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Que lire sur Mustafa Kemal Atatürk ?

Que lire sur Mustafa Kemal Atatürk ?

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Né en 1881 à Salonique — ville portuaire de l’Empire ottoman où cohabitent Turcs, Grecs, Juifs et Slaves —, Mustafa Kemal grandit dans un empire en déclin. Depuis un siècle, l’État ottoman perd ses provinces une à une : la Grèce, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie, l’Égypte se sont déjà émancipées, et chaque guerre apporte son lot de territoires cédés. Élève des écoles militaires de Monastir puis d’Istanbul, le jeune Kemal découvre les idées positivistes et nationalistes qui circulent parmi les officiers ottomans, convaincus que seule une modernisation radicale peut sauver ce qui reste de l’Empire. Il participe au mouvement jeune-turc — ce courant réformateur qui renverse le sultan Abdülhamid II en 1908 — sans jamais s’y fondre tout à fait : son tempérament solitaire et son orgueil le tiennent à distance des cercles du Comité Union et Progrès, le parti qui domine désormais la vie politique ottomane.

C’est la Grande Guerre qui lui offre son premier coup d’éclat. En 1915, à Gallipoli, il repousse le débarquement franco-britannique lancé pour forcer le détroit des Dardanelles, éliminer l’Empire ottoman du conflit et ouvrir une voie de ravitaillement vers la Russie alliée. Il devient un héros militaire. Mais la défaite de l’Empire en 1918 efface tout : les puissances victorieuses occupent Istanbul et, par le traité de Sèvres (1920), organisent le dépeçage de l’Anatolie — la Grèce reçoit la Thrace orientale et la région de Smyrne, la France et l’Italie obtiennent des zones d’influence, un État arménien et un État kurde sont envisagés. De l’Empire, il ne resterait qu’un lambeau.

En mai 1919, Mustafa Kemal débarque à Samsun, sur la côte de la mer Noire, officiellement pour y rétablir l’ordre. En réalité, il lance la guerre d’indépendance — une insurrection méthodique contre l’occupant étranger et contre le gouvernement du sultan, qu’il juge complice. En quatre ans, à la tête de troupes épuisées et d’une Assemblée nationale réunie à Ankara, il obtient le retrait des Français et des Italiens par la négociation, écrase l’armée grecque en Anatolie occidentale (1922) et contraint les Alliés à revoir leurs plans. Le traité de Lausanne, signé en juillet 1923, annule celui de Sèvres et consacre la souveraineté du nouvel État turc dans ses frontières actuelles. Le 29 octobre 1923, la République est proclamée ; Mustafa Kemal en est le premier président.

S’ouvre alors une décennie de réformes d’une radicalité rare. Kemal abolit le califat en mars 1924 — il supprime ainsi l’autorité religieuse suprême de l’islam sunnite, que le sultan ottoman détenait depuis des siècles. Il ferme les confréries religieuses, remplace le droit islamique par des codes civils et pénaux d’inspiration suisse, italienne et allemande. Il impose l’alphabet latin à la place de l’écriture arabo-persane (un changement si brutal que les Turcs se retrouvent, du jour au lendemain, incapables de lire les livres de leurs parents), accorde le droit de vote aux femmes et interdit le port du fez. Il transfère la capitale à Ankara — à la fois pour tourner le dos à l’héritage impérial d’Istanbul et parce que la ville, siège de la résistance nationale, se trouve à l’abri des canons de la flotte alliée. En 1934, l’Assemblée lui décerne le patronyme Atatürk, « père des Turcs ». Il meurt le 10 novembre 1938, à cinquante-sept ans, d’une cirrhose du foie.

Aujourd’hui encore, son portrait trône dans les administrations, les écoles et les commerces de Turquie. Mais le kémalisme, cette doctrine érigée après sa mort en idéologie d’État, est devenu un terrain de bataille : la Turquie d’Erdoğan, gouvernée depuis 2002 par un parti issu de l’islam politique — c’est-à-dire le courant même que Kemal avait voulu éradiquer —, remet en cause pièce par pièce l’héritage laïque du fondateur. Pour qui veut comprendre Atatürk et le pays qu’il a façonné, la bibliographie en langue française est dense. Les sept livres présentés ici sont classés selon un ordre de lecture progressif : d’abord une vaste fresque historique pour saisir le contexte impérial, puis les récits biographiques (du plus littéraire au plus érudit), ensuite un zoom sur la période décisive de 1919-1924, et enfin trois ouvrages qui élargissent la perspective — la formation intellectuelle de Kemal, la question de la laïcité, l’héritage contemporain.


1. Histoire de la Turquie : De l’Empire ottoman à nos jours (Hamit Bozarslan, 2013)

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Avant de plonger dans le personnage de Mustafa Kemal, il faut comprendre le monde dont il est issu. Historien et politiste à l’EHESS, Hamit Bozarslan embrasse sept siècles d’histoire turque dans cette synthèse publiée chez Tallandier. Le livre commence par la fondation de la dynastie ottomane au XIIIᵉ siècle, couvre l’apogée de l’Empire sous Soliman le Magnifique au XVIᵉ siècle, puis s’attarde sur les tentatives de réforme du XIXᵉ siècle : les Tanzimat (cette vaste entreprise de modernisation de l’administration et du droit, lancée en 1839 pour tenter de rattraper le retard sur l’Europe), le règne autocratique d’Abdülhamid II, et la révolution jeune-turque de 1908, qui rétablit la constitution et ouvre un bref espoir de pluralisme politique. L’effondrement impérial et la naissance de la République kémaliste occupent la dernière partie du livre, avant un prolongement jusqu’à la Turquie d’Erdoğan.

L’approche de Bozarslan relève de la sociologie historique : plutôt que de s’en tenir à la chronologie des batailles et des traités, il analyse les rapports de force entre groupes sociaux, confessions et pouvoirs qui structurent la société ottomane puis turque sur la longue durée. D’origine kurde, l’auteur appartient à ce qu’il appelle une « école dissidente » de l’historiographie turque. Il n’esquive aucune des pages sombres — le génocide des Arméniens de 1915, la destruction de la région kurdo-alévie du Dersim en 1937-1938, la répression et l’assimilation forcée des Kurdes tout au long du XXᵉ siècle — et relativise la rupture kémaliste : selon lui, les réformes de Mustafa Kemal prolongent, plus qu’elles ne renversent, un siècle de transformations ottomanes. Pour Bozarslan, la vraie date charnière est 1908 — la révolution jeune-turque, qui installe au pouvoir une élite militaire et nationaliste dont Kemal est l’héritier direct — plus que 1923.

Le livre est dense, mais sa construction est suffisamment claire pour rester accessible à qui découvre le sujet. On pourra y revenir après chaque biographie pour mieux situer les événements dans la longue durée.


2. Mustapha Kémal ou la mort d’un empire (Jacques Benoist-Méchin, 1954)

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Publié au mitan des années 1950, ce livre est un classique — et un classique encombrant. Jacques Benoist-Méchin y retrace l’itinéraire de Mustafa Kemal depuis les dernières convulsions de l’Empire ottoman jusqu’à la fondation de la République, sur un registre qui tient autant du récit historique que de l’épopée. L’auteur consacre de longs chapitres à l’histoire des peuples turcs depuis l’Asie centrale, à l’ascension et au déclin de l’Empire, avant d’en arriver à la figure de Kemal, qu’il met en scène comme l’homme providentiel d’un peuple au bord de la disparition.

Il faut dire un mot de l’auteur, car il pèse sur la lecture. Benoist-Méchin fut un collaborateur actif du régime de Vichy, condamné à mort en 1947 puis gracié. Sa fascination pour les « grands hommes » et les figures autoritaires imprègne tout le livre, qui penche souvent vers l’hagiographie. Plusieurs commentateurs ont relevé que l’ouvrage reprend des sources antérieures sans toujours les créditer et que certaines informations ne résistent pas à la vérification. Le génocide des Arméniens n’y fait l’objet d’aucun examen critique.

On le lit néanmoins pour deux raisons. D’abord, Benoist-Méchin possède un vrai talent de conteur, et c’est l’un des rares livres sur ce sujet qui se dévore comme un roman. Ensuite, il a longtemps été l’une des seules biographies de Kemal disponibles en français, ce qui lui confère une place singulière dans l’historiographie. Mais il doit être lu avec recul et complété par des travaux plus rigoureux — ceux qui suivent dans cette liste, précisément.


3. Kemal Atatürk : Père fondateur de la Turquie (Alexandre Jevakhoff, 1989)

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Ancien élève d’HEC et de l’ENA, spécialiste de la Russie et de la Turquie, Alexandre Jevakhoff propose ici la biographie la plus complète en langue française. Parue pour la première fois en 1989 sous le titre Kemal Atatürk : Les chemins de l’Occident, plusieurs fois rééditée depuis, cette somme couvre l’ensemble de la vie de Kemal : l’enfance à Salonique, la formation militaire, Gallipoli, la guerre d’indépendance, la présidence et les grandes réformes, jusqu’à sa mort en 1938.

L’un des mérites de Jevakhoff est de s’appuyer sur des sources inédites et des témoignages directs, et de ne rien cacher des aspects les moins glorieux du personnage. L’homme qui émerge de ces pages est un travailleur acharné, francophile convaincu — le français est la seule langue étrangère qu’il maîtrise, et la Révolution française sa référence suprême —, mais aussi un autocrate, un grand consommateur d’alcool et un habitué des bordels d’Istanbul. Jevakhoff souligne l’empreinte du modèle républicain français sur la pensée de Kemal : laïcité à la mode de Jules Ferry, idéal républicain, méfiance viscérale envers le cléricalisme. Il montre aussi les contradictions d’un homme qui instaure le droit de vote des femmes mais concentre tous les pouvoirs entre ses mains.

Le livre ne fait pas l’unanimité. Certains lecteur·ices lui reprochent un plan parfois confus, une abondance de personnages secondaires et de longues citations qui diluent le propos au lieu de l’étoffer. D’autres y trouvent justement la matière brute qui manque à des récits plus synthétiques. Quoi qu’il en soit, c’est le livre vers lequel se tourner si vous ne deviez en lire qu’un seul sur la vie d’Atatürk dans son ensemble.


4. Mustafa Kemal invente la Turquie moderne, 1919-1924 (Paul Dumont, 1983)

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Historien spécialiste de la Turquie, Paul Dumont fait le choix inverse de Jevakhoff : plutôt que de couvrir toute une vie, il se concentre sur les cinq années décisives qui séparent le débarquement de Mustafa Kemal à Samsun (mai 1919) de la consolidation de la jeune République. Le cœur du livre est la guerre d’indépendance : comment un général isolé, désavoué par le sultan, à la tête de soldats épuisés par quatre ans de conflit mondial, réussit-il à tenir tête à la France et à l’Angleterre, à empêcher le démantèlement de l’Anatolie et à fonder un État-nation sur les décombres d’un empire ?

Dumont ne livre pas une biographie au sens classique du terme, mais une analyse politique et militaire de la révolution kémaliste. Il décortique les jeux d’alliance — y compris les négociations avec la Russie bolchevique, dont Kemal obtient des armes et de l’or en échange d’une neutralité bienveillante —, les rapports de force entre le gouvernement d’Istanbul (soumis aux Alliés) et l’Assemblée d’Ankara (fidèle à Kemal), la guerre gréco-turque de 1919-1922. Le livre est court, synthétique et accessible — des qualités qui le rendent particulièrement adapté si vous voulez comprendre cette seule période sans vous engager dans une somme de cinq cents pages.

Le reproche principal que l’on peut adresser à cet ouvrage est inscrit dans son titre : après avoir minutieusement décrit la conquête du pouvoir, Dumont passe trop vite sur les réformes kémalistes elles-mêmes. On reste sur sa faim quant à la transformation concrète du pays après 1923 — l’abolition du califat, la réforme de l’alphabet, la sécularisation du droit. Mais pour saisir le basculement de 1919-1923, ces quelques années où un officier sans armée devient chef d’État, il n’existe pas de meilleur guide en français.


5. Atatürk, une biographie intellectuelle (M. Şükrü Hanioğlu, 2016)

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Professeur au département d’études proche-orientales de l’université de Princeton, M. Şükrü Hanioğlu propose ici un exercice inédit : reconstituer non pas la vie de Mustafa Kemal, mais sa pensée. Paru en anglais en 2011 et traduit en français en 2016, ce livre s’appuie sur les journaux de bord, les annotations marginales, la correspondance et les discours de Kemal pour retracer son évolution intellectuelle — ce qu’il a lu, ce qu’il en a retenu, et comment ses idées se sont transformées en programme politique une fois au pouvoir.

La thèse centrale est limpide : Mustafa Kemal n’est ni un génie isolé ni un idéologue révolutionnaire, mais un homme de son temps et de son milieu. Formé dans les écoles militaires d’un Empire moribond, il partage avec toute une génération d’officiers ottomans les mêmes références : le positivisme d’Auguste Comte (cette philosophie qui place la science au sommet de la connaissance et relègue la religion au rang de stade dépassé de l’humanité), le scientisme, le darwinisme social, la fascination pour les Lumières françaises. Son mérite tient moins à l’originalité de ses idées qu’à l’opportunité — la guerre — qui lui a permis de les appliquer. Hanioğlu insiste aussi sur la continuité entre le réformisme ottoman et le kémalisme, contre le récit officiel d’une rupture radicale : la plupart des réformes de Kemal avaient déjà été débattues, voire amorcées, sous l’Empire.

L’ouvrage se lit avec aisance malgré sa densité conceptuelle, et son intérêt dépasse la seule figure de Mustafa Kemal. C’est en réalité un panorama des courants de pensée qui traversaient l’Empire ottoman dans ses dernières décennies et qui ont fini par produire la Turquie moderne. Si les biographies précédentes racontent ce que Kemal a fait, ce livre-ci explique ce qu’il avait en tête — et d’où ça venait.


6. Islam et laïcité : La naissance de la Turquie moderne (Bernard Lewis, 1988)

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Paru en anglais en 1961 sous le titre The Emergence of Modern Turkey, traduit en français seulement en 1988, ce livre est le fruit d’une décennie de recherches menées par Bernard Lewis, orientaliste britannique installé à Princeton. L’éditeur français a d’ailleurs troqué le titre original contre un intitulé plus commercial — on a expliqué à l’auteur, non sans franchise, que « l’Islam se vend ; la Turquie ne se vend pas ». Le livre couvre la période qui va de la fin du XVIIIᵉ siècle aux élections de 1950, ces premières élections libres où le parti unique kémaliste accepte sa défaite et cède le pouvoir à l’opposition — un événement alors sans précédent dans un pays musulman, et qui fascine Lewis.

L’originalité de Lewis est d’aborder la naissance de la Turquie moderne non pas comme une rupture brutale, mais comme l’aboutissement de plus d’un siècle d’efforts de modernisation. Il analyse les réformes successives de l’Empire ottoman, la lente adoption de codes juridiques, d’institutions administratives et de pratiques culturelles d’inspiration européenne. Il rend justice à ces réformateurs du XIXᵉ siècle — les artisans des Tanzimat, les constitutionnalistes de 1876, les Jeunes-Turcs de 1908 — que l’historiographie kémaliste a tendance à éclipser au profit du seul Atatürk. La seconde partie du livre propose un tableau thématique — politique, religion, société — qui permet de comprendre comment les notions occidentales de nation, de citoyenneté et de laïcité ont été importées, adaptées et parfois dénaturées en contexte ottoman.

Il faut toutefois garder à l’esprit le profil de Lewis. Proche des milieux néoconservateurs américains, il est l’un des premiers à formuler l’idée d’un « choc des civilisations » (une expression qu’il emploie dès 1957, bien avant que Samuel Huntington ne la popularise). Sa lecture de la modernisation turque est fondamentalement optimiste et occidentalo-centrée : la Turquie y apparaît comme un modèle de réussite, un exemple à suivre pour le reste du monde musulman. Il minimise par ailleurs le génocide arménien, ce qui lui a valu des critiques sévères et une condamnation par la justice française en 1995. Malgré ces réserves, le livre a façonné pendant des décennies la perception occidentale de la Turquie, et il reste difficile d’aborder le sujet de la laïcité turque sans passer par lui.


7. Histoire de la Turquie contemporaine (Hamit Bozarslan, 2004)

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Après la grande fresque et les biographies, ce petit livre de la collection « Repères » (La Découverte) pose la question que les précédents laissent en suspens : qu’est devenu l’héritage kémaliste ? En à peine plus d’une centaine de pages, Hamit Bozarslan condense l’histoire politique de la Turquie républicaine : le régime de parti unique sous Kemal puis sous son successeur İsmet İnönü, le passage au multipartisme en 1950, les coups d’État militaires successifs (1960, 1971, 1980 — à chaque fois, l’armée, gardienne autoproclamée du kémalisme, renverse un gouvernement civil qu’elle juge dangereux pour la laïcité ou l’unité nationale), l’essor de l’islam politique dans les années 1990, et le virage autoritaire des années 2010 sous Erdoğan.

Le ton est sans concession. Bozarslan ne contourne aucun des tabous de l’histoire turque officielle : l’extermination des Arméniens, la répression systématique des Kurdes, la coercition comme mode de gouvernement récurrent — y compris sous les régimes qui se réclamaient de la démocratie. Il montre les failles d’un État qui a réussi à imposer une identité nationale uniforme (turque, sunnite, laïque) mais n’a jamais trouvé le moyen d’intégrer celles et ceux qui ne correspondaient pas à ce moule : Kurdes, Alévis, chrétiens, minorités non turcophones. Cette incapacité à reconnaître le pluralisme de la société turque est, selon Bozarslan, le péché originel de la République, et il en retrace les conséquences jusqu’aux crispations du régime d’Erdoğan.

Régulièrement réédité et mis à jour (troisième édition en 2016), c’est le livre à lire en dernier — après avoir compris le personnage d’Atatürk grâce aux ouvrages précédents, il permet de mesurer ce que le pays a fait, et défait, de son legs.