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Que lire sur le printemps arabe ?

Que lire sur le printemps arabe ?

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En décembre 2010, à Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, la police confisque la charrette et la balance d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi — son seul moyen de faire vivre sa famille. Pour protester contre des années de brimades, de corruption et d’humiliations, il s’immole par le feu. Ce geste de désespoir déclenche une vague de contestation populaire sans précédent dans le monde arabe. En quelques semaines, la Tunisie chasse son président Ben Ali, au pouvoir depuis vingt-trois ans. L’Égypte suit : la place Tahrir, au Caire, devient l’épicentre d’un soulèvement qui renverse Hosni Moubarak en dix-huit jours. Le mouvement gagne la Libye, le Yémen, le Bahreïn, la Syrie. Des millions de femmes et d’hommes descendent dans la rue, scandent le même slogan — « Le peuple veut la chute du régime » — et font vaciller des dictatures que l’on croyait inébranlables.

Mais l’élan démocratique se heurte rapidement à des forces contraires. En Égypte, un coup d’État militaire restaure l’ordre ancien : le maréchal Sissi prend le pouvoir. En Syrie, le régime de Bachar al-Assad noie la révolte dans le sang, avec l’appui militaire de la Russie et de l’Iran. En Libye et au Yémen, la chute des dictateurs ouvre la voie à des guerres civiles dévastatrices. La montée du djihadisme — dont Daech est la figure la plus spectaculaire — offre aux gouvernements occidentaux un prétexte pour revenir à leur grille de lecture habituelle : le monde arabe se résumerait à un choix entre dictateurs et terroristes, et les aspirations démocratiques des populations n’y auraient pas leur place. Seule la Tunisie réussit, un temps, sa transition démocratique, avant de retomber elle aussi sous une tutelle présidentielle autoritaire.

Le « printemps arabe » est-il un échec ? La formule elle-même est trompeuse, car elle suggère un épisode bref et clos. Or ces soulèvements s’inscrivent dans une séquence longue, faite de répliques — hirak algérien de 2019, révoltes au Soudan, au Liban, en Irak — et de mutations profondes des sociétés concernées. Voici les principaux ouvrages disponibles en français pour en saisir la portée.


1. Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe (Gilbert Achcar, 2013)

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Universitaire d’origine libanaise, professeur à la School of Oriental and African Studies de Londres, Gilbert Achcar refuse le terme séduisant de « printemps » et lui préfère celui, plus neutre, de « soulèvement ». Ce choix signale d’emblée une volonté de rompre avec les grilles de lecture simplistes qui ont dominé la couverture médiatique des événements de 2010-2011 — celles qui expliquent les révoltes par la « culture arabe », par un simple conflit de générations ou par des rivalités entre sunnites et chiites. Achcar ancre son analyse dans les structures économiques et sociales du monde arabe : une croissance entravée par la mainmise de clans au pouvoir sur les richesses nationales, un chômage massif (en particulier chez les jeunes diplômés), des inégalités abyssales et un népotisme qui tient lieu de mode de gouvernement. Ce blocage, aggravé par des décennies de despotisme, constitue selon lui le terreau des révoltes.

L’ouvrage dresse un état des lieux pays par pays — Tunisie, Égypte, Yémen, Bahreïn, Libye, Syrie — et passe au crible le rôle des différentes forces en présence : les Frères musulmans (principale organisation islamiste du monde arabe, fondée en Égypte en 1928) et leurs ramifications nationales — comme le parti Ennahda en Tunisie —, les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Qatar), la politique américaine dans la région. Achcar décortique les ambiguïtés de l’islam politique et en montre les limites : une fois au pouvoir, les partis islamistes se plient aux conditions d’austérité budgétaire dictées par le FMI, loin des promesses de justice sociale qui ont nourri leur base électorale. Il en ressort une thèse forte : la révolution arabe n’en est qu’à ses débuts, et sa dimension sociale — la question du travail, de la répartition des richesses, de l’accès aux services publics — en déterminera l’avenir.

L’analyse s’appuie sur un cadre théorique marxiste et sociologique pour démontrer que seule une transformation des structures économiques — et non un simple changement de régime — peut répondre durablement aux aspirations exprimées dans la rue. La singularité du bouquin tient à ceci : il ne se contente pas de décrire les événements, il en propose une lecture d’ensemble fondée sur la question centrale des inégalités de classe — qui possède quoi, qui gouverne au profit de qui, et pourquoi les richesses du monde arabe ne profitent pas à ses populations.


2. Le Printemps des Arabes (Jean-Pierre Filiu et Cyrille Pomès, 2013)

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Publié en partenariat avec Amnesty International aux éditions Futuropolis, cet album est l’une des rares bandes dessinées documentaires consacrées aux soulèvements de 2011. Historien du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, Jean-Pierre Filiu signe le récit ; Cyrille Pomès en assure le dessin et la mise en couleurs. Un seul parti pris : replacer les individus au cœur de l’histoire. Mohamed Bouazizi, le vendeur ambulant de Sidi Bouzid ; Alaa al-Aswany, l’écrivain égyptien auteur de L’Immeuble Yacoubian ; Ahmed Harara, qui perd ses deux yeux sous les tirs de la police du Caire ; Tawakul Karman, prix Nobel de la paix yéménite en 2011 ; Gyath Matar, jeune militant syrien de 26 ans torturé à mort par les services de renseignement du régime Assad… Cette attention aux destins individuels donne au récit sa force : les soulèvements ne sont pas racontés comme des mouvements de masse abstraits, mais à hauteur d’hommes et de femmes, avec leurs noms, leurs visages et ce qu’il leur en a coûté.

L’album déroule la chronologie des soulèvements pays par pays — de la Tunisie à la Syrie — et chaque chapitre s’ouvre sur une mise en contexte historique. Le dessin de Pomès, aux traits vifs et proches du dessin de presse, donne à voir ce que les essais ne peuvent que décrire : la brutalité des charges policières, la densité des foules sur les places, l’isolement des résistants face à l’appareil répressif. L’album se clôt sur des récits ouverts, sans dénouement — parce qu’au moment de sa publication, les histoires qu’il raconte sont encore en cours.


3. Syrie. Anatomie d’une guerre civile (Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, 2016)

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Première étude universitaire sur la guerre civile syrienne fondée sur un travail de terrain mené en Syrie même. Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay, trois chercheurs en science politique rattachés à l’Université Paris 1 et à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), se sont rendus à deux reprises dans les territoires qui échappent au contrôle du régime de Damas — à Alep et dans ses environs, en décembre 2012, en janvier puis en août 2013. Ils y ont conduit plus de 250 entretiens avec des combattants, des civils, des fonctionnaires, des juges, des médecins, des membres des conseils locaux. L’analyse se construit tout entière à partir de ce matériau brut, recueilli sous les bombardements.

L’ouvrage retrace la trajectoire du conflit en trois temps. D’abord, les manifestations pacifiques de 2011 : des centaines de milliers de Syriens de toutes confessions descendent dans la rue pour réclamer la démocratisation du régime. Puis la militarisation forcée de l’opposition : face à la brutalité de la répression (tirs à balles réelles, arrestations massives, torture systématique), une partie des manifestants prend les armes et se regroupe au sein de l’Armée syrienne libre. Enfin, la fragmentation de l’insurrection à partir de 2013 : la montée en puissance de l’État islamique et du PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation armée kurde) marginalise les groupes les plus modérés. Les auteurs montrent comment, autour de 2012, les insurgés avaient édifié dans les territoires libérés des institutions parallèles — tribunaux, force de police, écoles, administrations civiles —, encore fragiles et improvisées, mais réelles et fonctionnelles. Cette ébauche d’un autre État syrien a été disloquée par la radicalisation politique et les ingérences étrangères.

Tout repose ici sur la précision de l’échelle d’observation. Là où la plupart des analyses du conflit syrien adoptent une vue surplombante — le jeu des grandes puissances, la carte des zones de contrôle —, Baczko, Dorronsoro et Quesnay décrivent ce qui se passe à l’intérieur des lignes de front : comment un quartier s’organise quand l’État s’effondre, comment les combattants se ravitaillent, comment un juge improvise un tribunal dans un immeuble bombardé, comment la guerre redéfinit les rapports entre riches et pauvres, entre civils et militaires. L’ouvrage a été salué par la Revue Défense Nationale et Le Monde diplomatique comme un apport décisif à la compréhension du conflit syrien.


4. Symptômes morbides. La rechute du soulèvement arabe (Gilbert Achcar, 2017)

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Ce livre prolonge et actualise Le Peuple veut, publié quatre ans plus tôt. Le titre emprunte à Gramsci sa célèbre formule sur les époques de crise : quand l’ancien monde se meurt sans que le nouveau parvienne à naître, surgissent des phénomènes morbides — c’est-à-dire la montée des extrémismes, le retour autoritaire, la guerre. La formule décrit au plus juste la situation analysée par Achcar : le soulèvement de 2011 n’a pas abouti, mais les conditions qui l’ont provoqué — chômage, corruption, absence de libertés, mainmise des élites sur les richesses — demeurent intactes, et la contre-offensive des régimes en place produit des effets dévastateurs.

L’analyse se concentre sur deux cas emblématiques : la Syrie et l’Égypte. En Syrie, Achcar montre comment le soulèvement populaire a été noyé dans les rivalités régionales et les interventions militaires étrangères — celle de la Russie en premier lieu —, ce qui a réduit le conflit à un affrontement entre le régime et les groupes djihadistes, tandis que les voix civiques ont été marginalisées. En Égypte, le coup d’État du général Sissi en 2013 a restauré un ordre militaire plus brutal encore que celui de Moubarak. Sissi a su exploiter le mécontentement populaire à l’égard des Frères musulmans, qui avaient remporté les élections en 2012 mais avaient rapidement déçu : incapables de relancer l’économie, ils avaient cherché à verrouiller les institutions à leur profit — notamment par une Constitution taillée sur mesure — et avaient ignoré les revendications sociales (emploi, logement, services publics) qui avaient pourtant porté la révolution.

Achcar refuse cependant le diagnostic de l’échec définitif. Il soutient que le potentiel révolutionnaire des sociétés arabes n’est pas anéanti : tant que les causes profondes du soulèvement persistent, de nouvelles vagues de contestation sont inévitables. Ce pronostic, formulé en 2017, s’est vérifié à plusieurs reprises depuis — en Algérie, au Liban, en Irak en 2019, puis avec la chute du régime Assad en Syrie fin 2024.


5. Généraux, gangsters et jihadistes. Histoire de la contre-révolution arabe (Jean-Pierre Filiu, 2018)

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Jean-Pierre Filiu retourne ici la perspective habituelle : plutôt que de raconter les révolutions, il s’attache à décrypter les mécanismes de la contre-révolution — c’est-à-dire la manière dont les régimes en place ont organisé la reprise en main après 2011. Sa thèse centrale repose sur un parallèle historique : les cliques militaires qui dominent l’Égypte, la Syrie, l’Algérie ou le Yémen fonctionnent selon la même logique que les Mamelouks, ces esclaves-soldats affranchis qui ont gouverné l’Égypte et la Syrie du XIIIe au XVIe siècle. Comme eux, les « Mamelouks modernes » exercent un pouvoir absolu, coupé de la population qu’ils administrent ; comme eux, ils perpétuent leur domination par la violence et la prédation économique — accaparement des marchés publics, contrôle des circuits commerciaux, redistribution des ressources de l’État entre les membres du clan au pouvoir et leurs alliés.

Filiu s’intéresse ensuite à ce qu’il appelle l’« État profond » : l’ensemble des services de sécurité, de renseignement et de répression qui constituent l’ossature réelle du pouvoir, derrière la façade des institutions officielles. Sa démonstration la plus frappante porte sur les liens entre ces appareils sécuritaires et les mouvements djihadistes qu’ils prétendent combattre. En Syrie, le régime Assad a longtemps évité d’affronter Daech — il lui a même livré l’oasis de Palmyre quasiment sans combat en 2015 — pour mieux le brandir comme épouvantail face aux Occidentaux et se présenter comme l’unique rempart contre le terrorisme. En Égypte, la répression aveugle de toute opposition — y compris non violente — a produit l’effet inverse de celui affiché : quand manifester pacifiquement conduit en prison ou à la mort, une partie de la population bascule vers la lutte armée. C’est ainsi que Daech a fini par s’implanter durablement dans le Sinaï, auprès de communautés bédouines qui n’avaient à l’origine aucune sympathie pour le djihadisme.

Le livre décrit enfin la rente géopolitique — le flux continu d’aide financière et militaire étrangère — dont bénéficient ces régimes : 1,3 milliard de dollars d’aide américaine annuelle à l’armée égyptienne depuis 1979, soutien russe massif au régime syrien depuis les années 1970. À cette rente s’ajoute désormais une rente « antiterroriste » : les dictatures arabes obtiennent armes, financements et impunité en échange de leur participation à la « guerre contre le terrorisme ». L’une des synthèses les plus éclairantes sur les mécanismes de la contre-révolution arabe — récompensée par le Prix des Géopolitiques de Nantes.


6. L’Esprit de la révolte. Archives et actualité des révolutions arabes (Leyla Dakhli, dir., et collectif, 2020)

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Dirigé par Leyla Dakhli, historienne du monde arabe contemporain au CNRS, cet ouvrage collectif est né dans le cadre du projet européen DREAM (financé par l’European Research Council). Il se démarque radicalement des analyses politiques ou géopolitiques des autres livres de cette sélection : son objet, ce sont les traces matérielles laissées par les soulèvements — photos, tracts, vidéos, fresques murales, banderoles, chansons, affiches, graffitis. Dix chercheuses et chercheurs ont collecté et commenté ces archives, produites au cœur même de l’action révolutionnaire.

Le résultat est un objet hybride, difficile à classer : ni recueil d’archives au sens strict, ni essai théorique, ni publication militante. Les contributions ne sont pas signées individuellement (à l’exception de l’introduction) : le livre parle d’une seule voix collective, comme les soulèvements qu’il documente. L’approche consiste à revenir à ce qui a fait exister les révoltes — leurs formes, leurs mots, leurs gestes, leurs images — plutôt qu’à les évaluer selon qu’elles ont « réussi » ou « échoué ». Au lieu de lire les soulèvements à rebours, depuis leur issue (la restauration autoritaire, la guerre civile), Dakhli propose de les lire depuis leur source : ce que les gens ont dit, écrit, chanté, peint et filmé quand ils se sont soulevés — et ce que ces traces nous apprennent sur la nature de leur colère et de leurs aspirations.

Le livre intègre aussi les mobilisations postérieures à 2011 — en Algérie, au Liban, en Irak, au Soudan — et montre que l’expérience révolutionnaire arabe déborde largement le cadre initial de la décennie précédente. Si vous cherchez à comprendre non pas seulement ce que les soulèvements arabes ont gagné ou perdu sur le plan politique, mais ce qu’ils ont fait naître — de nouvelles formes de protestation, de nouveaux slogans, de nouvelles solidarités, de nouvelles images —, c’est cet ouvrage qu’il faut lire.


7. Il était une fois… les révolutions arabes (collectif, 2021)

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Publié à l’occasion du dixième anniversaire des soulèvements de 2011, ce bouquin est le deuxième numéro de la collection « Araborama », coéditée par l’Institut du monde arabe et les éditions du Seuil. Il réunit un large collectif de contributeur·ices — écrivain·es, historien·nes, journalistes, philosophes, artistes, illustrateur·ices — pour relire dix années de révolutions, de répressions et de résistances dans le monde arabe, sous des angles et dans des registres résolument disparates.

Signée par le politiste Bertrand Badie, l’introduction inscrit les soulèvements arabes dans une histoire longue de la pensée révolutionnaire et rappelle que le monde arabe a été, de par sa position de carrefour culturel, un foyer majeur de fermentation intellectuelle et contestataire. Le sommaire est volontairement hétérogène : analyses politiques, témoignages de première main, récits littéraires, entretiens, enquêtes, illustrations. On y trouve des contributions sur le wahhabisme — le courant ultraconservateur de l’islam sunnite né en Arabie saoudite au XVIIIe siècle — envisagé comme une « révolution conservatrice », sur les slogans qui ont circulé d’un pays à l’autre (le « Dégage ! » tunisien, le « Qu’ils dégagent tous ! » algérien), sur le rôle des femmes dans les mobilisations, sur les rapports entre art et révolution.

Tout l’intérêt réside dans la pluralité des points de vue et des formes. Il ne vise pas à produire un récit unifié, mais à restituer la diversité des expériences vécues — de Tunis au Caire, de Sanaa à Alger, de Beyrouth à Bagdad. On trouve parmi les contributeur·ices des noms comme Leïla Slimani, Kaouther Adimi, Alaa El Aswany ou Leyla Dakhli.