Traversé par le Nil sur près de deux mille kilomètres, le Soudan abrite l’une des plus anciennes civilisations du continent africain. Dès 2500 avant notre ère, le royaume de Kerma rivalise avec l’Égypte pharaonique. Lui succèdent les royaumes de Napata puis de Méroé, dont les pyramides témoignent encore de la grandeur passée. Vers 750 avant notre ère, les rois nubiens conquièrent l’Égypte et y règnent un siècle sous le nom de XXVe dynastie, dite des « pharaons noirs ». Évangélisée à partir du VIe siècle, la Nubie chrétienne — soit l’actuel nord du Soudan — s’islamise progressivement à compter du XIVe siècle, puis voit s’imposer les sultanats musulmans du Funj, à l’est, et du Darfour, à l’ouest. En 1820, le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali lance la conquête du pays pour s’emparer de son or, capturer des esclaves et recruter de force des soldats pour ses armées. Cette intervention ouvre une ère de domination étrangère qui prend fin seulement avec l’indépendance, le 1er janvier 1956.
À partir de 1881, un prédicateur musulman, Muhammad Ahmad, se proclame mahdi — le « bien guidé » que la tradition islamique attend pour la fin des temps — et soulève le pays contre l’occupant turco-égyptien. Son armée prend Khartoum en 1885 et tue le général britannique Charles Gordon, alors au service du khédive d’Égypte. L’État mahdiste tient dix-sept ans, jusqu’à la défaite face à Lord Kitchener à Omdurman en 1898. Le Soudan passe alors sous le régime du condominium anglo-égyptien, une administration formellement partagée entre Le Caire et Londres mais effectivement contrôlée par les Britanniques jusqu’à l’indépendance.
À l’indépendance, la jeune République hérite du plus grand pays d’Afrique avant la sécession de 2011 : un État à majorité arabo-musulmane qui domine politiquement et économiquement ses périphéries — au Sud, une population chrétienne et animiste ; à l’ouest, à l’est et dans les monts Nouba, des populations musulmanes mais non arabes, tenues à l’écart du pouvoir. Les décennies qui suivent se caractérisent par une instabilité chronique : coups d’État à répétition et deux longues guerres civiles entre Khartoum et le Sud (1955-1972 puis 1983-2005) qui font plusieurs millions de morts.
À partir de 2003, le conflit du Darfour, à l’ouest du pays, ajoute environ trois cent mille victimes et deux millions de déplacés ; il conduit la Cour pénale internationale à inculper le président Omar el-Béchir pour génocide. La sécession du Soudan du Sud, le 9 juillet 2011, ampute le pays de la majorité de ses réserves pétrolières et plonge Khartoum dans une crise économique durable. En décembre 2018, le triplement du prix du pain déclenche un soulèvement populaire qui aboutit, le 11 avril 2019, à la chute de Béchir, au pouvoir depuis trente ans. La transition démocratique tourne court avec le coup d’État du général Burhan en octobre 2021, et le pays sombre depuis avril 2023 dans une guerre civile dévastatrice qui oppose l’armée régulière aux Forces de soutien rapide, milice paramilitaire issue des Janjawid du Darfour. Le bilan provisoire dépasse cent cinquante mille morts et quatorze millions de déplacés, ce qui en fait la plus grande crise humanitaire au monde aujourd’hui.
Voici les principaux livres disponibles en français sur l’histoire du Soudan.
1. Le Soudan. De la Préhistoire à la conquête de Méhémet Ali (Olivier Cabon, Vincent Francigny, Marc Maillot et Claude Rilly, 2022)

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Cet ouvrage encyclopédique de plus de six cents pages propose la première synthèse en langue française des civilisations qui se sont succédé dans la vallée du Nil moyen, de la Préhistoire à 1820. Il réunit quatre chercheurs liés à la Section française de la direction des antiquités du Soudan (SFDAS), une mission archéologique installée à Khartoum depuis 1969. Claude Rilly compte parmi les rares spécialistes mondiaux du méroïtique, langue dont les signes se lisent mais dont le vocabulaire reste en partie indéchiffré. Vincent Francigny dirige les fouilles de l’île de Saï, dans le nord du pays. À la tête de la SFDAS, Marc Maillot étudie l’architecture et l’urbanisme antiques. Éditeur et photographe des missions, Olivier Cabon a coordonné l’ensemble. La préface est signée par Nicolas Grimal, égyptologue et professeur honoraire au Collège de France.
Le livre montre que les civilisations soudanaises antiques ne sont pas de simples imitations de l’Égypte mais ont leurs dynasties, leurs langues et leurs monuments propres. On y suit l’ascension du royaume de Kerma, première puissance d’Afrique noire au IIIe millénaire avant notre ère, la conquête des « pharaons noirs » de la XXVe dynastie qui, partis de Napata vers 750 avant notre ère, règnent un siècle sur l’Égypte, puis le rayonnement de Méroé entre le IIIe siècle avant notre ère et le IVe siècle de notre ère. Les chapitres consacrés aux royaumes chrétiens médiévaux — Nobatie, Makouria et Alodia — puis aux sultanats musulmans du Funj et du Darfour comblent une lacune importante de l’historiographie francophone. Les découvertes archéologiques récentes, notamment celles issues des fouilles de Sedeinga et de Damboya, nourrissent une démonstration savante mais accessible.
Cette version reprend, avec révisions et ajouts, la partie « Antiquité » d’un volume plus ample paru en 2017, Histoire et civilisations du Soudan, de la Préhistoire à nos jours. La postface de Claude Rilly, « Aux racines de la nation soudanaise », montre comment les Soudanais d’aujourd’hui se réclament de ces héritages antiques. L’iconographie abondante — cartes, plans de sites, photographies, reproductions d’objets — fait du livre un instrument de référence aussi utile à l’étudiant·e qu’au voyageur·euse curieux·euse. Les éditions Soleb et Bleu autour ont par ailleurs choisi de mettre l’intégralité du texte gratuitement en ligne sur leur site.
2. Le Soudan contemporain. De l’invasion turco-égyptienne à la rébellion africaine, 1821-1989 (Marc Lavergne, dir., 1989)

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Paru aux éditions Karthala en 1989, ce livre de plus de six cents pages reste la synthèse pluridisciplinaire de référence sur les deux siècles qui séparent la conquête égyptienne de l’avènement du régime islamiste de Béchir. Il est publié quelques mois à peine après le coup d’État du 30 juin 1989 qui a porté au pouvoir le général Omar el-Béchir et ses alliés du Front national islamique — la branche locale des Frères musulmans. Spécialiste du monde arabe et de la Corne de l’Afrique, le géographe Marc Lavergne a réuni autour de lui treize spécialistes français et soudanais venus des sciences sociales et du journalisme.
Les chapitres reviennent sur l’invasion lancée par Méhémet Ali en 1820 et la longue domination turco-égyptienne qui suit, marquée par la traite des esclaves et l’extraction de matières premières. Ils retracent ensuite le soulèvement mahdiste, la prise de Khartoum et la mort du général britannique Charles Gordon en 1885, puis la reconquête menée par Lord Kitchener à la bataille d’Omdurman en 1898. Le livre couvre le condominium anglo-égyptien et ses politiques d’administration séparée du Nord et du Sud — politiques qui ont préparé le terrain au futur clivage —, l’indépendance de 1956, la première guerre civile (1955-1972), la dictature de Jaafar Nimeiri (1969-1985) et l’instauration de la charia en 1983, déclencheur de la seconde guerre civile.
Bien qu’ancien, le livre demeure incontournable pour comprendre les ressorts structurels du Soudan contemporain : concentration du pouvoir dans une élite riveraine du Nil, marginalisation des périphéries du Darfour à la mer Rouge, militarisation de la vie politique, instrumentalisation de l’islam contre les régions méridionales. Lue aujourd’hui, l’analyse des contributeurs éclaire les événements ultérieurs : élite militaro-mercantile imposée à Khartoum depuis le XIXe siècle, périphéries privées de développement, islam mobilisé comme instrument de pouvoir — autant de ressorts contre lesquels s’est dressée la révolution de 2019, et que la guerre actuelle exacerbe.
3. Le Darfour. Un génocide ambigu (Gérard Prunier, 2005)

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Africaniste de longue date, ancien directeur du Centre français des études éthiopiennes et auteur d’une étude de référence sur le génocide rwandais, Gérard Prunier publie en 2005 à La Table ronde la première analyse en français du conflit qui ravage le Darfour depuis février 2003. Il remonte aux origines lointaines de cette région occidentale du Soudan : sultanat indépendant jusqu’en 1916, périphérique sous la colonisation britannique comme après l’indépendance, méprisée par les awlad al-beled — les « gens du pays », ces Arabes de la vallée du Nil qui tiennent le pouvoir depuis la capitale.
L’auteur montre que la révolte des mouvements darfouriens en 2003 et la riposte de Khartoum, appuyée sur les milices Janjawid — des cavaliers arabes recrutés et armés par le régime —, ruinent le mythe d’une guerre religieuse, puisque tueurs comme victimes sont musulmans. Il s’agit pour lui d’un conflit principalement racial, paradoxal puisque les « Arabes » du Darfour sont noirs et les « Africains » souvent arabophones. Le titre, volontairement provocateur, défend une thèse argumentée : selon Prunier, les massacres du Darfour ne réunissent pas les critères d’un génocide planifié, comme le fut, par exemple, la « solution finale » décidée par les nazis à la conférence de Wannsee en 1942. Sans pour autant minimiser l’ampleur des crimes — environ trois cent mille morts et deux millions de déplacés —, cette qualification l’oppose à d’autres spécialistes, comme l’anthropologue Alex de Waal, pour qui la crise relève d’une contre-insurrection qui aurait dérapé.
Un chapitre revient sur la perception internationale de la crise : le poids des étiquettes médiatiques — « génocide », « nettoyage ethnique », « crise humanitaire » — et la manière dont l’Occident a longtemps traité les massacres comme une simple urgence humanitaire pour ne pas compromettre les accords de paix de Naivasha alors en négociation entre Khartoum et le Sud. Prunier critique sans ménagement l’inertie des grandes puissances et le cynisme avec lequel le dossier a été géré. Vingt ans après sa parution, alors que les Forces de soutien rapide, héritières directes des Janjawid, ont relancé les massacres au Darfour — avec notamment la chute d’El Fasher en octobre 2025 —, la démonstration de Prunier reste utile pour comprendre comment Khartoum a armé des milices ethniques pour écraser les soulèvements de ses propres périphéries.
4. Le Soudan dans tous ses états. L’espace soudanais à l’épreuve du temps (Michel Raimbaud, 2012)

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Ce livre est l’un des rares essais sur le Soudan signés par un praticien et non par un universitaire. Arabisant et africaniste, Michel Raimbaud a été ambassadeur de France à Khartoum dans une période troublée par les sanctions internationales contre le régime de Béchir. Son livre, paru chez Karthala en 2012 et réédité en 2019, propose une lecture géopolitique du Soudan, de l’indépendance de 1956 à la partition du 9 juillet 2011 qui a donné naissance à la République du Soudan du Sud. L’auteur restitue la complexité d’un territoire grand comme quatre fois et demie la France, frontalier de neuf pays et structuré par le Nil et ses affluents.
Sur près de quatre cents pages, Raimbaud déroule les épisodes successifs de l’instabilité soudanaise : l’héritage colonial britannique, la quête d’une identité tantôt arabo-musulmane tantôt arabo-africaine, les longues guerres avec le Sud, les médiations régionales et internationales qui aboutissent en 2005 aux accords de paix de Naivasha — signés au Kenya entre Khartoum et l’Armée populaire de libération du Soudan de John Garang —, puis le référendum d’autodétermination du Sud en 2011. Le livre consacre des chapitres précis à l’islamisation politique impulsée par l’idéologue Hassan al-Tourabi dans les années 1990, au rôle des deux grandes confréries soufies — la Khatmiya et celle des Ansars, dont est issu le parti Oumma —, à la mainmise du Front national islamique sur l’État, ainsi qu’au poids des hydrocarbures dans le destin du pays.
Le regard de l’auteur, frontalement critique de l’interventionnisme occidental et de ce qu’il nomme « les pays de l’arrogance », imprime au livre une tonalité polémique qu’il convient de garder à l’esprit : Raimbaud voit dans la partition de 2011 et dans l’attention portée au Darfour des manœuvres destinées à affaiblir un Khartoum jugé trop indépendant par Washington. Sa thèse reste minoritaire dans le champ académique, mais sa pratique du terrain et son accès direct aux décideurs soudanais en font un contrepoint instructif aux récits dominants en Occident. Pour qui souhaite comprendre les rapports du Soudan avec ses voisins — Égypte, Libye, Tchad, Éthiopie, Érythrée — et la manière dont Khartoum perçoit sa propre place sur la scène internationale, le livre constitue un complément aux études universitaires.
5. Soudan 2019, année zéro (Jean-Nicolas Bach et Fabrice Mongiat, dir., 2021)

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Coédité par Soleb et Bleu autour, ce livre documente la révolution soudanaise, depuis les premières manifestations de décembre 2018 jusqu’à la formation, en août 2019, du gouvernement de transition mixte civil-militaire. Il est dirigé par Jean-Nicolas Bach, politologue et chercheur au CEDEJ — un centre de recherche français en sciences sociales basé à Khartoum —, et Fabrice Mongiat, alors directeur de l’Institut français de Khartoum. Sa singularité tient à un choix éditorial fort : textes et photographies sont signés majoritairement par des Soudanaises et des Soudanais — universitaires, journalistes, militant·es, artistes, photographes, témoins directs des événements.
Le cœur du livre est consacré au sit-in de la Qiyada, du nom donné au quartier général de l’armée à Khartoum, devant lequel des dizaines de milliers de manifestant·es s’installent à partir du 6 avril 2019. Cet espace de plusieurs hectares, libéré du contrôle du régime pendant deux mois, fonctionne en autogestion : cuisines collectives, bibliothèque ouverte, services médicaux, fresques murales, slogans en arabe et en anglais, poésie et chants révolutionnaires, services d’ordre tenus par les manifestant·es, tentes par villes et par régions — y compris pour le Darfour, dont les habitant·es venu·es à Khartoum exposent pour la première fois leur souffrance dans la capitale. Le 3 juin 2019, les Forces de soutien rapide du général Hemedti — ces mêmes anciennes milices Janjawid évoquées plus haut — dispersent le campement dans le sang. Au moins une centaine de manifestant·es sont tué·es dans ce qui restera comme le massacre de Khartoum. Le 30 juin, la « Marche du million » réunit néanmoins des foules considérables dans tout le pays. Elle prouve que la mobilisation est intacte malgré le bain de sang et contraint la junte à reprendre les négociations.
Outre le récit chronologique, l’ouvrage rassemble traductions de slogans, comptes rendus de discussions, prières, poèmes et témoignages personnels, ainsi que de nombreuses photographies prises pendant les événements. Une attention particulière est portée à la place centrale des femmes et au rôle de coordination de l’Association des professionnels soudanais — un collectif clandestin de syndicats indépendants — dans le soulèvement non violent. Disponible gratuitement en ligne sur le site de l’éditeur, le livre a accompagné l’exposition Thawra ! Révolution ! (« thawra » signifie « révolution » en arabe), présentée aux Rencontres de la photographie d’Arles à l’été 2021. Depuis que la guerre a dispersé celles et ceux qui ont fait la révolution, ce livre est devenu l’un de ses rares témoignages écrits.
6. Le chant de la révolte. Le soulèvement soudanais raconté par son icône (Alaa Salah et Martin Roux, préface de Rokhaya Diallo, 2021)
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Le 8 avril 2019, à quelques jours du renversement d’Omar el-Béchir, une étudiante en architecture de vingt-deux ans grimpe sur le toit d’une voiture, drapée d’un thoub blanc — le vêtement traditionnel des Soudanaises —, l’index pointé vers le ciel, et déclame une poésie révolutionnaire face à des milliers de manifestant·es. Une amie filme la scène. La photo qui en est tirée traverse les réseaux sociaux en quelques heures et propulse Alaa Salah au rang d’icône du soulèvement soudanais. Deux ans plus tard, la jeune femme livre aux éditions Favre un témoignage personnel co-écrit avec Martin Roux, journaliste indépendant installé au Caire qui couvre le Soudan depuis 2018.
Le récit retrace les quatre mois de manifestations qui ont précédé la chute du dictateur, depuis les premières marches contre la hausse du prix du pain à Atbara, en décembre 2018, jusqu’à la dispersion sanglante du sit-in de la Qiyada le 3 juin 2019. Alaa Salah y évoque sa famille, sa grand-mère, militante anti-régime de longue date, sa sœur Sara, ses convictions féministes, ainsi que le poids soudain de la notoriété internationale quand son image fait la une des grands quotidiens. La préface de Rokhaya Diallo, journaliste et essayiste française, replace ce témoignage dans la généalogie des luttes féministes africaines.
Loin d’une simple autobiographie, le livre offre une chronique intime de la révolution vue depuis la place des femmes. Selon plusieurs estimations, elles forment plus de soixante pour cent des manifestant·es. Elles sont en première ligne du soulèvement, contre un régime qui a fait de leur oppression un pilier de sa doctrine : code de la famille fondé sur la charia, lois sur l’« ordre public » qui criminalisent leurs vêtements ou leurs déplacements, exclusion de la vie politique.