Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev naît en 1894 à Kalinovka, un village de paysans pauvres de l’oblast de Koursk, en Russie, à quelques kilomètres de la frontière actuelle avec l’Ukraine. Sa famille migre peu après dans le bassin industriel du Donbass, où le jeune Nikita garde les vaches, descend à la mine, puis apprend la métallurgie dans les ateliers de Iouzovka (actuelle Donetsk). La Révolution de 1917 lui ouvre un horizon que sa condition rendait jusqu’alors impensable : il adhère au Parti bolchevique en 1918, fréquente les écoles du Parti et gravit rapidement les échelons de l’appareil. Il devient patron du Parti à Moscou (1935-1938), puis premier secrétaire de l’Ukraine soviétique (1938-1949), enfin membre du cercle rapproché de Staline au Politburo. Pendant la Grande Terreur — la vague d’arrestations et d’exécutions lancée par Staline entre 1936 et 1938 —, il applique sans broncher les quotas fixés par Moscou dans les régions qu’il administre. Ses mains ne sont donc pas propres lorsqu’il accède au sommet.
Staline meurt en mars 1953. Dans la lutte pour sa succession, Khrouchtchev avance ses pions en coulisses : il s’allie à Malenkov et au maréchal Joukov pour faire tomber Lavrenti Beria, le redouté chef de la police politique, exécuté en décembre ; il marginalise ensuite Malenkov lui-même et s’impose comme premier secrétaire du Parti. Trois ans plus tard, le 25 février 1956, il prononce à huis clos devant les délégués du XXe Congrès un rapport secret qui dresse la liste des crimes de Staline. Le texte fuite dans les mois qui suivent, se propage dans les partis communistes du monde entier et provoque une crise de conscience chez des militants qui avaient adoré le « Petit Père des peuples ». S’ouvre alors une décennie de réformes hésitantes : déstalinisation partielle, libération de centaines de milliers de détenus du Goulag, campagne dite des « terres vierges » (mise en culture des steppes du Kazakhstan pour relancer la production céréalière), ouverture culturelle mesurée, construction massive de logements. L’homme incarne ce qu’on appellera le « dégel », terme emprunté à un roman d’Ilia Ehrenbourg, Le Dégel, paru en 1954 pour désigner le relâchement partiel de l’étau idéologique sur la société.
À l’extérieur, le bilan se révèle contradictoire. Khrouchtchev défend la « coexistence pacifique » — la doctrine selon laquelle socialisme et capitalisme peuvent rivaliser sans en venir aux armes — et multiplie les voyages officiels : en 1959, il devient le premier dirigeant soviétique à se rendre aux États-Unis, où il serre la main d’Eisenhower ; en 1961, au sommet de Vienne, il tente de prendre l’ascendant sur un John F. Kennedy jeune et fraîchement élu. La même année, pour enrayer l’hémorragie des Allemands de l’Est qui fuient vers Berlin-Ouest (environ 3,5 millions depuis 1949), il fait dresser le Mur. En octobre 1962, il déploie des missiles nucléaires à Cuba, puis recule devant l’ultimatum américain après avoir frôlé la guerre ouverte. Il rompt avec Mao, qui juge la déstalinisation « révisionniste » et voit dans la coexistence pacifique une capitulation devant l’Occident, mais remporte la première manche de la course à l’espace : Youri Gagarine est mis en orbite le 12 avril 1961. En octobre 1964, ses collègues du Politburo, excédés par ses décisions unilatérales et menacés par une réforme de 1962 qui avait scindé en deux les comités du Parti (industrie d’un côté, agriculture de l’autre), s’entendent pour le démettre pendant ses vacances en Crimée. Brejnev prend sa place. Khrouchtchev passe ses sept dernières années en disgrâce dans une datcha, où il dicte des mémoires que son fils Sergueï parvient à faire passer clandestinement en Occident. Il meurt en 1971 sans obsèques officielles.
Voici les principaux ouvrages disponibles en français sur Nikita Khrouchtchev.
1. Histoire de l’Union soviétique de Khrouchtchev à Gorbatchev (1953-1991) (Nicolas Werth, 1991)

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Directeur de recherche au CNRS et spécialiste du communisme soviétique, Nicolas Werth a occupé de 1985 à 1989 un poste d’attaché culturel à l’ambassade de France à Moscou, ce qui lui a permis d’accéder pendant la perestroïka à des archives aujourd’hui refermées. Son petit volume de la collection « Que sais-je ? » embrasse la période 1953-1991, soit les quatre dernières décennies de l’URSS. Le format impose une discipline : en moins de cent trente pages, l’auteur couvre la succession ouverte par la mort de Staline, les années Khrouchtchev, la longue stagnation sous Brejnev, les interrègnes Andropov et Tchernenko, puis la perestroïka de Gorbatchev et l’implosion de décembre 1991.
Werth ne se limite pas à la chronique des luttes au sommet. Il montre comment, sous une façade d’immobilisme, la société soviétique se transforme en profondeur : émergence d’une jeunesse urbaine qui écoute Voice of America en cachette et recopie à la machine les textes interdits pour les faire circuler (le samizdat), essor d’une économie parallèle faite de troc, de piston et de marché noir, montée d’une nomenklatura — l’élite administrative du Parti et de l’État — qui défend bec et ongles ses privilèges contre toute velléité de réforme. Cette double lecture, « par le haut » et « par le bas », permet de comprendre pourquoi l’URSS finit par s’effondrer en 1991 sans basculer dans la guerre civile : le régime avait cessé de convaincre, y compris ses propres cadres.
Le volume est la meilleure introduction disponible à la période. Régulièrement révisé depuis la première édition de 1991, il condense en cent trente pages ce qu’un manuel universitaire étalerait sur six cents, et le lecteur·ice en sort avec une carte mentale solide de l’URSS post-stalinienne — de quoi aborder ensuite les ouvrages plus copieux sans se perdre dans les sigles et les noms propres.
2. Khrouchtchev : la réforme impossible (Jean-Jacques Marie, 2010)

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Jean-Jacques Marie signe en 2010 la première biographie de Khrouchtchev composée par un historien français : un pavé de près de six cents pages. Russophone, auteur de biographies de Staline, Lénine, Trotski et Beria, il a dépouillé les archives du Parti ouvertes au public dans les années 1990 et s’est appuyé sur l’édition russe complète des Mémoires de Khrouchtchev, publiée sans les coupes que le KGB avait imposées aux versions antérieures. Le livre éclaire particulièrement les années d’avant 1953, longtemps mal connues : la jeunesse ouvrière à Iouzovka, l’ascension dans l’appareil ukrainien, le rôle actif dans les arrestations massives de 1937-1938, la fonction de commissaire politique auprès des armées soviétiques engagées dans la bataille de Stalingrad (1942-1943), puis la course à la succession au lendemain de la mort de Staline.
Le titre condense la thèse centrale. Une fois au sommet, Khrouchtchev comprend que le système hérité de Staline court à la ruine — l’économie planifiée s’essouffle, la peur paralyse les cadres, l’agriculture ne nourrit plus correctement le pays. Mais il refuse de toucher au monopole du Parti unique. Il veut moderniser sans lâcher le verrou politique qui tient l’édifice, et c’est précisément ce verrou qui empêche ses réformes d’aboutir. Réformer sans réformer le régime : le dilemme le rattrape à chaque étape. Marie passe en revue les échecs (la campagne des terres vierges qui s’essouffle en moins d’une décennie faute de rendements durables, la seconde crise de Berlin de 1958-1961, le recul piteux devant Kennedy à Cuba) comme les avancées (libération massive des détenus du Goulag, conquête de l’espace, premières marges de liberté pour les écrivains et les artistes).
L’auteur ne cache pas son engagement trotskyste — un attachement à une critique de gauche du stalinisme —, et cela colore par endroits l’analyse, notamment dans la sévérité à l’égard de la bureaucratie du Parti. Les pages consacrées à la vie interne du Praesidium (l’organe exécutif qui remplace le Politburo de 1952 à 1966) demandent une certaine endurance ; ce qui, à la décharge de Marie, tient aussi à la vie interne du Praesidium lui-même. Qui veut comprendre comment un fils de paysans devenu apparatchik en est venu à dénoncer publiquement son maître trouvera dans ce volume la reconstitution la plus complète disponible en français.
3. Le Rapport Khrouchtchev : première traduction intégrale du texte russe en français (Nikita Khrouchtchev ; préface de Jean-Jacques Marie, 2015)

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Le 25 février 1956, en séance de clôture du XXe Congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), Khrouchtchev prend la parole devant quatorze cent trente délégués réunis à huis clos. Pendant quatre heures, il dresse un réquisitoire contre Staline, mort trois ans plus tôt : culte de la personnalité, liquidation physique des cadres du Parti dans les purges de 1936-1938, aveux extorqués sous la torture, déportations collectives des peuples tchétchène, tatar de Crimée et kalmouk, responsabilité personnelle dans l’effondrement militaire de l’été 1941 face à l’invasion allemande. L’effet de sidération est tel que, selon certains témoins, plusieurs délégués perdent connaissance dans la salle.
Le texte passe à l’Ouest dans les semaines qui suivent : une copie obtenue via les services israéliens est transmise aux Américains, qui la publient en juin 1956. Les versions circulent alors en Occident dans des traductions partielles et parfois fautives. L’édition officielle russe ne paraît, elle, qu’à la fin des années 1980, à la faveur de la glasnost. L’édition du Seuil établie par Jean-Jacques Marie en 2015 est la première traduction française intégrale réalisée directement depuis cet original russe, accompagnée d’une préface substantielle et de notes qui identifient les personnages évoqués et restituent le contexte de chaque accusation.
Deux choses frappent à la lecture du discours. D’abord, qu’un dirigeant soviétique en exercice ait osé énumérer devant ses pairs les crimes de son prédécesseur. Ensuite, que le réquisitoire s’arrête net au seuil du régime lui-même : Lénine n’est jamais mis en cause, le principe du parti unique n’est pas discuté, et le rapport passe sous silence la collectivisation forcée des campagnes en 1929-1932 ainsi que les famines qu’elle déclenche en 1932-1933 (plusieurs millions de morts en Ukraine et au Kazakhstan). L’exercice tient davantage du sauvetage du communisme que de l’examen de conscience. Ses effets n’en sont pas moins considérables : dans les mois qui suivent, des militants occidentaux quittent les partis communistes, la Pologne impose son propre dirigeant national (Gomułka) face à Moscou, et la Hongrie s’embrase en octobre 1956 lors d’une insurrection que Khrouchtchev fait écraser par les chars de l’Armée rouge. Pour qui veut lire la source elle-même plutôt que ses commentateurs, cette édition est désormais la référence en langue française.
4. Mémoires inédits (Nikita Khrouchtchev ; introduction de Strobe Talbott ; édition établie par Jerrold L. Schechter et Vyacheslav V. Luchkov ; traduit de l’anglais par Pierre Girard, 1991)

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Destitué en 1964, Khrouchtchev passe ses sept dernières années sous surveillance étroite du KGB dans une datcha des environs de Moscou. Pour tromper l’ennui et tenter de peser sur le verdict des historiens, il dicte au magnétophone de longues heures de souvenirs. Son fils Sergueï parvient à faire passer les bandes clandestinement aux États-Unis, où deux premiers volumes paraissent chez Little, Brown sous les titres Khrushchev Remembers (1970) puis The Last Testament (1974), traduits et présentés par le journaliste Strobe Talbott (futur secrétaire d’État adjoint dans l’administration Clinton). La version française parue chez Laffont en 1974 reprenait cette édition, amputée de plusieurs passages : les bandes transmises étaient incomplètes — le KGB avait saisi une partie des originaux — et certains extraits sensibles avaient en outre été écartés par les éditeurs américains.
Le volume publié chez Belfond en 1991 vient combler ces manques. À la faveur de la glasnost — la politique de transparence lancée par Gorbatchev à partir de 1986 —, Jerrold Schechter et Vyacheslav Luchkov ont récupéré les portions jusque-là inaccessibles et les ont publiées aux États-Unis sous le titre explicite Khrushchev Remembers: The Glasnost Tapes (1990). Pierre Girard en signe aussitôt la traduction française. Le lecteur·ice y trouve des pages inédites sur la mort de Staline, les coulisses de la chute de Beria, la préparation du Rapport de 1956, la construction du mur de Berlin, la crise des missiles de Cuba vue de Moscou, la rupture avec Mao, ainsi que des portraits sans fard des autres membres du Politburo. Le texte appelle toutefois une lecture prudente : Khrouchtchev minimise sa propre part dans les purges des années 1930, enjolive certains épisodes diplomatiques et règle ses comptes avec Brejnev et Souslov, qui l’ont évincé en 1964.
Ces biais mis à part, le document conserve une valeur de source irremplaçable. C’est la seule parole recueillie d’un numéro un soviétique sur la fabrique quotidienne du pouvoir stalinien puis post-stalinien, et elle éclaire des épisodes que les archives seules laissent dans l’ombre : conversations informelles entre dirigeants, négociations de couloir, coups de téléphone nocturnes, ambiances de datcha. La verve du vieux Khrouchtchev, héritée de ses années d’ouvrier du Donbass, affleure à chaque page : anecdotes de banquet, formules populaires, règlements de comptes sous forme de bons mots. On lit ce livre moins pour sa fiabilité historique que pour l’accès direct qu’il offre à la psyché d’un homme d’appareil.
5. Russie, réformes et dictatures : de Khrouchtchev à Poutine, 1953-2016 (Andreï Kozovoï, 2017)

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Andreï Kozovoï, né à Moscou en 1975 et maître de conférences d’histoire russe à l’université de Lille, a choisi une focale plus large que ses prédécesseurs. Son livre couvre soixante-trois ans d’histoire — de l’agonie de Staline en mars 1953 à la seconde présidence de Vladimir Poutine en 2016 — et défend une thèse de continuité : tous les dirigeants successifs, de Khrouchtchev à l’actuel locataire du Kremlin, se sont heurtés au même dilemme, à savoir réformer le pays sans entamer le pouvoir personnel au sommet. L’auteur résume cette contrainte par une image empruntée au Don Juan de Mozart, « le souffle glacé du Commandeur » : autrement dit, le spectre de Staline, dont la silhouette vient hanter ses successeurs chaque fois qu’ils tentent de desserrer le verrou autoritaire.
Paru chez Perrin en 2017, le volume a deux atouts. D’un côté, le récit s’appuie sur les travaux les plus récents de l’historiographie russe et occidentale, ce qui conduit Kozovoï à réévaluer certaines figures — Brejnev en particulier, qu’il retravaillera plus tard sous un jour plus nuancé dans un livre séparé, Brejnev, l’antihéros (2021). De l’autre, chaque chapitre est suivi d’une anthologie de textes traduits du russe par l’auteur lui-même : notes diplomatiques, souvenirs de témoins (les funérailles de Staline racontées par le journaliste Vladimir Pozner, par exemple), extraits des entretiens Khrouchtchev-Kennedy à Vienne en 1961, lettre de Khrouchtchev à Castro après la crise des missiles, mémorandums internes du Politburo. Cette alternance permet au lecteur·ice d’aller et venir entre la synthèse et la source brute.
Kozovoï forge au passage le concept de « mémocratie » pour qualifier le régime de Poutine : un État qui fait de la réécriture orchestrée du passé un instrument de légitimation — la victoire de 1945 élevée au rang de culte civique, Staline silencieusement réhabilité comme chef de guerre, les crimes soviétiques niés avec application. Le parallèle avec les entreprises antérieures de révision du passé prend alors tout son relief : la déstalinisation sélective de Khrouchtchev (qui condamne Staline mais protège Lénine), la réhabilitation feutrée sous Brejnev (le nom de Staline réapparaît dans les discours officiels sans être pleinement blanchi), puis le régime commémoratif poutinien. L’ouvrage fournit la mise en perspective de longue durée qui manque aux autres titres de cette liste, utile à qui veut comprendre ce que la Russie contemporaine doit à son passé soviétique, sans céder au raccourci qui voudrait que les Russes soient voués par nature au pouvoir fort.