En 1968, la France du général de Gaulle est une puissance en pleine modernisation économique, mais dont les mœurs et les hiérarchies n’ont presque pas bougé. Le pays sort de deux décennies de croissance soutenue — les fameuses « Trente Glorieuses » — et le niveau de vie a fait un bond spectaculaire : on achète des voitures, des réfrigérateurs, des téléviseurs. À l’université, le nombre d’étudiants a été multiplié par quatre en dix ans, mais le système fonctionne encore comme au XIXe siècle : quelques professeurs titulaires de chaires concentrent tout le pouvoir académique, et la masse des étudiants n’a aucun moyen de se faire entendre. Dans les usines, les ouvriers subissent des cadences élevées, un encadrement autoritaire et des salaires qui ne suivent pas la hausse du coût de la vie. La contraception est à peine légalisée (loi Neuwirth, décembre 1967) et la France n’a que deux chaînes de télévision, toutes deux sous contrôle étroit du pouvoir. Partout dans le monde, la jeunesse née après la guerre descend dans la rue — contre la guerre du Vietnam, contre le racisme aux États-Unis, contre le totalitarisme soviétique à Prague — et la France n’y échappe pas.
C’est dans ce contexte que tout bascule au printemps 1968. Une agitation étudiante à Nanterre dégénère en affrontements avec la police au Quartier latin dans la nuit du 10 au 11 mai. La brutalité de la répression retourne l’opinion publique et, à partir du 13 mai, une grève générale paralyse le pays : dix millions de grévistes occupent les usines, les universités, les théâtres. Les accords de Grenelle — des concessions salariales négociées entre le gouvernement, le patronat et les syndicats — sont rejetés par la base ouvrière qui les juge insuffisants.
De Gaulle vacille. Le 29 mai, il quitte l’Élysée sans prévenir son Premier ministre Georges Pompidou et disparaît pendant plusieurs heures — personne dans le gouvernement ne sait où se trouve le président de la République. Il s’est rendu à Baden-Baden pour consulter le général Massu, qui commande les forces françaises en Allemagne, et s’assurer de la loyauté de l’armée. La panique gagne son propre camp : certains ministres envisagent déjà la chute du régime. Mais de Gaulle revient le 30 mai et prononce un discours radiodiffusé de moins de cinq minutes dans lequel il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale et dénonce la menace d’une « dictature totalitaire ». Le même jour, des centaines de milliers de partisans descendent les Champs-Élysées en sa faveur. Le rapport de force s’inverse en quelques heures. Les élections de juin offrent au pouvoir gaulliste la plus large majorité de l’histoire de la Ve République.
L’héritage ne cesse de diviser. On a tour à tour célébré et condamné Mai 68, on l’a réduit à un chahut de fils de bourgeois ou élevé au rang de révolution culturelle, on a voulu le « liquider » (la formule est de Nicolas Sarkozy en 2007) ou en revendiquer l’esprit. Les neuf livres rassemblés ici offrent les clés pour comprendre l’événement et ses suites. Ils n’épuisent pas le sujet mais l’abordent sous des angles très différents : récit à hauteur d’homme, analyse sociologique, critique à chaud, bilan historique, pamphlet philosophique.
1. Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu (Patrick Rotman, 2008)

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Ce court essai tient sa promesse dès le titre : il s’adresse à celles et ceux qui n’ont pas connu les événements et qui souhaitent en comprendre la mécanique sans avoir à ingurgiter un pavé de six cents pages. Patrick Rotman, qui a cosigné le monumental Génération vingt ans plus tôt, fait ici le choix inverse : la concision et la clarté. En moins de cent cinquante pages, il restitue le contexte — une société française encore très rigide sur le plan des mœurs, une université engorgée par la massification de l’enseignement supérieur, la guerre du Vietnam qui politise une partie de la jeunesse — et déroule le fil des événements avec une rigueur qui ne sacrifie rien à la lisibilité.
L’intérêt principal du livre réside dans sa mise en perspective. Rotman refuse aussi bien la nostalgie des anciens combattants de Mai que le procès en irresponsabilité instruit par la droite. Il replace la crise de 68 dans un mouvement de fond qui dépasse largement la France : partout dans le monde occidental, une jeunesse née après la guerre se heurte à des institutions conçues par et pour la génération précédente. L’analyse est conduite sans concession et sans parti pris — un équilibre rare sur un sujet qui, un demi-siècle après, continue de susciter des réactions épidermiques.
2. Génération, tome 1 : Les Années de rêve (Hervé Hamon et Patrick Rotman, 1987)

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Paru à l’occasion du vingtième anniversaire de Mai 68, Génération est devenu au fil des décennies un ouvrage de référence — et un objet de débat. Hamon et Rotman ont mené une enquête considérable pour retracer l’itinéraire collectif d’une quarantaine de jeunes gens, connus ou anonymes, dont les trajectoires politiques les emmènent de la rue d’Ulm à Cuba, d’Alger à Varsovie, du boulevard Saint-Michel à Shanghai. Le premier tome couvre la décennie 1958-1968 : la fin de la guerre d’Algérie, l’emprise du Parti communiste sur les universités, la fascination pour La Havane et Pékin, le décalage vertigineux entre le romantisme révolutionnaire d’une frange de la jeunesse et une France qui découvre la télévision, le crédit et le yé-yé.
Le livre se lit comme un roman — la quatrième de couverture annonce d’ailleurs « un roman où tout est vrai » — et c’est là sa force autant que sa limite. La galerie de personnages est saisissante : on croise Serge July (futur fondateur de Libération), Alain Krivine (figure de la Ligue communiste révolutionnaire), Bernard Kouchner (qui partira fonder Médecins sans frontières), Pierre Goldman, Alain Geismar, et bien d’autres. On les voit passer du militantisme à l’UEC (l’Union des étudiants communistes) à la rupture avec le Parti, du soutien clandestin au FLN algérien — les fameux « porteurs de valises », ces Français qui transportaient fonds et documents pour le compte des indépendantistes — à l’admiration pour la Chine de Mao, puis, pour certains, au doute et à la désillusion. Mais la critique a relevé, à juste titre, que cette « génération » se réduit pour l’essentiel à un petit groupe parisien, plutôt bourgeois, issu des grandes écoles. Le Mai 68 des ouvriers de province, des paysans, des anonymes de Nantes ou de Marseille y reste dans l’ombre.
Cette réserve n’empêche pas le livre de rester indispensable. Il donne à voir, mieux que n’importe quel essai théorique, l’état d’esprit d’une époque où de jeunes intellectuels se croyaient investis de la mission de changer le monde — et la manière dont cette certitude les a conduits aussi bien à des engagements courageux (le soutien à l’indépendance algérienne, la lutte contre la guerre du Vietnam) qu’à des aveuglements sidérants (l’admiration pour des régimes qui affamaient leur propre population).
3. Mai 68 (Boris Gobille, 2008)

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Publié dans la collection « Repères » de La Découverte, ce petit livre de cent vingt pages est l’antithèse du monument : politiste à l’ENS de Lyon, Boris Gobille y propose une synthèse rigoureuse des travaux de recherche — historiens, sociologues, politistes — consacrés à l’événement. Sur un sujet qui a suscité des milliers de pages, tenir en cent vingt un propos à la fois accessible et informé relève de la gageure ; Gobille y parvient.
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de sortir du piège qui consiste à réduire Mai 68 au seul mouvement étudiant. Gobille remet en scène la pluralité des acteurs — ouvriers, artistes, architectes, magistrats, médecins, chrétiens — et la diversité de leurs raisons d’entrer en contestation. Il s’appuie sur la sociologie des crises politiques, et en particulier sur les travaux de Michel Dobry, pour comprendre comment une révolte étudiante localisée à Paris a pu, en quelques jours, se propager à des secteurs entiers de la société qui n’avaient a priori rien en commun avec les étudiants : la clé, selon Dobry, réside dans le fait que lorsqu’un secteur entre en crise, il déstabilise les secteurs voisins, qui à leur tour en déstabilisent d’autres — un effet domino qui finit par ébranler l’ensemble du système. Gobille montre aussi les hésitations du pouvoir, les divisions de la gauche institutionnelle, les calculs du PCF — qui redoute la contagion révolutionnaire autant qu’il espère en tirer profit — et les flottements du gouvernement Pompidou.
Le livre met également l’accent sur ce que Gobille, qui reprend une expression de Pierre Bourdieu, appelle le « rire de Mai » : cette joie collective qui naît lorsque des individus d’ordinaire séparés par les barrières de classe, de métier ou de statut se retrouvent côte à côte dans une assemblée générale ou un comité d’action — un moment où les hiérarchies habituelles vacillent et où chacun ose prendre la parole. Rien à voir, donc, avec un simple chahut de potaches.
4. 1968. De grands soirs en petits matins (Ludivine Bantigny, 2018)

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Historienne à l’université de Rouen, Ludivine Bantigny a produit pour le cinquantenaire de Mai 68 ce qui est sans doute le travail d’archives le plus ambitieux consacré à l’événement. Son terrain ne se limite pas aux archives parisiennes : elle a dépouillé des fonds départementaux dans toute la France, des fiches de police, des tracts, des comptes rendus de comités de grève, des rapports préfectoraux — une masse documentaire qui lui permet de restituer le mouvement dans sa diversité géographique et sociale.
Le résultat est un livre à la fois érudit et incarné, qui donne la parole aux acteurs ordinaires : ouvriers, paysans, artisans, danseurs, poètes d’un jour. Bantigny s’intéresse aussi à « l’autre côté » — la police, le gouvernement, les Comités de défense de la République lancés par les gaullistes à partir du 20 mai pour organiser la riposte — et déconstruit avec méthode plusieurs idées reçues. Non, Mai 68 n’a pas surgi dans une France en pleine prospérité insouciante : l’année 1967 est déjà émaillée de conflits sociaux, la croissance économique faiblit et la crainte du chômage monte. Non, la « libération sexuelle » n’est pas le fait de Mai : les normes de genre résistent largement pendant les événements, les femmes restent cantonnées aux tâches domestiques dans la Sorbonne occupée, et aucune femme ne siège à la table des négociations de Grenelle.
L’ouvrage se singularise également par son attention aux dimensions concrètes de l’expérience politique : comment vit-on une grève au quotidien ? Que ressent-on quand on tient un pavé face aux CRS ? Qu’est-ce qui pousse un artisan de province, qui n’a jamais milité, à se joindre au mouvement ? Plutôt que de plaquer une théorie sur les faits, Bantigny laisse parler les sources de première main — tracts, témoignages, rapports de police — et c’est à travers elles que l’événement reprend chair. Le résultat est un ouvrage de quatre cent cinquante pages, quarante-deux pages de notes et vingt-huit pages de bibliographie, qui parvient à être à la fois rigoureux et vivant.
5. Mai 68, l’héritage impossible (Jean-Pierre Le Goff, 1998)

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Ce livre a fait l’effet d’un pavé — dans tous les sens du terme — lors de sa parution pour le trentième anniversaire. Philosophe de formation et sociologue, Jean-Pierre Le Goff est lui-même un ancien maoïste qui a traversé toutes les aventures du gauchisme des années 1970. Il en a tiré une distance critique sans nostalgie ni ressentiment, et c’est précisément cette position qui donne au livre sa force et son tranchant.
La thèse est limpide, et elle se déploie en deux temps. Premier temps : le gauchisme politique — les groupuscules maoïstes, trotskistes, anarchistes qui rêvaient de Grand Soir et de prise du pouvoir — a échoué. Les organisations se sont disloquées au milieu des années 1970, épuisées par leurs contradictions internes et rattrapées par la réalité (la traduction française de L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, en 1974, révèle l’ampleur du système concentrationnaire soviétique et porte un coup décisif à la crédibilité des régimes qui se réclament du communisme). Second temps, et c’est là que le livre devient le plus incisif : le gauchisme culturel, lui, a survécu et s’est diffusé dans toute la société française. La contestation radicale de toute forme d’autorité — celle du professeur, du patron, du père, du médecin, du juge — a produit, selon Le Goff, un nouveau modèle d’individu qui se veut totalement autonome, sans dette envers le passé ni devoir envers la collectivité. Le problème, argumente-t-il, est que cette autonomie revendiquée s’accompagne souvent d’une incapacité à accepter les contraintes nécessaires à la vie collective : la règle commune, le compromis, la transmission entre générations.
On peut discuter la sévérité du diagnostic — certains critiques ont reproché à Le Goff de ne retenir de l’héritage de Mai que ses dérives, sans jamais en reconnaître les acquis (le féminisme, l’écologie politique, la démocratisation des rapports sociaux). Mais le livre reste l’une des analyses les plus stimulantes sur les effets souterrains de Mai 68 dans la France contemporaine, et une invitation à faire le tri dans cet héritage plutôt que de le célébrer ou de le rejeter en bloc.
6. La Révolution introuvable (Raymond Aron, 1968)

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De tous les livres écrits « à chaud » sur Mai 68, celui de Raymond Aron est resté le plus célèbre — ne serait-ce que pour une formule devenue un classique : le « psychodrame ». Publié dès l’été 1968 sous la forme d’un entretien avec le journaliste Alain Duhamel, l’ouvrage est l’intervention d’un intellectuel libéral, nourri de Tocqueville et de Weber, qui observe avec un mélange de lucidité et d’agacement une révolte qu’il juge dépourvue de véritable projet politique. Aron est alors professeur à la Sorbonne et chroniqueur au Figaro : il n’est pas spectateur neutre de la crise, mais acteur engagé du camp adverse.
Sa démonstration repose sur un argument central : l’équilibre des forces rendait improbable toute issue révolutionnaire. Le Parti communiste, seule organisation capable de structurer un mouvement de masse, n’avait aucun intérêt à renverser un régime dans lequel il jouait le rôle d’opposition officielle ; et le mouvement gaulliste disposait des ressources — l’armée, l’administration, le réflexe d’ordre d’une majorité silencieuse — nécessaires pour reprendre le contrôle. Derrière les barricades, il n’y avait, selon Aron, ni programme de gouvernement ni stratégie de conquête du pouvoir. Mais il ne se contente pas de cette lecture politique. Il pointe aussi les contradictions d’une société française excessivement centralisée et hiérarchisée, où l’université fonctionne selon un système de mandarinat — un petit nombre de professeurs titulaires de chaires concentrent tout le pouvoir académique, tandis que la masse des étudiants et des enseignants subalternes n’a aucun moyen de se faire entendre.
Le livre a ses angles morts. Très hostile à de Gaulle, Aron n’est pas toujours équitable dans son jugement sur le pouvoir. Et surtout, il n’a évidemment pas pu anticiper les mutations sociologiques qui allaient suivre : le féminisme, la transformation des mœurs, l’écologie. Mais la réédition de 2018, enrichie d’une préface de Philippe Raynaud, permet de mesurer à quel point son diagnostic de fond reste pertinent : nos sociétés produisent toujours plus d’égalité formelle (accès à l’éducation, droits individuels, lutte contre les discriminations), mais elles rendent dans le même temps chaque individu toujours plus dépendant de systèmes qu’il ne contrôle pas (bureaucraties, marchés financiers, algorithmes) — et cette contradiction continue de nourrir le type de colère soudaine et apparemment inexplicable dont Mai 68 a été l’une des premières manifestations.
7. Mai 68 : l’événement Janus (Jean-François Sirinelli, 2008)

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Le titre dit l’essentiel : Mai 68 est un événement à double face, comme le dieu romain Janus qui regarde à la fois vers le passé et vers l’avenir. Spécialiste de la France du XXe siècle et directeur du Centre d’histoire de Sciences Po, Jean-François Sirinelli entreprend de déchiffrer cette ambivalence fondamentale. Ambivalence dans les motivations des acteurs, entre flambées de violence et vaste forum de la parole débridée. Ambivalence dans la mémoire collective, entre célébration et condamnation, nostalgie et exaspération.
L’apport principal de Sirinelli est d’inscrire les événements dans le temps long de l’histoire française. La crise de mai-juin 68 ne tombe pas du ciel : elle s’enracine dans les mutations socioculturelles des « Vingt Décisives » (1965-1985), cette période où la France passe d’une société encore largement rurale et patriarcale à un monde de consommation de masse. L’historien est tout aussi attentif aux transformations matérielles — le taux d’équipement en réfrigérateurs, l’essor de l’industrie du jouet, la diffusion de la télévision — qu’aux évolutions des mentalités, car les unes et les autres sont liées : quand le confort matériel progresse mais que les structures politiques et familiales restent figées, le décalage finit par devenir intenable.
Le livre ne se limite pas au récit des événements parisiens. Sirinelli s’autorise des incursions vers les suites lointaines de Mai, notamment vers les boat people qui fuient le Vietnam communiste après 1975 et vers la tragédie cambodgienne des Khmers rouges. Le lien avec 68 est direct : une partie de la génération soixante-huitarde avait soutenu avec ferveur les mouvements révolutionnaires du tiers-monde, et la découverte que ces révolutions avaient débouché sur des régimes meurtriers a provoqué, chez beaucoup, un profond retournement intellectuel. C’est l’un des mérites de l’ouvrage : montrer que Mai 68 n’est pas un bloc monolithique dont il faudrait tout accepter ou tout refuser, mais un événement contradictoire dont les conséquences — désirées ou non, prévisibles ou non — se sont déployées sur plusieurs décennies.
8. Mai 68, la brèche. Suivi de Vingt ans après (Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, 1968/1988/2008)

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Ce livre a la particularité d’avoir été écrit en trois temps, et c’est ce dispositif qui en fait tout l’intérêt. Les textes de La Brèche ont été rédigés dans le feu de l’action, entre le 15 mai et le 10 juin 1968, par trois intellectuels engagés : Edgar Morin, sociologue et philosophe ; Claude Lefort, philosophe et théoricien du politique ; Cornelius Castoriadis, psychanalyste et philosophe. Lefort et Castoriadis ont cofondé dans les années 1940 la revue Socialisme ou Barbarie, un groupe de réflexion marxiste hétérodoxe qui critiquait aussi bien le capitalisme occidental que le totalitarisme soviétique — une position alors très minoritaire à gauche, où la solidarité avec l’URSS allait encore largement de soi.
Leurs analyses à chaud frappent par leur pertinence. Morin voit dans les événements une « révolution sans visage » : un mouvement qui ne correspond à aucun schéma révolutionnaire connu, qui n’a ni parti d’avant-garde, ni programme, ni chef, et qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories politiques existantes. Lefort dissèque le « désordre nouveau », c’est-à-dire ces formes inédites de contestation — assemblées générales permanentes, comités d’action autogérés, prises de parole sauvages — qui échappent aux organisations traditionnelles (partis, syndicats) et les prennent de court. Castoriadis y lit une « révolution anticipée » : la crise a ouvert une brèche dans l’ordre établi, non pas parce qu’elle a renversé le pouvoir, mais parce qu’elle a rendu visibles des aspirations — à l’autonomie, à la participation directe, à l’égalité réelle — que les institutions existantes étaient incapables de satisfaire.
Vingt ans plus tard, en 1988, les trois auteurs reviennent sur leurs propres analyses. Qu’est-ce qui a tenu ? Qu’est-ce qui relevait de l’illusion ? Ce retour sur soi est rare dans le monde intellectuel, où l’on préfère généralement avoir toujours eu raison. Morin reconnaît avoir sous-estimé la capacité du système à absorber la contestation — à transformer les revendications en réformes ponctuelles qui ne remettent pas en cause l’ordre fondamental. Castoriadis, lui, maintient que la crise a révélé un désir d’autonomie que ni les partis de gauche ni les syndicats ne sont en mesure de porter, parce qu’il échappe aux catégories traditionnelles du débat politique (gauche contre droite, réforme contre révolution). Le lecteur ou la lectrice dispose ainsi d’un double éclairage — celui de l’urgence et celui du recul — sur un même événement, ce qui rend ce livre unique dans la bibliographie de Mai 68.
9. La Société du spectacle (Guy Debord, 1967)

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Publié en novembre 1967, quelques mois avant l’explosion de mai, La Société du spectacle n’est pas à proprement parler un livre sur Mai 68 — mais il en est l’un des ferments intellectuels. Guy Debord, figure centrale de l’Internationale situationniste (un petit groupe d’artistes et de théoriciens radicaux fondé en 1957, qui ne comptera jamais plus d’une dizaine de membres), y développe une critique radicale de la société de consommation et de ce qu’il appelle l’aliénation marchande : dans les sociétés modernes, la vie réellement vécue a été remplacée par sa représentation. Chaque marchandise — une voiture, un voyage, une émission de télévision — promet un bonheur qui se dérobe sans cesse : une fois l’objet acquis, la satisfaction s’évapore et il faut en acheter un autre, parce que ce qui manque n’est pas une chose mais une manière de vivre.
L’ouvrage, composé de 221 thèses numérotées, est construit comme un traité philosophique. Debord emprunte à Marx l’idée que la marchandise dissimule les rapports sociaux qui l’ont produite (ce que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise » : on voit l’objet sur l’étagère, mais on ne voit plus le travail humain qu’il a fallu pour le fabriquer). Il emprunte au philosophe hongrois Georg Lukács l’idée de « réification » : les relations entre les êtres humains finissent par prendre la forme de relations entre des choses (on ne se demande plus « est-ce que ce travail a du sens ? » mais « combien ça rapporte ? »). Mais il ne se réclame d’aucune école et n’a lui-même qu’un baccalauréat — ce qui ne l’empêche pas d’écrire dans un style d’une froideur tranchante, fait de formules brèves et denses qui se lisent comme des maximes. Le livre est devenu, dit la légende, l’un des plus volés en librairie — ce qui, pour un ouvrage qui dénonce le règne de la marchandise, ne manque pas de sel.
L’influence de Debord sur les événements de Mai reste débattue parmi les historiens. Ce qui est certain, c’est que les idées situationnistes — la critique d’une vie quotidienne réduite au cycle travail-consommation-sommeil, la volonté de faire de chaque moment de l’existence une expérience pleine et non une routine subie, le mot d’ordre d’autogestion — ont irrigué une partie du mouvement, des « Enragés » de Nanterre (un groupe d’étudiants radicaux très actifs dans les semaines qui précèdent le déclenchement de la crise) au « Conseil pour le maintien des occupations » dans la Sorbonne occupée. La Société du spectacle se lit aujourd’hui comme une anticipation frappante de notre rapport aux écrans, aux images et à la consommation — rédigée à une époque où la télévision n’avait que deux chaînes et où personne n’avait encore imaginé Internet.