombarder Calicut, qui s’empare d’otages pour forcer le commerce, et qui meurt vice-roi des Indes à Cochin en 1524, quelques semaines seulement après sa nomination — usé par trois voyages et des décennies de querelles politiques.
Voici les rares livres disponibles en français qui permettent d’approcher ce personnage par des voies très différentes : un témoignage de première main, une biographie classique et un essai d’histoire globale.
1. Vasco de Gama. Le premier voyage (1497-1499). La relation attribuée à Álvaro Velho (Álvaro Velho, trad. Paul Teyssier, 1995)

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Tout commence par un manuscrit sans signature, exhumé en 1834 du monastère de Santa Cruz de Coimbra par l’historien Alexandre Herculano. Ce texte, rédigé par un marin qui a participé en personne à l’expédition de 1497-1499, constitue le seul témoignage direct du premier voyage aux Indes — et son auteur probable, un certain Álvaro Velho, reste une hypothèse fragile, avancée par élimination. On sait qu’il se trouvait vraisemblablement à bord du São Rafael, commandé par Paulo de Gama, frère du capitaine-major, et qu’il a fait partie de l’escorte reçue par le Samudri (le souverain de Calicut). On ne sait rien de plus. Comme le note avec une ironie résignée Paul Teyssier dans sa présentation : à quoi bon mettre un nom sur ce visage, puisqu’on ne sait rien de cet Álvaro Velho ?
Cette relation frappe par sa sécheresse factuelle — et c’est précisément ce qui en fait le prix. L’auteur n’est ni littérateur ni chroniqueur officiel : il consigne des caps, des distances, des rencontres, des transactions. Il décrit les phoques et les manchots croisés près du cap de Bonne-Espérance ; il confond avec une sincérité désarmante les temples hindous de Calicut avec des églises chrétiennes (les statues de divinités deviennent pour lui des représentations de saints). On ne trouvera pas ici le souffle épique des Lusiades : c’est un compte rendu de terrain, écrit par un homme qui note ce qu’il voit sans chercher à impressionner quiconque — y compris quand ce qu’il voit le dépasse.
Le livre publié chez Chandeigne, dans la traduction du linguiste Paul Teyssier (1915-2002), spécialiste du portugais, complète le récit par un mémoire sur les royaumes de l’Inde, un lexique malais constitué à Calicut — du mot « langouste » au verbe « embrasser » —, et trois lettres de marchands florentins présents à Lisbonne au retour de la flotte. Ces lettres, dont certaines furent publiées dès 1507, ont longtemps constitué les seules narrations imprimées de l’expédition à circuler en Europe. L’ensemble est bref (moins de deux cents pages) mais irremplaçable : c’est la matière première à partir de laquelle toute interprétation ultérieure se construit.
2. Vasco de Gama (Geneviève Bouchon, 1997)

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Directrice de recherche au CNRS, membre de l’Académie de marine de Lisbonne et spécialiste de la présence portugaise en Asie méridionale, Geneviève Bouchon a notamment consacré une biographie à Albuquerque, gouverneur de l’Inde portugaise (Albuquerque, le lion des mers d’Asie, 1992). Son Vasco de Gama, publié chez Fayard en 1997 — l’année du cinq-centième anniversaire du premier voyage —, part d’un constat : la gloire posthume de Gama a fini par effacer l’homme réel.
Qui a fabriqué le mythe ? D’abord les descendants de Gama eux-mêmes, soucieux de protéger le prestige familial ; puis Camões, qui en fait dans Les Lusiades un héros comparable aux protagonistes de l’Odyssée et de l’Énéide — soit un demi-dieu aux prises avec le destin, quand l’homme des archives est plutôt un capitaine violent, formé dans un milieu de chevaliers et de corsaires, habitué aux razzias sur les côtes nord-africaines. Bouchon suit ce parcours pas à pas : la jeunesse dans la petite noblesse de l’Alentejo, l’apprentissage de la navigation sur les navires royaux qui sillonnent déjà l’Atlantique, puis le choc de l’arrivée dans l’océan Indien — un espace maritime vaste, prospère, où le commerce des épices fonctionne depuis des siècles entre marchands arabes, indiens, malais et chinois, et où les Portugais débarquent en intrus.
Mais Bouchon ne s’arrête pas au portrait du navigateur : elle donne à voir le monde dans lequel il débarque. Forte de sa connaissance des archives portugaises et du terrain — Calicut, Cochin, la côte du Malabar —, Bouchon montre à quel point le navigateur peine à déchiffrer ce qu’il trouve en Inde. Le Samudri (titre du souverain de Calicut) n’est pas un roi isolé qu’on peut intimider par quelques salves de canon : il règne sur un port clé du commerce des épices, entouré de marchands musulmans puissants et peu disposés à se laisser concurrencer par des Européens inconnus. Les cadeaux que Gama a apportés — du miel, des bonnets, du corail — sont jugés dérisoires par la cour de Calicut, habituée aux transactions de l’or et des pierres précieuses. C’est ce décalage entre les ambitions portugaises et la réalité du terrain que Bouchon documente avec une précision qui donne au lecteur·ice les moyens de comprendre pourquoi le premier voyage fut, sur le plan diplomatique, un semi-échec.
3. Vasco de Gama. Légende et tribulations du vice-roi des Indes (Sanjay Subrahmanyam, 1997 [trad. fr. 2012])

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Et si l’on changeait de rive ? C’est le pari de Sanjay Subrahmanyam, historien indien né à New Delhi en 1961, professeur à l’UCLA puis titulaire de la chaire « Histoire globale de la première modernité » au Collège de France. Son Career and Legend of Vasco da Gama, publié à Cambridge en 1997 et traduit en français en 2012 (aux éditions Alma, puis en poche chez Points), est considéré comme l’un des livres fondateurs de ce qu’on appelle l’« histoire connectée » — une approche qui refuse de raconter les événements du seul point de vue européen et cherche à reconstituer les liens entre des sociétés que l’historiographie traditionnelle étudiait séparément. Subrahmanyam raconte l’aventure de Gama non plus depuis le pont des caravelles, mais depuis le quai de Calicut ou le port de Malacca, là où des négociants indiens, malais, chinois et iraniens voient arriver ce marchand venu d’un continent lointain et, à leurs yeux, négligeable.
Le livre poursuit deux fils. Le premier est celui de la légende : comment un navigateur qui n’a laissé aucun écrit personnel est-il devenu une figure quasi messianique, investie par le Portugal d’une mission divine : ouvrir la route de l’Orient au christianisme ? Cette fabrication mythique, Subrahmanyam la retrace étape par étape, de la propagande de la cour de Manuel Iᵉʳ jusqu’au nationalisme du XXᵉ siècle (un sondage d’opinion de 1988 plaçait Gama devant Henri le Navigateur — prince du XVᵉ siècle dont le surnom est lui-même une légende, puisqu’il n’a pour ainsi dire jamais navigué). Le second fil porte sur les réalités de l’expédition : les intrigues à la cour de Lisbonne pour décider qui commandera la flotte, les sociétés que Gama rencontre à Calicut (une ville cosmopolite où cohabitent hindous, musulmans, chrétiens de rite syriaque et marchands de toute l’Asie), les malentendus commerciaux et religieux qui mènent au fiasco du premier séjour. Pour démêler cet écheveau, Subrahmanyam mobilise des sources en portugais, en italien (lettres de diplomates vénitiens), en arabe et en langues indiennes — un croisement d’archives que peu d’historiens sont en mesure de pratiquer.
Le livre n’est pas sans aspérités : on regrette l’absence de cartes dignes de ce nom (un comble pour un ouvrage sur la navigation), un appareil de notes à l’anglo-saxonne (les références sont regroupées en fin d’ouvrage, sans appels de notes dans le texte) et des digressions qui peuvent faire perdre le fil. Mais la thèse centrale est d’une force rare. Subrahmanyam oblige à reconsidérer la place de l’Europe au tournant du XVIᵉ siècle : non pas le centre du monde d’où tout irradie, mais un acteur parmi d’autres — et pas le plus puissant — dans un océan Indien où le commerce, la diplomatie et la guerre fonctionnent très bien sans lui. Si vous ne devez lire qu’un seul bouquin sur Gama, et que vous êtes prêt·e à en ressortir avec quelques certitudes en moins, c’est probablement celui-ci.