Trouvez facilement votre prochaine lecture
Que lire sur les Khmers rouges ?

Que lire sur les Khmers rouges ?

Cette page contient des liens affiliés vers Amazon et la Fnac. Si vous achetez un livre en passant par l’un de ces liens, nous touchons une petite commission — sans aucun surcoût pour vous. Une façon simple de nous soutenir. En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Les Khmers rouges sont un mouvement communiste cambodgien né dans le maquis au début des années 1960. Entre 1969 et 1973, les États-Unis bombardent massivement les campagnes du Cambodge pour couper les lignes de ravitaillement du Viêt-cong : des dizaines de milliers de civils sont tués, et les survivants, qui ont tout perdu, rejoignent la guérilla. En cinq ans, un groupe marginal devient une armée. Le 17 avril 1975, au terme de la guerre civile, les Khmers rouges s’emparent de la capitale, Phnom Penh. En quelques heures, la ville entière est évacuée sous la menace des armes — hôpitaux compris. Deux millions de personnes sont jetées sur les routes, sans destination et sans retour possible.

Le nouveau régime est dirigé par Pol Pot, étudiant formé à Paris. Son projet : bâtir une société agraire « pure », débarrassée de toute trace du monde d’avant. L’argent est aboli, les écoles fermées, les pagodes transformées en prisons. La population est divisée en deux : le « peuple ancien » (les paysans, jugés fiables) et le « peuple nouveau » (les citadins, les éduqués — autrement dit les suspects). Quiconque porte des lunettes, parle une langue étrangère ou possède un stylo risque la mort. En trois ans, huit mois et vingt jours, le régime provoque la mort d’environ 1,7 à 2 millions de personnes — un quart de la population du pays — par les exécutions de masse, la famine organisée et les maladies non soignées.

Les Khmers rouges multiplient par ailleurs les incursions militaires au Vietnam voisin, ce qui finit par déclencher une riposte : en janvier 1979, l’armée vietnamienne envahit le Cambodge et renverse le régime. Pol Pot se replie dans la jungle, où il poursuit une guérilla jusqu’à la fin des années 1990. Il meurt en 1998, sans avoir jamais été jugé. Ce n’est qu’en 2009 que s’ouvre le premier procès d’un responsable khmer rouge — celui de Duch, directeur du centre de torture S-21 —, suivi en 2014 par celui des derniers hauts dirigeants encore en vie.

Voici neuf livres — témoignages de rescapé·es, enquêtes de journalistes, travaux d’historien·nes — qui permettent de saisir ce qui s’est passé au Cambodge et pourquoi.


1. L’Élimination (Rithy Panh et Christophe Bataille, 2012)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Rithy Panh a treize ans quand les Khmers rouges prennent Phnom Penh. Son père, ancien chef de cabinet au ministère de l’Éducation — exactement le profil que l’Angkar veut éliminer —, refuse de s’alimenter et se laisse mourir. Sa mère meurt peu après à l’hôpital, dans le lit où vient d’expirer l’une de ses filles. En quelques semaines, Panh perd presque toute sa famille. Devenu cinéaste, il consacre sa vie à la mémoire du génocide cambodgien — ses documentaires S21, la machine de mort khmère rouge et L’Image manquante (prix Un certain regard à Cannes en 2013) en sont les jalons majeurs. Dans L’Élimination, coécrit avec le romancier Christophe Bataille, il entrelace le récit de son adolescence dévastée et le compte rendu de ses 300 heures d’entretiens filmés avec Duch, le directeur de S-21.

Le livre tire sa force de cette confrontation entre le survivant et le bourreau. Duch n’est ni un monstre de cinéma ni un bureaucrate insignifiant : c’est un ancien professeur de mathématiques, cultivé, méthodique, qui annotait les dossiers de ses prisonniers au stylo rouge, comme un instituteur corrige des copies — avant de signer leur ordre d’exécution. Face à Panh, il reconnaît les faits en bloc, mais se dérobe dès qu’on lui demande de rendre compte d’un crime précis. Panh veut que Duch reconnaisse ce qu’il a fait, individuellement, concrètement ; Duch lui oppose le flou des responsabilités collectives et des ordres venus d’en haut. Le résultat est un corps-à-corps entre deux mémoires irréconciliables : celle du survivant qui n’oublie rien, et celle du bourreau qui a décidé de ne se souvenir de rien.


2. D’abord, ils ont tué mon père (Loung Ung, 2000)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Loung Ung a cinq ans le jour où les Khmers rouges envahissent Phnom Penh. D’origine chinoise, sa famille mène jusqu’alors une vie confortable : son père est haut fonctionnaire, ce qui en fait une cible de choix pour le nouveau régime — les Khmers rouges considèrent les fonctionnaires de l’ancien gouvernement comme des ennemis à abattre. Les Ung fuient la capitale et errent de village en village : ils cachent leurs origines et se font passer pour des paysans analphabètes. Pour augmenter leurs chances de survie, la famille finit par se disperser. Loung est envoyée dans un camp de travail pour enfants, puis enrôlée comme enfant-soldat — le régime forme des milliers d’enfants au maniement des armes et à la délation. Son père est emmené par des soldats et ne revient jamais. Sa mère et sa petite sœur disparaissent à leur tour.

Ce qui frappe dans ce récit, c’est la voix : celle d’une enfant qui ne comprend pas toujours ce qu’elle traverse, mais qui le restitue sans filtre — la faim au point de sucer des morceaux de charbon, les os qui percent sous la peau, la terreur muette des nuits dans les camps, la rage qui remplace peu à peu l’insouciance. À cinq ans, elle fête son anniversaire dans une famille heureuse. À sept ans, elle guette les poux dans ses cheveux pour les manger. Ce décalage entre le regard d’une enfant et la barbarie de ce qu’elle décrit donne au livre une force que n’aurait pas un récit d’adulte. Adapté au cinéma par Angelina Jolie en 2017, ce témoignage reste l’une des portes d’entrée les plus accessibles — et les plus dévastatrices — sur le génocide cambodgien.


3. Le Portail (François Bizot, 2000)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Ethnologue et membre de l’École française d’Extrême-Orient, François Bizot est installé au Cambodge depuis 1965 pour étudier le bouddhisme khmer. En 1971 — quatre ans avant la prise de Phnom Penh —, il est capturé par des maquisards khmers rouges alors encore en guerre contre le gouvernement en place, et détenu trois mois dans un camp en pleine forêt. Son interrogateur n’est autre que Kang Kek Ieu — le futur Duch. Après des semaines de discussions quotidiennes (politiques, philosophiques, personnelles), Duch acquiert la conviction que Bizot n’est pas un espion et plaide sa cause auprès de sa hiérarchie. Bizot est libéré. Il est le seul Occidental à être sorti vivant d’un camp khmer rouge.

La seconde partie du livre se déroule en avril 1975, au moment de la chute de Phnom Penh. Grâce à sa maîtrise du khmer, Bizot sert d’interprète entre les nouvelles autorités révolutionnaires et les diplomates français retranchés dans l’ambassade de France. Le « portail » du titre, c’est celui de cette ambassade : d’un côté, la relative protection du droit international ; de l’autre, les rues de Phnom Penh vidées de leurs habitant·es et livrées aux Khmers rouges. Très vite, les révolutionnaires exigent que les Cambodgien·nes réfugié·es dans l’enceinte soient remis·es à l’extérieur. Les diplomates français cèdent. Bizot assiste à ces expulsions — des ami·es, des proches, des collègues franchissent le portail vers une mort quasi certaine — sans pouvoir intervenir. Ce livre est le seul de cette liste à poser le regard d’un Occidental pris dans l’engrenage : ni simple témoin ni victime directe, Bizot est un homme qui a connu personnellement Duch, qui lui doit la vie, et qui le voit devenir l’un des pires bourreaux du XXe siècle. Le récit a été adapté au cinéma en 2014 par Régis Wargnier sous le titre Le Temps des aveux.


4. Rescapée de l’enfer des Khmers rouges (Denise Affonço, 2005)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

De mère vietnamienne et de père français, Denise Affonço vit au Cambodge et aurait pu être rapatriée en France en avril 1975. Elle fait le choix de rester auprès de son mari, Chinois et communiste convaincu, persuadé que les Khmers rouges mettront fin aux injustices de l’ancien régime pro-américain. L’erreur est fatale. Comme des millions de citadin·es, Denise et sa famille sont déporté·es vers les campagnes. Son mari, jugé « trop intellectuel », est exécuté — Denise l’apprend de manière indirecte : on l’affecte à la construction de ce que le régime appelle la « digue des veuves » (c’est d’ailleurs le titre original du livre). Sa fille de neuf ans meurt de faim sous ses yeux. Son fils aîné est envoyé dans un autre camp.

Ce témoignage se démarque par son caractère direct et dépouillé. Denise Affonço ne cherche pas à théoriser, ne prend pas de recul analytique : elle consigne les faits tels qu’ils s’enchaînent — les rations de riz qui diminuent de semaine en semaine, la surveillance permanente, l’interdiction de manifester la moindre émotion (pleurer un·e mort·e, c’est critiquer l’Angkar — donc risquer sa propre vie), la quête quotidienne pour trouver de quoi ne pas mourir. Témoin au procès de Pol Pot en 1979, Denise Affonço a pourtant attendu plus de vingt-cinq ans avant de publier son récit — jusqu’à ce que la perspective d’un tribunal international, au début des années 2000, redonne une urgence à la parole des survivant·es.


5. L’Utopie meurtrière (Pin Yathay, 1980)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Ingénieur des travaux publics à Phnom Penh, Pin Yathay est déporté avec sa famille — dix-huit personnes au total — vers les campagnes dès la prise du pouvoir par les Khmers rouges. Au fil des mois, il voit mourir ses enfants, ses parents, ses frères et sœurs, les uns de faim, les autres de maladie ou d’exécution. Sa femme, compagne de son évasion finale, se perd dans la forêt et disparaît à jamais. Il est le seul survivant des dix-huit. En juin 1977, après un mois de marche dans la jungle, il atteint la Thaïlande.

Publié dès 1980 — l’un des tout premiers témoignages sur le génocide cambodgien, rédigé en français —, ce récit est une chronique au jour le jour de l’effondrement d’une existence. Pin Yathay raconte l’abolition de la monnaie, la perte de l’identité (les noms sont remplacés par des numéros ou des surnoms), les forêts insalubres à défricher à mains nues, les séances d’autocritique collective où il faut dénoncer ses propres « pensées bourgeoises », les exécutions sommaires pour un regard jugé insolent ou le port de lunettes (signe supposé d’éducation, donc de dangerosité). Mais ce qui rend ce témoignage unique, c’est la description de ce que la faim et la peur font à l’esprit : la conscience se réduit peu à peu à un point fixe — survivre. On cesse de penser à la justice, à l’absurdité de la situation, à ses morts. On ne pense plus qu’à la prochaine bouchée de riz, au prochain moment de repos, à la manière de passer un jour de plus sans être remarqué. Ancien ingénieur capable de calculs complexes, Pin Yathay finit par vivre comme un animal traqué — et c’est cette dégradation, racontée de l’intérieur et sans aucun effet de style, qui fait la puissance du livre. Réédité sous le titre Tu vivras, mon fils.


6. Cambodge année zéro (François Ponchaud, 1977)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Ce livre est un cas à part dans cette liste : il n’est pas un témoignage rétrospectif, mais un signal d’alarme lancé à chaud, à peine deux ans après la prise de pouvoir des Khmers rouges, alors que le reste du monde ignore encore largement ce qui se passe derrière les frontières verrouillées du Cambodge. Prêtre catholique et missionnaire, François Ponchaud vit dans le pays depuis 1965 et en maîtrise la langue. Il est témoin oculaire de l’évacuation de Phnom Penh. Expulsé vers la Thaïlande en mai 1975, il recueille ensuite des dizaines de témoignages de réfugié·es cambodgien·nes en Thaïlande, au Vietnam et en France, puis les confronte aux communiqués officiels diffusés par la radio du régime — ce qui lui permet de mesurer l’écart entre la propagande et la réalité.

Le résultat est un document fondateur. Ponchaud est l’un des premiers à alerter l’opinion internationale sur l’ampleur des massacres — à une époque où une partie de la gauche occidentale refuse de croire qu’un mouvement révolutionnaire puisse se livrer à de telles atrocités (le souvenir de la guerre du Vietnam, où les États-Unis jouaient le rôle de l’agresseur, brouille les repères idéologiques). Dans la New York Review of Books, Jean Lacouture salue le livre comme le rapport le plus fiable sur le nouveau Cambodge. Ponchaud ne se contente pas de documenter les tueries : il restitue le contexte historique, religieux et social du pays, décrypte l’idéologie des Khmers rouges, et souligne un fait particulièrement troublant — les principaux dirigeants du régime (Pol Pot, Ieng Sary, Khieu Sâmphan) sont d’anciens étudiants formés en France, où ils ont découvert le marxisme dans les cercles militants parisiens des années 1950. Le cauchemar cambodgien a été en partie conçu sur les bancs de la Sorbonne et dans les cafés de la rive gauche : voilà ce que Ponchaud, dès 1977, met sous les yeux du public français.


7. Le Maître des aveux (Thierry Cruvellier, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

En mars 2009 s’ouvre à Phnom Penh le procès de Kaing Guek Eav, alias Duch, devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (un tribunal mixte, mi-cambodgien, mi-international, créé sous l’égide de l’ONU). C’est le premier procès d’un responsable khmer rouge, trente ans après la chute du régime. Thierry Cruvellier, journaliste spécialisé dans la justice pénale internationale (il a couvert le Tribunal pénal international pour le Rwanda et le Tribunal spécial pour la Sierra Leone), est le seul journaliste français à suivre l’intégralité des audiences, du premier au dernier jour, pendant six mois. Son livre est le récit de ce procès.

Le titre joue sur un double sens. À S-21, Duch était le « maître des aveux » : celui qui supervisait les interrogatoires sous la torture, exigeait des confessions de plus en plus absurdes (espionnage pour la CIA, complot avec le KGB — parfois les deux à la fois), les annotait au stylo rouge, puis signait les ordres d’exécution. Au tribunal, il redevient le « maître de ses aveux » : il reconnaît sa responsabilité, plaide coupable, demande pardon aux victimes — puis, lors de sa plaidoirie finale, réclame sa relaxe — stupeur générale dans la salle. Le paradoxe est au cœur du livre : Duch admet avoir supervisé la mort de plus de 12 000 personnes, mais refuse d’en assumer la culpabilité individuelle — il n’était, dit-il, qu’un rouage dans une machine qui le dépassait.

Là où L’Élimination de Rithy Panh cherchait l’homme derrière le bourreau, Cruvellier observe autre chose : ce que la justice peut — et ne peut pas — face à l’irréparable. Il restitue les témoignages des survivant·es (dont le peintre Vann Nath, qui a survécu à S-21 parce qu’on avait besoin de lui pour peindre des portraits de Pol Pot), les affrontements entre avocats, les silences de l’accusé, la souffrance des familles. Le constat est le même que dans Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt : les victimes souffrent quand l’accusé nie ; elles souffrent aussi quand il reconnaît les faits.


8. Pol Pot : Anatomie d’un cauchemar (Philip Short, 2007)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Qui était Pol Pot ? Saloth Sâr naît en 1925 dans une famille paysanne aisée de la province de Kompong Thom, grandit dans une relative insouciance (il passe même une partie de son enfance au palais royal, où une de ses cousines est concubine du roi), et obtient une bourse pour étudier à Paris. Là, il fréquente les cercles communistes du Quartier latin, mais échoue à ses examens et rentre au Cambodge sans diplôme. Rien, dans ce parcours, ne laisse deviner le futur responsable d’un génocide. Ancien correspondant de la BBC à Pékin et à Paris, déjà biographe de Mao Zedong, Philip Short consacre plus de 600 pages à reconstituer cette trajectoire.

Sa biographie — la plus complète à ce jour — s’appuie sur des centaines d’heures d’entretiens avec d’anciens Khmers rouges, y compris les plus proches compagnons de Pol Pot, ainsi que sur les archives des partis communistes chinois, vietnamien et soviétique. Short retrace la lente maturation du mouvement khmer rouge : le rôle décisif de la Chine maoïste (qui finance et arme la guérilla), la rivalité historique avec le Vietnam, et les bombardements américains sur les campagnes cambodgiennes entre 1969 et 1973 — opérations secrètes ordonnées par Nixon et Kissinger pour couper les lignes de ravitaillement du Viêt-cong, qui font des dizaines de milliers de victimes civiles et jettent des populations entières dans les bras des Khmers rouges. Puis viennent la prise du pouvoir, les purges internes de plus en plus paranoïaques (le régime finit par dévorer ses propres cadres), et la chute.

Le livre refuse la facilité de l’explication par le monstre : ce qui s’en dégage, c’est le portrait d’un homme effacé, courtois, presque terne, porté par une idéologie meurtrière et un contexte géopolitique qui a rendu la catastrophe possible. C’est le plus épais de cette liste, et aussi le plus ambitieux : une histoire politique totale du Cambodge au XXe siècle, vue à travers la vie de son pire dirigeant.


9. Pourquoi les Khmers rouges (Henri Locard, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Les témoignages de survivant·es sont irremplaçables pour comprendre la réalité vécue du régime. Mais ils ne répondent pas toujours à la question que l’on se pose après les avoir lus : pourquoi le Cambodge ? Pourquoi cette violence-là, à ce degré-là ? C’est la question que pose Henri Locard, ancien maître de conférences à l’université Lyon 2, installé à Phnom Penh depuis de nombreuses années, où il a mené des enquêtes de terrain sur les centres d’internement des Khmers rouges entre 1991 et 2007.

Locard remonte loin. Il montre comment une série de facteurs — certains structurels, d’autres conjoncturels — se sont conjugués pour rendre la catastrophe possible. D’abord, l’héritage historique : l’empire d’Angkor (IXe-XVe siècle), dont la grandeur passée nourrit un nationalisme khmer obsédé par l’idée de renaissance. Ensuite, la colonisation française, qui modernise le pays en surface mais ne crée pas d’institutions durables. Puis l’indépendance chaotique sous Norodom Sihanouk (1953), suivie du coup d’État militaire de Lon Nol en 1970 (soutenu par les États-Unis), et d’une guerre civile qui ravage le pays pendant cinq ans. À cela s’ajoutent des facteurs culturels que Locard analyse avec prudence : la culture de l’obéissance et de la hiérarchie, la faiblesse historique de la notion d’État, et l’influence du bouddhisme theravāda, dont les règles de vie monastique — renoncement aux biens, discipline collective, effacement de l’individualité — présentent des ressemblances troublantes avec celles imposées par l’Angkar (ce qui ne fait évidemment pas du bouddhisme une cause du génocide, mais un cadre mental que les Khmers rouges ont pu instrumentaliser).

Locard analyse aussi les liens avec la Chine de Mao : les Khmers rouges ont tenté de reproduire simultanément le Grand Bond en avant (collectivisation forcée de l’agriculture) et la Révolution culturelle (purges internes et destruction de la culture traditionnelle), poussés à un degré de radicalité supérieur. L’auteur propose par ailleurs un débat terminologique : il préfère au mot « génocide » celui de « politicide », au motif que les victimes étaient ciblées selon leur position sociale (citadins, intellectuels, anciens fonctionnaires) plutôt que selon leur appartenance ethnique — même si des minorités comme les Chams musulmans et les Vietnamien·nes du Cambodge ont été persécutées en tant que groupes. D’autres chercheur·ses contestent ce choix, mais il a le mérite de rappeler que le mot que l’on choisit pour qualifier un crime de masse n’est jamais neutre : il oriente l’analyse, la mémoire et la justice. Actualisé pour intégrer les procès de Nuon Chea et Khieu Sâmphan (2014), ce livre est la synthèse la plus solide pour qui veut comprendre non seulement ce qui s’est passé, mais pourquoi cela a pu se passer là.