Le 20 janvier 1961, un homme de 43 ans pose la main sur une bible à Washington et prête serment. Il s’appelle John Fitzgerald Kennedy, et il devient le 35ᵉ président des États-Unis, le plus jeune jamais élu, le premier catholique à accéder à la Maison-Blanche dans un pays longtemps dominé par l’establishment protestant blanc. Trois ans plus tard, presque jour pour jour, il est assassiné à Dallas.
Son arrivée à la Maison-Blanche couronne un parcours soigneusement construit. Son père, Joseph P. Kennedy — millionnaire irlandais de Boston et ambassadeur à Londres à la veille puis au début de la Seconde Guerre mondiale, dont la carrière politique avait été brisée par son soutien à la politique d’apaisement face à Hitler —, reporte sur ses fils le destin présidentiel qui lui a échappé. Après un passage remarqué dans le Pacifique en 1943 (son canot PT-109 est percuté par un destroyer japonais, il sauve son équipage à la nage), JFK entre au Congrès en 1946, au Sénat en 1952, puis l’emporte d’un cheveu face au républicain Richard Nixon à la présidentielle de 1960.
Une fois en fonction, il affronte les épisodes les plus mouvementés de la guerre froide : le désastre de la baie des Cochons en avril 1961 (tentative d’invasion de Cuba par des exilés cubains financée par la CIA, qui tourne au fiasco et humilie Washington), la construction du mur de Berlin en août 1961 qui scelle la division de l’Europe, et la crise des missiles d’octobre 1962, treize jours au seuil de la guerre nucléaire. Sur le plan intérieur, il accompagne avec prudence puis conviction le mouvement des droits civiques qui réclame la fin de la ségrégation dans le Sud, lance le programme Apollo qui mènera les Américains sur la Lune, et saisit mieux que ses prédécesseurs le potentiel politique de la télévision. Son image publique — jeune chef bronzé, époux élégant aux côtés de Jackie, père tendre de Caroline et John Jr — est une construction minutieuse qui masque un corps ravagé (maladie d’Addison, dos ruiné par la guerre, pharmacopée quotidienne pour tenir debout), une infidélité chronique que la presse de l’époque tait par convention, et des alliances tactiques avec les sénateurs ségrégationnistes du Sud démocrate, indispensables à sa majorité au Congrès.
Puis le 22 novembre 1963, les coups de feu tirés depuis le cinquième étage d’un entrepôt de livres scolaires qui surplombe Dealey Plaza, à Dallas, font basculer l’homme dans le mythe. Depuis soixante ans, enquêtes officielles, contre-enquêtes privées, confessions tardives et fictions hollywoodiennes entretiennent un doute qui refuse de s’éteindre.
Voici huit livres pour approcher Kennedy par huit angles différents : la biographie du personnage, la campagne présidentielle de 1960, la crise cubaine racontée de l’intérieur puis par l’historien, et le dossier de Dallas sous trois éclairages complémentaires. De quoi sortir de la carte postale et retrouver, derrière l’icône, un homme et une époque.
1. John F. Kennedy – Une famille, un président, un mythe (André Kaspi, 2007)

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Professeur émérite à la Sorbonne et l’un des principaux historiens français des États-Unis, André Kaspi signe la meilleure introduction générale disponible en français sur JFK. La construction du livre épouse le triple sous-titre. La famille d’abord : le clan irlando-catholique de Boston, le patriarche Joseph P. Kennedy, faiseur de rois à défaut d’avoir pu être lui-même président, les rivalités fraternelles, et la série de morts violentes qui traverse deux générations — Joe Jr, pilote tué pendant la guerre en 1944 ; Kathleen, morte dans un accident d’avion en France en 1948 ; John en 1963 ; Robert en 1968. Le président ensuite : Kaspi passe au crible les mille jours de la Maison-Blanche, des premiers faux-pas (baie des Cochons en avril 1961) à la maturité politique de 1963 — sang-froid dans la crise des missiles, discours télévisé du 11 juin sur les droits civiques —, tant sur la scène diplomatique qu’en politique intérieure. Le mythe enfin : comment une présidence courte et aux réalisations modestes (le grand Civil Rights Act sera voté par Lyndon Johnson après la mort de JFK ; le désengagement du Vietnam reste hypothétique) en vient à symboliser, dans le monde entier, un âge d’or perdu de l’Amérique.
La force du livre tient dans son refus du parti pris. Kaspi ne cède ni à l’idolâtrie ni à la démolition ; il pèse, compare, nuance. Il reconnaît le charisme, le sens de l’image, la gestion habile de la crise cubaine, et l’engagement frontal sur les droits civiques à partir du discours du 11 juin 1963. Mais il pointe aussi les faiblesses : la lenteur à agir sur la ségrégation pendant les deux premières années du mandat, une vie privée qui aurait pulvérisé n’importe quel président contemporain, le silence organisé par l’entourage sur les graves problèmes de santé du patient-président (accroché aux antidouleurs, parfois incapable de se tenir debout sans corset).
Pour qui commence ses lectures sur Kennedy, c’est souvent par là qu’il faut passer. Publié chez Complexe en 2007, le livre a été réédité chez André Versaille en 2013 puis chez Archipoche en 2020.
2. Kennedy : une vie en clair-obscur (Thomas Snégaroff, 2013)

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Historien des États-Unis, directeur de recherche à l’IRIS et visage familier des émissions historiques, Thomas Snégaroff publie ce livre pour le cinquantenaire de l’assassinat. Le parti pris est annoncé dès le titre : ni hagiographie ni démolition, mais un portrait à hauteur d’homme, fait d’ombres autant que de lumières. L’auteur se concentre sur quelques moments charnières — l’enfance sous la coupe d’un père tout-puissant ; la mort en 1944 du frère aîné Joe Jr, pilote tué lors d’une mission expérimentale de l’US Navy et que le père avait destiné à la présidence ; la maladie chronique ; l’ascension politique ; la présidence — pour faire surgir une figure plus intime que monumentale.
Snégaroff laisse de côté Marilyn, la mafia et les théories du complot. Son sujet, c’est ce qui fait tenir l’homme debout. JFK apparaît comme un homme façonné, parfois forcé, par l’ambition paternelle, hanté par la douleur physique (la maladie d’Addison, le traitement agressif du fameux Dr Feelgood — surnom du Dr Max Jacobson, médecin mondain qui injectait aux puissants un cocktail d’amphétamines, de cortisone et de vitamines avant les grands rendez-vous), et qui parvient pourtant à donner, en public, l’image d’un homme plein d’énergie. Les lecteur·ices qui cherchent une chronologie politique exhaustive resteront sur leur faim ; celles et ceux qui veulent comprendre l’homme derrière le masque trouveront un portrait sensible, nourri par des sources peu diffusées en France.
3. 1960 – La première élection moderne de l’Amérique (Georges Ayache, 2024)

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Avant d’être président, Kennedy est un candidat. Et quel candidat. Diplomate, historien et politologue, Georges Ayache reconstitue la campagne présidentielle de 1960 — celle qui oppose JFK, 43 ans, catholique et démocrate, à Richard Nixon, 47 ans, quaker et vice-président sortant de Dwight Eisenhower. L’auteur suit l’année mois par mois, des primaires de janvier jusqu’à la nuit électorale de novembre. Les résultats sont si serrés (Kennedy l’emporte de 112 000 voix sur près de 69 millions, soit 0,17 %) qu’ils alimenteront longtemps les soupçons de fraude, notamment dans l’Illinois — où la machine du maire démocrate Richard J. Daley aurait fait sortir quelques votes fantômes des cimetières de Chicago — et au Texas, fief de Lyndon Johnson.
Le livre montre surtout en quoi 1960 inaugure une nouvelle ère. La télévision entre en politique avec fracas : les quatre débats Kennedy-Nixon sont les premiers retransmis en direct dans l’histoire américaine, et le contraste d’image entre un Kennedy bronzé, détendu, et un Nixon mal rasé, la lèvre perlée de sueur, deviendra un cas d’école des communications politiques. Les sondages se systématisent, les ordinateurs d’IBM modélisent les tendances, l’argent coule à flots (la fortune paternelle achète littéralement la primaire de Virginie-Occidentale), les machines électorales locales — Chicago en tête — font le reste. L’élection de 1960 met en place la mécanique de la politique-spectacle contemporaine.
On y croise toute la galerie : Lyndon B. Johnson, rétif mais colistier stratégique choisi pour rallier le Sud ségrégationniste ; Eleanor Roosevelt, veuve de Franklin D. Roosevelt, sceptique face à ce jeune millionnaire qu’elle juge inexpérimenté ; Martin Luther King, arrêté en Géorgie à quelques semaines du scrutin et libéré après un coup de téléphone de Kennedy à Coretta, son épouse — un geste qui fera basculer une partie du vote noir. Une lecture idéale pour saisir comment JFK arrive au pouvoir, et comment la politique américaine entre, par la même occasion, dans son ère médiatique.
4. 13 jours, la crise des missiles à Cuba (Robert F. Kennedy, 1968)

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Ce livre est unique en son genre : c’est celui d’un témoin direct, membre de la cellule de crise, ministre de la Justice et surtout frère cadet du président. Robert F. Kennedy dicte ces pages à partir de notes prises heure par heure entre le 16 et le 28 octobre 1962, période où la découverte de sites de missiles nucléaires soviétiques à Cuba, à 150 kilomètres des côtes américaines, fait basculer le monde dans la crise nucléaire la plus grave de la guerre froide. L’ouvrage paraît à titre posthume en 1968, quelques mois après l’assassinat de Bobby à Los Angeles pendant sa propre campagne présidentielle, avec une préface de l’historien Arthur M. Schlesinger Jr.
Le texte vaut moins comme analyse historique complète que comme document de première main sur la fabrique d’une décision politique sous pression extrême. Il omet des éléments importants, notamment le fait que la sortie de crise comporte une contrepartie secrète : le retrait, quelques mois plus tard, des missiles américains Jupiter installés en Turquie et pointés sur l’URSS — concession que les Kennedy ont longtemps voulu cacher pour ne pas ternir l’image d’une victoire sans compromis. On y voit littéralement le président arbitrer, heure après heure, entre des généraux qui réclament l’invasion de Cuba et des diplomates qui plaident la retenue. L’EXCOMM (Executive Committee of the National Security Council, la cellule de crise réunie dans la Cabinet Room de la Maison-Blanche) tient en huis clos ; les hésitations s’étirent ; un sous-marin soviétique équipé d’une torpille nucléaire est à deux doigts d’être attaqué par la marine américaine ; un U-2 est abattu au-dessus de Cuba le 27 octobre, le jour du plus grand danger. Tout cela défile dans le récit au rythme des heures.
Le livre est complété par les échanges directs entre Kennedy et Khrouchtchev durant la crise. À lire comme un document fondateur de la diplomatie de crise moderne, à condition de se souvenir que la version du cadet Kennedy est, comme toutes les mémoires, un plaidoyer autant qu’un témoignage.
5. Cuba 1962 – La Crise des missiles (Georges Ayache, 2025)

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Après le récit de l’intérieur de Bobby Kennedy, place à la synthèse extérieure. Georges Ayache revient sur la même crise avec les outils de l’historien : archives déclassifiées, enregistrements de l’EXCOMM rendus publics au fil des décennies (JFK avait fait sonoriser la Cabinet Room à l’insu de la plupart des participants), témoignages soviétiques et cubains longtemps inaccessibles. Le livre paraît en 2025, dans un contexte où la guerre en Ukraine a remis la menace nucléaire au premier plan et rendu ces treize jours cruellement actuels.
Ayache raconte l’événement au présent, jour par jour, presque heure par heure. Son récit croise les trois points de vue — Washington, Moscou, La Havane. On y découvre que la CIA sous-estimait gravement ce qui se trouvait déjà en place sur l’île (plusieurs dizaines d’ogives nucléaires tactiques prêtes à l’emploi en cas d’invasion américaine, de quoi pulvériser un corps expéditionnaire en quelques minutes) ; que le commandement soviétique local a bien failli lancer une frappe sans feu vert du Kremlin le 27 octobre, quand l’officier supérieur Vassili Arkhipov, à bord du sous-marin B-59 que la marine américaine harcèle à coups de grenades sous-marines, refuse au capitaine l’autorisation de tirer une torpille nucléaire ; que Fidel Castro, convaincu que l’invasion américaine était imminente, a écrit à Khrouchtchev le 26 octobre pour lui suggérer une frappe nucléaire préventive contre les États-Unis si l’offensive se déclenchait. La catastrophe n’a tenu qu’à quelques décisions prises par deux hommes, Kennedy et Khrouchtchev, contre l’avis de la plupart de leurs conseillers militaires.
L’intérêt principal du livre, par rapport à des classiques plus anciens, tient à l’intégration des sources soviétiques et cubaines qui rééquilibrent un récit longtemps dominé par la documentation américaine. À lire en complément de Robert Kennedy pour croiser les points de vue, et sortir de cette crise avec la conviction que, plus qu’un exploit diplomatique, elle tient du coup de chance historique.
6. L’assassinat de John F. Kennedy. Histoire d’un mystère d’État (Thierry Lentz, 2010)

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Directeur de la Fondation Napoléon, Thierry Lentz s’est pris de passion pour l’affaire JFK dès les années 1990 (un volume dans la collection Que sais-je ? en 1993) et en propose ici la synthèse la plus complète disponible en français. Plusieurs fois rééditée et augmentée — la dernière version date de 2023, pour le soixantième anniversaire de l’attentat —, elle passe en revue les trois grandes parties du dossier : ce qui s’est passé à Dealey Plaza, le parcours de Lee Harvey Oswald, et l’écheveau des hypothèses conspirationnistes.
Lentz ne cache pas ses conclusions : la thèse officielle du tireur isolé soutenue par la commission Warren (commission d’enquête nommée par Lyndon Johnson dès la fin novembre 1963 et présidée par Earl Warren, président de la Cour suprême) ne tient pas face à un examen sérieux des faits. Il s’appuie notamment sur le rapport du House Select Committee on Assassinations (HSCA), commission parlementaire qui, en 1979, retient l’hypothèse d’une conspiration sur la foi d’une analyse acoustique d’un enregistrement radio de la police de Dallas. Lentz démonte patiemment les incohérences du rapport Warren : la fameuse « balle magique » (un seul projectile qui, selon la commission, aurait traversé le cou de Kennedy, puis pénétré le dos du gouverneur Connally assis devant lui, lui aurait brisé une côte, fracturé le poignet et fini sa course dans sa cuisse — sept blessures pour une balle retrouvée quasi intacte sur un brancard), les zones d’ombre de l’autopsie, les témoignages écartés, les archives de la CIA et du FBI inaccessibles ou caviardées. Le film JFK d’Oliver Stone (1991) a popularisé les hypothèses conspirationnistes auprès du grand public, et Lentz prend soin de séparer ce qui relève de la fiction spectaculaire et ce qui relève du fait établi.
Le livre a le mérite d’une clarté rare sur un sujet qui vire facilement au labyrinthe. On y croise les figures obligées — Jack Ruby, patron de boîte de nuit à Dallas, lié au milieu, qui abat Oswald en direct à la télévision le 24 novembre 1963 ; Jim Garrison, procureur de La Nouvelle-Orléans qui poursuit en 1967 l’homme d’affaires Clay Shaw pour participation à un complot contre Kennedy (seul procès jamais tenu sur l’affaire ; Shaw sera acquitté en moins d’une heure, mais le débat public reprend de plus belle) ; Earl Warren lui-même. On ressort avec le sentiment qu’une affaire d’État a bien été étouffée, sans pour autant savoir précisément par qui ni pour quels motifs. Lentz livre une synthèse équilibrée, pas une solution. C’est déjà beaucoup.
7. Anatomie d’un assassinat. Dallas, 22 novembre 1963. L’histoire secrète de la mort de JFK (Philip Shenon, 2013)

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Journaliste au New York Times, Philip Shenon a consacré cinq années à une enquête ciblée : non pas l’assassinat en lui-même, mais l’enquête sur l’assassinat. Son livre, paru pour les cinquante ans de Dallas puis réédité en 2023, se concentre sur la commission Warren — ses dix mois de travail, ses conclusions hâtives, et surtout les failles internes qui l’ont empêchée d’aboutir à une vérité solide.
Les révélations sont nombreuses. Shenon démontre, pièces à l’appui, que la CIA et le FBI ont dissimulé et parfois détruit des documents essentiels. L’exemple le plus net concerne le voyage de Lee Harvey Oswald à Mexico fin septembre 1963, deux mois avant l’attentat : là-bas, il se rend à l’ambassade soviétique puis à l’ambassade cubaine pour demander des visas, et tout indique qu’il a eu des contacts avec des agents du KGB et des services cubains. Les enregistrements et rapports de ces rencontres existaient — et ont opportunément disparu des archives américaines avant que la commission ne puisse s’en saisir. Shenon montre aussi qu’Earl Warren, président de la Cour suprême et de la commission, s’est davantage soucié de protéger la famille Kennedy et la réputation de la CIA et du FBI que d’établir la vérité. L’auteur a obtenu, pour la première fois, les témoignages de jeunes avocats et enquêteurs qui ont travaillé pour la commission et qui, sur le terrain, savaient que le rapport final escamotait une partie de leurs découvertes. La commission Warren n’a pas menti au sens strict : elle a simplement refusé de voir.
Le livre est dense, parfois ardu, mais d’une rigueur journalistique rare. Il complète Lentz sur un autre plan : non plus « qui a tué ? », mais « pourquoi l’enquête officielle a-t-elle échoué ? ». Un bon choix si les coulisses institutionnelles vous intéressent autant que le drame lui-même.
8. Qui n’a pas tué John Kennedy ? Des faits avérés aux théories les plus folles (Vincent Quivy, 2013)

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Changement de ton, et saine contre-enquête. Journaliste et historien, auteur d’ouvrages sur les anciens de l’OAS et la justice contemporaine, Vincent Quivy prend le pari inverse des précédents : et si, après avoir passé au crible toutes les théories du complot, il fallait revenir, faute de mieux, à la version officielle ? Le titre est une plaisanterie. L’auteur finit par suggérer que personne, à part Lee Harvey Oswald, n’a tué John Kennedy — contrairement à la liste interminable des suspects proposés par la littérature conspirationniste : la CIA, le FBI, la mafia américaine et corso-marseillaise, Lyndon Johnson, Fidel Castro, Khrouchtchev, les anciens de l’OAS réfugiés aux États-Unis, le complexe militaro-industriel, quelques ultra-droitiers texans pour faire bonne mesure, et la liste est loin d’être close.
Quivy décortique une à une les anomalies supposées de Dealey Plaza : l’homme au parapluie ouvert par temps sec, qu’on voit sur les films amateurs (en réalité un manifestant isolé dont le parapluie noir faisait allusion à celui du Premier ministre britannique Neville Chamberlain, symbole de la politique d’apaisement que Joseph Kennedy père avait soutenue avant-guerre — rien de plus) ; les trois clochards « trop bien habillés » arrêtés derrière la colline herbeuse et que certains ont voulu voir en tueurs professionnels (la police de Dallas a fini par retrouver leur identité, trois sans-abri authentiques) ; la fameuse piste française d’anciens de l’OAS recyclés en tueurs à gages par la mafia, lancée par un quotidien basque et reprise sans vérification pendant des décennies. À chaque fois, il montre comment une hypothèse fragile devient, par répétition médiatique et par l’effet d’accumulation des livres qui se citent entre eux, une quasi-vérité indiscutable. Toutes les analyses techniques — balistique, acoustique, médecine légale — sont passées au crible. La démonstration vaut moins comme solution définitive que comme leçon d’épistémologie appliquée : comment se fabriquent, et s’entretiennent, les légendes noires d’un assassinat politique.
Le bouquin a un autre mérite, rare dans un dossier aussi saturé : il est drôle par endroits, ironique toujours, et d’une salutaire impertinence. Vous pourrez ne pas partager sa conclusion — beaucoup d’historiens sérieux ne la partagent d’ailleurs pas, Thierry Lentz le premier —, mais vous en sortirez avec des outils pour trier le grain de l’ivraie. Un excellent contre-point aux livres de Lentz et Shenon, et c’est très bien comme cela : en histoire, plus les bons livres se contredisent, plus le lecteur pense par lui-même.