Le 7 mai 1748, à Montauban, naît une petite fille que l’on prénomme Marie. Marie Gouze. Sa mère, Anne-Olympe Mouisset, est l’épouse d’un boucher. Son père — le vrai — est un tout autre personnage : Jean-Jacques Lefranc de Pompignan, aristocrate, poète et futur académicien, qui ne reconnaîtra jamais l’enfant. Marie est donc élevée dans le foyer du boucher, mais elle sait qu’elle porte le sang d’un noble. Cette double origine la place, dès l’enfance, face à une réalité brutale : dans la France du XVIIIe siècle, une fille illégitime n’a droit ni au nom de son père, ni à son héritage, ni à sa protection. Mariée à seize ans contre son gré à un officier de bouche (un cuisinier au service d’un notable), mère à dix-sept, veuve peu après, elle refuse de se remarier. Ce choix, inhabituel à l’époque, n’a rien d’anodin : une femme mariée est juridiquement sous la tutelle de son époux, qui peut lui interdire de publier, de gérer ses biens ou de voyager. Rester veuve, c’est rester libre. Elle quitte Montauban pour Paris, se réinvente sous le nom d’Olympe de Gouges et se lance dans l’écriture théâtrale. Sa pièce Zamore et Mirza, ou l’Heureux Naufrage — l’une des premières à dénoncer l’esclavage colonial sur une scène de théâtre — lui vaut des années de conflit avec la Comédie-Française et avec le puissant lobby des planteurs, qui obtient le report de la représentation pendant près de cinq ans.
Lorsque la Révolution éclate en 1789, Olympe de Gouges est déjà une polémiste aguerrie. Elle multiplie les affiches, les brochures, les lettres ouvertes à l’Assemblée, aux ministres, au roi lui-même. En septembre 1791, elle rédige la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, calquée article par article sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et l’adresse à la reine Marie-Antoinette. Elle y réclame l’égalité civique entre les sexes, le droit de vote, le divorce, la reconnaissance des enfants naturels. Elle se bat aussi contre la peine de mort et pour la justice sociale. Politiquement, elle se range du côté des Girondins — les républicains modérés, favorables à un gouvernement constitutionnel et hostiles à la concentration du pouvoir à Paris — et s’oppose frontalement à Robespierre et aux Montagnards, l’aile radicale de la Convention, qui instaure à partir de 1793 le régime de la Terreur (arrestations massives, procès expéditifs, exécutions quotidiennes).
Le 20 juillet 1793, elle est arrêtée pour avoir placardé Les Trois Urnes, un texte dans lequel elle propose d’organiser un référendum pour que les citoyen·ne·s choisissent eux-mêmes leur forme de gouvernement (république unitaire, fédéralisme ou monarchie constitutionnelle) — une initiative jugée séditieuse par le pouvoir montagnard, qui a interdit toute remise en cause de la République. Traduite devant le Tribunal révolutionnaire — cette juridiction d’exception créée pour juger les « ennemis de la Révolution », où les acquittements sont rarissimes —, elle est condamnée à mort et guillotinée le 3 novembre 1793, quelques jours avant Madame Roland. Son propre fils la renie publiquement. Pendant près de deux siècles, l’historiographie l’efface ou la défigure : Michelet la classe parmi les hystériques, Restif de la Bretonne l’inscrit sur sa liste des prostituées de Paris, d’autres la présentent comme une démente ou une écervelée. Ce n’est qu’à partir des années 1980, grâce aux travaux de l’historien Olivier Blanc, qu’un mouvement de réhabilitation lui rend progressivement sa place.
Voici huit livres pour la découvrir.
1. Olympe de Gouges (Catel et José-Louis Bocquet, 2012)

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Après le succès de Kiki de Montparnasse — la vie dessinée d’Alice Prin, modèle et artiste du Paris des années 1920 —, le duo Catel Muller (dessin) et José-Louis Bocquet (scénario) s’attaque à Olympe de Gouges. Le résultat est un roman graphique de près de 500 pages en noir et blanc, qui couvre les quarante-cinq années d’une existence hors normes, de la boucherie paternelle de Montauban à l’échafaud parisien. Il ne s’agit pas d’un résumé illustré, mais d’une véritable biographie, appuyée sur les travaux de plusieurs historien·ne·s de la Révolution. Une chronologie, des notices biographiques et une bibliographie de cinq pages complètent l’ensemble.
D’apparence simple mais soigné, le dessin de Catel restitue avec précision les décors et les costumes du XVIIIe siècle — les scènes de pleine page offrent des pauses bienvenues dans un récit dense. Le scénario a toutefois un défaut qui est aussi une qualité : il veut tout dire. La première partie — consacrée à la jeunesse en province et aux interminables batailles pour faire jouer ses pièces — peut sembler longue, et les dialogues sont parfois trop didactiques (les personnages expliquent au lecteur ce que le récit devrait lui faire comprendre). Mais c’est aussi cette exhaustivité qui fait de ce roman graphique une référence à garder sous la main : on y revient pour retrouver un épisode, vérifier une date ou se replonger dans le contexte d’une époque.
2. Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits. « Femme, réveille-toi ! » (Olympe de Gouges, 2014)

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Il est des textes que tout le monde croit connaître sans les avoir jamais lus. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en fait partie. Établie par l’universitaire Martine Reid, cette édition de poche Folio permet de lire enfin le texte original pour quelques euros. En une centaine de pages, on y trouve la Déclaration de 1791 dans son intégralité, accompagnée d’autres écrits politiques d’Olympe de Gouges, ainsi qu’une présentation qui replace ces documents dans leur contexte.
La lecture réserve quelques surprises. Olympe de Gouges ne se contente pas de réclamer des droits pour les femmes : elle détourne les articles de la Déclaration de 1789 pour en révéler les angles morts avec une ironie féroce. L’article 9 de la Déclaration de 1789, par exemple, pose le principe de la présomption d’innocence ; dans la version d’Olympe, il devient : « Toute femme étant déclarée coupable, toute rigueur est exercée par la loi » — manière de dire que les femmes, elles, sont présumées coupables d’office. Le postambule — le texte qui suit les articles, par opposition au préambule qui les précède — abandonne le registre juridique pour un ton d’exhortation directe : c’est le fameux appel « Femme, réveille-toi ! », calqué sur la rhétorique des orateurs révolutionnaires. Le recueil contient également des textes sur l’esclavage et contre les Jacobins, qui montrent qu’Olympe de Gouges ne se battait pas sur un seul front. Pour qui souhaite la lire dans le texte plutôt qu’à travers le prisme de ses biographes, c’est le point de départ évident — et le livre le plus court de cette liste.
3. Ainsi soit Olympe de Gouges : La déclaration des droits de la femme et autres textes politiques (Benoîte Groult, 2013)

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Le titre fait écho à Ainsi soit-elle, l’essai féministe publié par Benoîte Groult en 1975, devenu un classique. Près de quarante ans plus tard, Groult rend hommage à celle qu’elle considère comme la première féministe moderne. Le livre se divise en deux parties à peu près égales : une biographie d’Olympe de Gouges, suivie d’une anthologie de ses principaux écrits politiques — la Déclaration, bien sûr, mais aussi des lettres au peuple, des réflexions sur l’esclavage, un projet de fonds public destiné à secourir les plus pauvres (ce qu’Olympe appelle une « caisse patriotique ») et sa défense devant le Tribunal révolutionnaire.
La biographie ne prétend pas à l’exhaustivité : elle est brève (moins de quatre-vingts pages) et va droit à l’essentiel. Groult insiste sur la modernité stupéfiante de certaines positions d’Olympe. Son « Contrat social de l’homme et de la femme », par exemple, propose un cadre d’union libre entre partenaires égaux, avec partage des biens et reconnaissance des enfants nés hors mariage — soit, en substance, quelque chose de très proche du PACS, deux siècles avant son adoption. Groult rappelle aussi comment les historiens du XIXe siècle, de Charles Nodier à Jules Michelet, ont systématiquement discrédité Olympe de Gouges — la traitant de folle, de femme de mauvaise vie, d’écervelée — pour étouffer, même après sa mort, une voix qui dérangeait.
Le grand mérite de ce livre est de donner accès directement aux textes d’Olympe. Sa défense devant le Tribunal révolutionnaire, notamment, où elle plaide seule face à ses juges, se révèle plus saisissante que la Déclaration elle-même. À charge pour vous de juger par vous-même.
4. Olympe de Gouges (Michel Faucheux, 2018)

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Publiée dans la collection « Folio biographies » chez Gallimard, cette biographie de Michel Faucheux — par ailleurs militant pour l’entrée d’Olympe de Gouges au Panthéon — ne suit pas seulement la chronologie d’une vie. Elle cherche à comprendre les ressorts d’un engagement : pourquoi cette femme-là, née dans ces conditions-là, en est-elle venue à défier l’ordre établi avec une telle obstination ?
L’un des apports du livre est d’éclairer la façon dont Olympe de Gouges se construit une identité publique. Née Marie Gouze, fille illégitime d’un aristocrate qui l’ignore, elle s’invente un nom, se forge un statut d’autrice et de polémiste dans un monde qui ne reconnaît aux femmes aucune légitimité intellectuelle. Faucheux montre que cette quête de reconnaissance — littéraire d’abord, politique ensuite — explique nombre de ses choix et de ses stratégies. Les extraits de ses écrits, abondamment cités, permettent de saisir la diversité de ses engagements : on y découvre une commentatrice politique qui publie presque quotidiennement des affiches et des brochures pour réagir à l’actualité — une sorte d’éditorialiste avant l’heure, à ceci près que chaque prise de position peut lui valoir la prison. Elle y attaque frontalement Robespierre, qu’elle traite de « tyran » et d’« assassin », avec une témérité qui finira par lui coûter la vie. Une biographie solide, idéale pour qui veut comprendre non seulement ce qu’Olympe de Gouges a fait, mais pourquoi elle l’a fait.
5. Olympe de Gouges : De la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne à la guillotine (Olivier Blanc, 2014)

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C’est la biographie de référence. Olivier Blanc est, depuis 1981, le principal artisan de la redécouverte d’Olympe de Gouges. Devenu introuvable et photocopié dans les universités comme un livre-culte, son premier essai a posé les bases d’une réhabilitation historique sans laquelle aucun des autres ouvrages de cette liste n’existerait probablement. L’édition de 2014, chez Tallandier, est une version profondément remaniée, enrichie par trente ans de recherches supplémentaires dans les archives.
La biographie repose sur une documentation massive : lettres, affiches, pièces de théâtre, pamphlets, actes judiciaires. Blanc refuse de cantonner Olympe de Gouges au rôle de « féministe avant l’heure » dans lequel on l’enferme trop souvent : il restitue l’ensemble de ses combats — contre l’esclavage, pour le droit au divorce, contre la peine de mort, pour la redistribution des richesses — et leur cohérence. Surtout, il ne dissimule rien des contradictions de son sujet : le reniement du fils, la grossesse en prison, le goût de la mise en scène de soi, les erreurs tactiques face à des adversaires politiques qui ne lui feront aucun cadeau. Les extraits des écrits d’Olympe, très nombreux, sont l’un des grands atouts du livre : ils permettent de lire ses mots à elle, pas ceux de ses commentateurs, et de mesurer la précision de sa pensée politique — y compris quand elle se trompe. Un ouvrage indispensable pour qui veut aller au fond du sujet.
6. Olympe de Gouges : Une femme dans la Révolution (Florence Lotterie et Élise Pavy-Guilbert, 2025)

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Dernier paru de cette liste, ce livre de 170 pages est signé par deux universitaires spécialistes du XVIIIe siècle : Florence Lotterie (Université Paris Cité) et Élise Pavy-Guilbert (Université Bordeaux Montaigne), cette dernière étant également l’autrice de la préface de l’édition GF Flammarion de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (2021). Le format est celui d’un récit biographique accessible, qui retrace les grandes étapes de la vie d’Olympe sans jargon académique.
Ce qui fait l’intérêt du livre, c’est le regard que les deux autrices portent sur la cohérence politique du parcours d’Olympe de Gouges. Là où d’autres biographies la présentent parfois comme une électron libre, inclassable et imprévisible, Lotterie et Pavy-Guilbert montrent que ses prises de position — sur les femmes, sur l’esclavage, sur la monarchie, sur la Terreur — s’inscrivent dans un même héritage intellectuel, celui des Lumières et de leur promesse d’émancipation universelle. On y comprend mieux pourquoi Olympe ne réclamait pas seulement le droit de vote, mais aussi la possibilité concrète pour les femmes d’élever leurs enfants, de travailler et de prendre part aux affaires publiques — des revendications qui, plus de deux siècles plus tard, n’ont rien perdu de leur actualité. À noter : une adaptation télévisée du livre, réalisée par Julie Gayet et Mathieu Busson, a été diffusée sur France 2 en mars 2025.
7. Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes » (Elsa Solal, 2009)

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Publié dans la collection « Ceux qui ont dit non » chez Actes Sud Junior, ce court récit s’adresse d’abord à un public adolescent — mais il serait dommage de s’arrêter à cette étiquette. Dramaturge et enseignante à la Sorbonne Nouvelle, Elsa Solal retrace en moins de cent pages la vie d’Olympe de Gouges à la première personne. Ce choix du « je » change tout : au lieu de lire sur Olympe, on lit avec elle. Le récit part de l’enfance de « bâtarde » à Montauban — un mot qu’Olympe emploie elle-même — et suit le fil d’une existence où le stigmate de la naissance illégitime devient le ferment d’une révolte contre l’exclusion des femmes, des esclaves, des pauvres.
Elsa Solal sélectionne quelques épisodes clés plutôt que de couvrir l’ensemble de la biographie : l’arrivée à Paris, les batailles pour faire jouer ses pièces, la rédaction de la Déclaration, l’affrontement avec Robespierre, le procès. Cette concision a un prix : les transitions entre les époques sont parfois abruptes, et l’on peut rester sur sa faim. Mais un dossier documentaire en fin de volume compense cette brièveté : il ouvre la perspective sur les inégalités entre les sexes telles qu’elles persistent aujourd’hui — chiffres, repères juridiques, pistes de réflexion. Pour un·e jeune lecteur·ice (ou un·e adulte pressé·e), c’est une porte d’entrée efficace, qui donne envie d’aller chercher plus loin dans les autres titres de cette liste.
8. Olympe de Gouges et les droits de la femme (Sophie Mousset, 2003)

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Salué dès sa parution par les Annales historiques de la Révolution française, ce petit livre synthétique condense en une centaine de pages un portrait étonnamment complet. Sophie Mousset, écrivaine et photographe, s’appuie sur les recherches pionnières d’Olivier Blanc et livre un récit clair, dense et bien informé.
Ce qui rend le portrait crédible, c’est qu’il ne fait pas l’impasse sur les contradictions du personnage. Olympe est girondine, c’est-à-dire républicaine modérée, et pourtant elle défend le roi devant la Convention — non par royalisme, mais parce qu’elle s’oppose à la peine de mort ; elle propose des réformes sociales audacieuses (redistribution des richesses, éducation des filles, reconnaissance des enfants naturels, lieux d’accueil pour les mères en difficulté), mais elle avance aussi parfois des solutions naïves, comme un « impôt volontaire » où chacun donnerait ce qu’il veut à l’État.
On découvre par ailleurs une femme d’une intelligence vive et d’un sens de la répartie féroce. À un homme qui prétendait faussement l’avoir « connue intimement », Olympe rétorqua un jour qu’il fallait des siècles pour faire des femmes comme elle — manière élégante de le congédier. Le livre aborde aussi ses combats contre l’esclavage, pour le divorce, pour les droits des orphelins. Concis mais jamais simpliste, il constitue une excellente introduction générale à Olympe de Gouges, à ses idées et à leur postérité.