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Que lire sur la Seconde Guerre mondiale ?

Que lire sur la Seconde Guerre mondiale ?

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Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht franchit la frontière polonaise. Deux jours plus tard, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre au Reich. Ce qui débute alors ressemble à une nouvelle guerre européenne, dans le prolongement des rivalités héritées de 1918. Il faut attendre deux ans de plus pour que le nom de « guerre mondiale » s’impose pleinement : l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne en juin 1941, puis l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre de la même année — qui précipite l’entrée en guerre des États-Unis — font basculer le conflit sur tous les continents, de l’Europe à l’Afrique du Nord, de l’Asie-Pacifique à l’Atlantique.

Le bilan, quand les armes se taisent, est inégalé dans l’histoire : plus de soixante millions de morts dont une majorité de civils, six millions de Juifs assassinés dans le cadre de la Shoah, des villes rasées de Varsovie à Hiroshima, des économies entières à reconstruire. En mai 1945 tombe l’Allemagne nazie ; en août, après les bombes atomiques américaines, le Japon capitule. Les deux puissances dominantes de l’après-guerre — États-Unis et Union soviétique, tandis que la France et le Royaume-Uni en sortent exsangues — entrent déjà dans la Guerre froide qui structurera le demi-siècle suivant.

La bibliographie sur le sujet est océanique. Les neuf livres retenus ici ne prétendent pas en offrir un tour d’horizon complet, mais un parcours cohérent, pensé pour multiplier les angles d’attaque : le panoramique, l’intime, le militaire, le politique, le moral. L’ordre proposé suit une logique progressive. On commence par des vues d’ensemble (cartes et chiffres, puis grands récits) pour se donner un cadre. On s’enfonce ensuite dans l’Allemagne nazie avec la biographie d’Hitler par Kershaw, puis dans la guerre à l’Est avec Barbarossa — là où le conflit a atteint son intensité maximale. On revient à la France pour comprendre la défaite de 1940 (Bloch) et le régime de Vichy (Paxton). On termine par la Shoah, approchée d’abord côté exécutants allemands (Browning), puis côté victime avec Primo Levi.


1. Infographie de la Seconde Guerre mondiale (Jean Lopez, Nicolas Aubin, Vincent Bernard, Nicolas Guillerat, 2018)

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Avant de se jeter dans un pavé de mille pages, mieux vaut s’orienter dans un conflit dont l’échelle désoriente. C’est exactement ce que propose cet ouvrage collectif dirigé par Jean Lopez, rédacteur en chef du magazine Guerres & Histoire, avec la direction artistique du data designer Nicolas Guillerat. Le principe : transformer en graphiques, cartes et diagrammes les données chiffrées accumulées depuis quatre-vingts ans sur le conflit. Production pétrolière, effectifs engagés, pertes civiles et militaires, rendement des divisions blindées, logistique américaine, système concentrationnaire, mobilisation industrielle : près de trois cent cinquante infographies composent un atlas chiffré du second conflit mondial.

L’intérêt ne réside pas seulement dans l’esthétique, soignée, mais dans ce que les chiffres font apparaître d’un coup d’œil. L’écrasante supériorité industrielle américaine : en 1944, les États-Unis produisent à eux seuls plus d’avions, de chars et de navires que tous les autres belligérants réunis. Le gouffre démographique côté soviétique : autour de vingt-sept millions de morts, plus que toutes les autres nations engagées cumulées. La part démesurée du front de l’Est dans les pertes allemandes : plus des trois quarts des soldats de la Wehrmacht tués l’ont été face à l’Armée rouge. Ou encore la dimension longtemps sous-estimée du front chinois, où le Japon immobilise en permanence près d’un million de soldats qui lui manqueront ailleurs. Le livre est organisé en quatre grandes parties (mobilisations, armes et armées, batailles et campagnes, bilan et fractures) ; chaque thème tient sur deux à quatre pages, avec un texte introductif court. On peut le lire dans l’ordre ou l’ouvrir au hasard : chaque double page fonctionne comme une leçon autonome.

C’est un volume à garder près de soi pendant toutes les autres lectures. Quand un auteur évoquera la bataille de Koursk, la logistique alliée en Normandie ou les rendements comparés des chars T-34 et Panther, le réflexe sera de rouvrir celui-ci pour saisir d’un coup d’œil ce que des pages de description ne font qu’approcher.


2. La Seconde Guerre mondiale (Antony Beevor, 2012)

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Avec Beevor, on entre dans le grand récit. Ancien officier formé à Sandhurst, l’historien britannique s’est d’abord fait connaître par des ouvrages sur des moments clés du conflit — Stalingrad, La Chute de Berlin, D-Day — avant de s’atteler à la synthèse d’ensemble avec ce gros volume d’un millier de pages. Son parti pris le plus discuté est le point de départ : la guerre commence pour lui non pas le 1er septembre 1939, mais en mai 1939 à Khalkhin-Gol, lors des affrontements entre Japonais et Soviétiques à la frontière mongole. Manière de rappeler que le conflit est mondial dès l’origine et que le théâtre asiatique, souvent relégué au second plan dans les manuels français, en fait partie intégrante.

La force du livre tient à sa lisibilité. Beevor alterne les échelles : les décisions de Churchill ou de Staline dans leurs bureaux, puis l’expérience du simple fantassin dans la boue de Smolensk ou le sable de Tobrouk. Les anecdotes abondent, les rivalités entre chefs alliés sont croquées sans complaisance — Montgomery cabotin, Patton gonflé d’ego, Clark en empereur romain de pacotille. Beevor ne ménage personne : il rapporte aussi bien les atrocités des Einsatzgruppen (les unités mobiles SS qui assassinaient les Juifs derrière la ligne de front à l’Est) que les viols massifs commis par l’Armée rouge lors de son entrée en Allemagne en 1945. Cette lecture lui a d’ailleurs valu, à la sortie de son livre Berlin, une mise en accusation publique de l’ambassadeur russe à Londres, qui dénonçait une « calomnie contre les libérateurs du nazisme ».

Ce n’est pas l’ouvrage le plus analytique qui soit, et les historiens universitaires pourront lui reprocher de privilégier la fresque sur la démonstration. Mais pour qui cherche un récit d’ensemble fluide, structuré chronologiquement, qui tient en haleine sans jamais tomber dans la fiction, c’est le bon livre. Un point d’entrée solide avant d’affronter des synthèses plus exigeantes.


3. Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale (Olivier Wieviorka, 2023)

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Plus récent, plus ambitieux sur le plan analytique, le livre d’Olivier Wieviorka se présente comme la grande synthèse française du conflit. Fruit de près de dix années de travail, il revendique le qualificatif de « totale » au sens où il refuse de se limiter aux opérations militaires : diplomatie, économie, idéologie, technologie, logistique, occupations, résistances, dimension raciale — tout y passe, sur plus de mille pages. Professeur à l’ENS Paris-Saclay et spécialiste de la Résistance, Wieviorka reproche en creux à ses prédécesseurs anglo-saxons (Beevor compris) de s’être trop concentrés sur la guerre proprement dite.

Plusieurs thèses fortes se dégagent. Wieviorka insiste sur le rôle décisif de la logistique et de la puissance industrielle : l’Allemagne et le Japon, malgré leurs conquêtes fulgurantes, ne pouvaient plus rivaliser avec les arsenaux américains et soviétiques une fois la guerre d’usure engagée. Il rappelle que le conflit ne devient pleinement mondial qu’en décembre 1941, lorsque Hitler et Mussolini déclarent à leur tour la guerre aux États-Unis après Pearl Harbor — décision qu’il juge parfaitement évitable et désastreuse pour l’Axe, qui s’ajoute ainsi la première puissance industrielle du monde comme adversaire, en plus du Royaume-Uni et de l’URSS. Le théâtre asiatique, en particulier le front sino-japonais, reçoit une attention substantielle qui rééquilibre utilement le regard eurocentré habituel. Six chapitres transversaux abordent des questions plus anthropologiques : la nature du combattant, l’économie des occupations, la violence de guerre.

Le livre a reçu le Prix du livre d’histoire contemporaine 2024 et s’impose comme la référence francophone du genre. Certains lui reprochent de suivre d’un peu près la lecture américaine dominante sur la seconde moitié de la guerre en Europe (sévérité envers Montgomery, minoration du théâtre italien) ; d’autres regrettent qu’il traite trop rapidement la comparaison avec la Première Guerre mondiale. Ces réserves n’entament pas l’intérêt d’une somme qui renouvelle la synthèse à la lumière de trois décennies d’historiographie récente. À lire après Beevor plutôt qu’avant : on y gagne en profondeur ce qu’on perd un peu en souffle narratif.


4. Hitler, 2 tomes : 1889-1936 Hubris et 1936-1945 Némésis (Ian Kershaw, 1998 et 2000)

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On ne comprend pas la Seconde Guerre mondiale sans comprendre l’Allemagne nazie, et on ne comprend pas l’Allemagne nazie sans affronter la question Hitler. Historien britannique, Ian Kershaw livre ici ce qui passe aujourd’hui pour la biographie de référence du dictateur. Près de deux mille pages au total, réparties entre un premier tome qui suit le fils de douanier autrichien jusqu’à la remilitarisation de la Rhénanie en 1936 — un coup de force en violation du traité de Versailles que les démocraties occidentales ne relèvent pas, et qui convainc Hitler qu’il peut tout oser —, et un second qui couvre la guerre et la chute du Reich. Les deux titres — Hubris, la démesure orgueilleuse ; Némésis, le châtiment qu’elle appelle — annoncent l’arc tragique à la grecque que Kershaw lit dans cette trajectoire.

La thèse centrale tient dans un paradoxe. Pris comme individu, Hitler n’est pas grand-chose : oisif, sans vie privée ni amitiés véritables, obsessionnel, intellectuellement médiocre. Kershaw refuse donc d’expliquer le nazisme par la seule psychologie du Führer. Il propose à la place un concept devenu classique, celui de « travail en direction du Führer » : dans un système où la volonté d’Hitler est érigée en loi suprême mais rarement précisée par écrit, les subordonnés — bureaucrates, militaires, fonctionnaires SS — devancent ses souhaits supposés et radicalisent d’eux-mêmes les politiques du régime pour gagner en faveur et en pouvoir. La Shoah, dans cette lecture, n’est pas le produit d’un ordre écrit unique et daté, mais l’aboutissement d’une dynamique cumulative entre une idéologie obsessionnelle au sommet et des appareils administratifs, policiers et militaires prêts à la traduire en actes.

Le premier tome, Hubris, raconte l’ascension : comment un vétéran sans avenir de la Première Guerre mondiale parvient, à la faveur d’une société allemande traumatisée par la défaite de 1918, l’hyperinflation des années 1920 et la grande dépression, à s’imposer comme « sauveur » charismatique. Le second, Némésis, décrit la mécanique inverse : comment le pouvoir absolu, une fois conquis, devient un piège pour son détenteur. Après la défaite de Stalingrad en 1943, Hitler verrouille lui-même tout retour en arrière, s’isole dans son bunker et précipite la ruine du Reich par son refus de toute négociation. C’est long, parfois ardu, et le lecteur doit avaler quelques listes d’officiers à rallonge — mais cela reste la somme la plus solide pour saisir à la fois un homme et un système.


5. Barbarossa : 1941, la guerre absolue (Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, 2019)

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Le 22 juin 1941, trois millions et demi de soldats allemands et alliés franchissent la frontière soviétique sur un front de plus de deux mille kilomètres. S’ouvre alors ce que les deux auteurs qualifient, à raison, de « guerre absolue » — absolue par ses dimensions, par son degré d’idéologisation, par son mépris revendiqué du droit de la guerre. Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, tous deux spécialistes du front germano-soviétique et auteurs d’une biographie remarquée du maréchal Joukov — le principal chef militaire soviétique de la guerre, futur vainqueur de Berlin —, y consacrent près de mille pages, fruit de quinze années de recherches dans les archives allemandes et russes.

Le livre ne se contente pas de raconter les opérations militaires, même si celles-ci y sont restituées avec une précision qui ravira les amateurs du genre. Il installe Barbarossa dans le temps long : racines idéologiques qui remontent aux années 1920, construction de la haine anti-bolchevique et antisémite dans le nazisme, culture militaire allemande prompte à la violence contre les civils, paranoïa stalinienne et ses purges dévastatrices. Les deux auteurs brossent un portrait sévère de Staline chef de guerre pour l’année 1941 — ignorance de la réalité du front, décisions absurdes, mépris total des pertes humaines ; ils rappellent cependant que le système qu’il incarne est aussi ce qui permet, paradoxalement, à l’URSS de tenir : une économie déjà sur le pied de guerre, une société qui absorbe des pertes humaines qu’aucune démocratie n’aurait supportées, une propagande patriotique qui mobilise bien plus largement que les seuls communistes. Côté allemand, plans stratégiques confus, logistique défaillante et démesure idéologique se conjuguent pour transformer une victoire annoncée en gouffre.

La thèse la plus forte du livre est que l’échec de Barbarossa était inscrit dans son plan même : aucune puissance industrielle, même au sommet de sa forme, ne pouvait réussir ce qui était demandé à la Wehrmacht dans les délais prévus — abattre l’URSS avant l’hiver 1941. Les auteurs sont également sans ambiguïté sur la dimension criminelle de la campagne. Près de trois millions de prisonniers de guerre soviétiques meurent dans les camps allemands, pour l’essentiel par famine organisée. Les civils des villes encerclées, Leningrad en tête, sont affamés sur ordre. Et surtout, c’est à l’arrière immédiat du front que se met en place ce que les historiens appellent la « Shoah par balles » : le génocide des Juifs d’Union soviétique par fusillades massives, mené par les Einsatzgruppen (ces unités mobiles SS déjà évoquées) qui abattent, village après village, environ 1,5 million de personnes avant même la mise en fonctionnement industrielle des chambres à gaz. Un livre massif, essentiel pour qui veut comprendre pourquoi c’est sur le front de l’Est que s’est joué l’essentiel de la Seconde Guerre mondiale, et pourquoi il s’y est joué avec une sauvagerie sans précédent.


6. L’Étrange Défaite (Marc Bloch, 1946, posthume)

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Retour à l’échelle française, et changement complet de registre. L’Étrange Défaite n’est pas un livre d’historien écrit avec du recul : c’est un texte rédigé à chaud, entre juillet et septembre 1940, par l’un des plus grands médiévistes du XXᵉ siècle, cofondateur de l’école des Annales (le grand renouveau de l’historiographie française, qui a tourné la discipline vers l’histoire des sociétés plutôt que vers le seul récit des batailles et des rois), qui vient de vivre la débâcle comme officier de ravitaillement de la 1ʳᵉ Armée en Belgique. Marc Bloch a cinquante-trois ans, une famille nombreuse, et il a choisi de servir. Trois ans plus tard, il entre dans la Résistance ; en juin 1944, il est fusillé par la Gestapo. Le manuscrit, caché puis enterré dans un jardin creusois, ne paraîtra qu’en 1946.

Le texte comporte trois parties. La première présente le témoin ; la deuxième, « La déposition d’un vaincu », décortique les raisons militaires de la défaite de mai-juin 1940 ; la troisième, « Examen de conscience d’un Français », élargit le propos à la société tout entière. Bloch n’épargne ni l’état-major (incapable de penser la vitesse, obsédé par le modèle de la guerre de 1914-1918, bureaucratique jusqu’à l’absurde), ni les élites politiques et économiques — en particulier une haute bourgeoisie qui n’a jamais digéré la victoire de la gauche au Front populaire de 1936 et préfère, en 1940, voir la France vaincue plutôt que de nouveau gouvernée par des socialistes. La gauche pacifiste, qui a désarmé moralement le pays tout au long des années 1930, n’est pas mieux traitée. Les formules font mouche : « les Allemands ont fait une guerre d’aujourd’hui ; nous n’avons même pas tenté de faire celle d’avant-hier ».

Ce qui frappe, plus de quatre-vingts ans après, c’est à quel point le diagnostic a été confirmé par l’historiographie ultérieure, alors même que Bloch n’avait ni archives, ni recul, ni rien d’autre que son expérience directe et son intelligence. C’est aussi un texte que l’on lit pour son souffle moral : l’historien y assume son patriotisme, appelle à reprendre le combat, refuse de se réfugier dans l’excuse collective. Bref mais dense, L’Étrange Défaite reste le point d’entrée canonique pour comprendre ce que 1940 a signifié dans la longue durée française. Et l’un des rares livres d’histoire dont l’auteur a payé ses convictions au prix fort.


7. La France de Vichy, 1940-1944 (Robert Paxton, 1972)

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Quand le jeune historien américain Robert Paxton, alors professeur à Columbia, publie son livre en 1972, la France sort à peine d’une longue amnésie sur les années d’Occupation. La thèse dominante, héritée en partie de Robert Aron, voulait que Pétain ait joué un double jeu — ce qu’on a appelé « l’épée et le bouclier » : de Gaulle, à Londres, aurait incarné l’épée qui reprenait le combat ; Pétain, à Vichy, le bouclier qui amortissait l’occupation et protégeait au mieux les Français. Paxton fait voler cette construction en éclats. À partir des archives allemandes et américaines (celles de Vichy sont alors inaccessibles en France), il démontre, documents en main, que rien de tel ne s’est produit.

Sa démonstration est implacable : Vichy n’a pas subi la collaboration, il l’a recherchée activement. Pétain, Laval et Darlan ont spontanément tendu la main à Hitler, parfois devancé les demandes allemandes, avec l’espoir d’obtenir une place favorable dans un ordre européen nouveau qu’ils croyaient durable. Cette volonté extérieure rencontrait un projet intérieur, la Révolution nationale, qui visait à liquider la République pour installer un régime autoritaire, traditionaliste et antisémite, porté par une droite revancharde tenue à l’écart du pouvoir depuis des décennies. Loin d’avoir épargné la France, le zèle de Vichy a facilité le pillage économique, la déportation des Juifs et l’envoi forcé de main-d’œuvre en Allemagne : avec leurs effectifs limités, les Allemands n’auraient jamais pu gérer un pays aussi vaste sans l’appareil administratif et policier français.

L’impact du livre fut considérable. La traduction française de 1973, préfacée par Stanley Hoffmann, a fait office de bombe dans un pays où ces questions étaient largement occultées ; après Paxton, elles deviennent centrales. L’historien a d’ailleurs été entendu comme témoin expert au procès Papon en 1997-1998 (haut fonctionnaire de la préfecture de la Gironde sous l’Occupation, Maurice Papon a été jugé plus de cinquante ans après les faits pour sa participation active à la déportation de Juifs depuis Bordeaux). Les tentatives récentes de révision à la marge (notamment Alain Michel, dont les arguments ont été repris par Éric Zemmour) n’ont pas convaincu l’historiographie dominante, aujourd’hui représentée par des chercheurs comme Laurent Joly. La France de Vichy reste un classique absolu, toujours réédité, sans lequel on ne comprend ni la France des années noires, ni la difficulté durable du pays à regarder ce passé en face.


8. Des hommes ordinaires (Christopher Browning, 1992)

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Avec Browning, on aborde la Shoah par un angle particulier et redoutable : non pas les victimes, non pas Hitler et les grandes décisions, mais les exécutants de base. L’historien américain s’appuie sur un corpus exceptionnel : les interrogatoires judiciaires menés en République fédérale allemande dans les années 1960 contre les anciens membres du 101ᵉ bataillon de réserve de la police allemande, soit environ deux cent dix témoignages sur les cinq cents hommes de l’unité. Ces policiers sont l’exemple type d’hommes sans qualités particulières : quadragénaires, pères de famille, ouvriers, artisans, employés, souvent originaires de Hambourg, majoritairement non membres du parti nazi, trop vieux pour être envoyés au front.

Envoyés en Pologne occupée à l’été 1942, ils vont, en seize mois, fusiller directement trente-huit mille Juifs et en déporter quarante-cinq mille autres vers les chambres à gaz de Treblinka. Le livre s’ouvre sur le massacre de Józefów, le 13 juillet 1942, au cours duquel le bataillon abat à bout portant mille cinq cents femmes, enfants et vieillards. Un détail, à lui seul, ne cesse de hanter le lecteur : avant le massacre, le commandant Trapp offre à ses hommes la possibilité de se désister. Une douzaine acceptent, sans être sanctionnés. Les autres tirent. Browning reconstitue ensuite pas à pas comment l’unité, en quelques semaines, se routinise dans le meurtre de masse — désensibilisation par répétition, conformisme de groupe, glissements bureaucratiques, valeurs viriles perverties jusqu’à faire du refus de tuer une marque de faiblesse.

Prudente mais glaçante, la conclusion est que la plupart des bourreaux n’étaient ni des sadiques, ni des idéologues fanatiques. Ils ont tué parce qu’il était plus difficile socialement de ne pas tuer. Ce résultat rejoint, à certains égards, les expériences du psychologue américain Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité (1961-1963), dans lesquelles des volontaires ordinaires infligeaient, sous la pression d’un expérimentateur, ce qu’ils pensaient être des décharges électriques potentiellement mortelles à un inconnu. Le livre a aussi suscité un débat vif avec Daniel Goldhagen, auteur du contre-livre Les Bourreaux volontaires de Hitler, pour qui les massacres ne s’expliquent que par un antisémitisme exterminateur propre à la société allemande depuis bien avant Hitler. Le lecteur tranchera, mais le texte de Browning, d’une sobriété chirurgicale, reste l’un des livres les plus troublants jamais écrits sur la Shoah — et plus largement sur ce dont les sociétés humaines sont capables dans certaines conditions.


9. Si c’est un homme (Primo Levi, 1947)

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Terminer par Primo Levi, c’est sortir de l’histoire vue d’en haut pour entrer dans l’expérience nue d’un homme dans un camp d’extermination. Jeune chimiste juif piémontais, Levi est arrêté en décembre 1943 comme résistant, puis déporté à Auschwitz en février 1944 avec un convoi de six cent cinquante personnes dont vingt seulement survivront. Il passe onze mois à Monowitz, camp annexe d’Auschwitz rattaché à l’usine de caoutchouc synthétique de la firme allemande IG Farben, où sa formation de chimiste lui vaut une affectation un peu moins exposée que la moyenne. Libéré par l’Armée rouge en janvier 1945, il rentre en Italie après une longue odyssée et rédige son témoignage dans l’urgence entre décembre 1945 et janvier 1947. Le manuscrit est d’abord refusé par le grand éditeur Einaudi ; il paraît à deux mille cinq cents exemplaires chez un petit éditeur indépendant. Il faudra attendre la réédition de 1958, alors que l’Europe commence seulement à sortir du long silence d’après-guerre sur les camps, pour que le livre trouve son public.

Levi y raconte la déshumanisation méthodique du Lager (le camp, en allemand) : l’arrivée, le tatouage, le dépouillement, la faim permanente, le froid, la violence des kapos (ces détenus promus chefs d’équipe par les SS et utilisés contre leurs codétenus), la valeur de survie d’un bout de fil de fer ou d’une cuillère, la corruption morale que le système impose aux détenus eux-mêmes. Ce qui singularise son témoignage, c’est le ton : ni haine, ni pathos, ni volonté littéraire démonstrative — un regard presque scientifique, celui du chimiste qui observe des réactions, doublé d’une culture littéraire qui lui permet de citer Dante au cœur de l’enfer. Levi cherche moins à accuser qu’à comprendre ce que devient l’humain quand on retire, l’une après l’autre, toutes les conditions de son humanité. Il formule ainsi la notion de « zone grise », cet espace moral où certaines victimes, pour survivre un jour de plus, ont fini par prêter la main à leurs bourreaux — les kapos les plus brutaux, mais aussi tous ces gestes minuscules de délation ou de vol qui ont pu condamner un codétenu — notion que Browning reprendra d’ailleurs explicitement.

Le titre pose la question qui hante tout le texte, et d’une certaine façon toute la bibliographie sur la Seconde Guerre mondiale : qu’est-ce qui définit un homme, et à partir de quel moment cette qualité peut-elle être effacée ? Levi se donnera la mort en 1987, dans des circonstances que ses proches rattachent au poids de ce qu’il avait vu. Si c’est un homme n’est pas seulement un chef-d’œuvre littéraire et un document historique de première importance : c’est le livre qui dit ce que les synthèses, les biographies et les études statistiques, si brillantes soient-elles, ne peuvent pas tout à fait formuler — ce que la destruction méthodique d’un être humain fait à celui qui la subit, de l’intérieur.