Tout commence sur une île. En 1626, un marchand de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, Peter Minuit, acquiert Manhattan aux Lenapes — un peuple autochtone dont le nom même, Manna-hata (« l’île aux nombreuses collines »), survit dans la toponymie. Sur ce bout de terre, les Hollandais fondent la Nouvelle-Amsterdam, un comptoir commercial où l’on parle déjà une vingtaine de langues. Les Anglais s’en emparent en 1664 et la rebaptisent New York, mais l’ADN cosmopolite de la ville est déjà fixé. Dès lors, l’histoire de New York se confond avec celle des vagues successives d’immigration : protestants européens, Irlandais chassés par la Grande Famine, Allemands, Juifs d’Europe de l’Est, Italiens, puis Caribéens, Chinois et tant d’autres. Chacune de ces communautés a laissé sa marque sur les rues, les institutions et la culture d’une métropole en perpétuelle réinvention.
De la guerre d’Indépendance à la guerre de Sécession, des Draft Riots de 1863 aux années folles de Broadway, de la Grande Dépression au traumatisme du 11 septembre 2001, New York traverse les catastrophes et les renaissances avec une obstination qui tient du prodige — ou de l’entêtement. New York grandit verticalement, se dote de ponts monumentaux, accueille des millions de personnes sur un îlot d’Ellis Island grand comme un mouchoir de poche, et finit par incarner, pour le meilleur et pour le pire, le rêve américain dans toute son ambivalence : terre de promesses et de misère, de milliardaires et de sans-abri, de gratte-ciel Art déco et de taudis du Lower East Side.
Pour saisir cette histoire — quatre siècles de migrations, de crises, de métamorphoses urbaines —, voici sept livres : on part d’abord du grand récit historique de l’immigration (Anbinder), puis on s’arrête sur le lieu symbolique par lequel des millions de personnes ont transité (Perec), avant de plonger dans le portrait culturel et littéraire de la ville (Charyn, à deux reprises), de feuilleter un dictionnaire amoureux (July), et enfin de lever les yeux — d’abord vers les photographies qui racontent la ville au fil du temps (Golden), puis vers les façades et les sommets des gratte-ciel (Arthus-Bertrand & Tauranac).
1. La cité des rêves : New York, une histoire de 400 ans (Tyler Anbinder, 2018)

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Historien à l’université George Washington et spécialiste de l’immigration américaine, Tyler Anbinder a consacré plus de dix ans à ce livre. Le résultat est un panorama de quatre siècles qui retrace, depuis le minuscule comptoir de Peter Minuit jusqu’à la métropole contemporaine peuplée de plus de trois millions de personnes nées à l’étranger, l’histoire de New York à travers ceux et celles qui l’ont construite après y avoir débarqué. Anbinder a d’ailleurs servi de consultant pour Martin Scorsese lors du tournage de Gangs of New York — ce qui donne une idée assez précise du niveau de connaissance du bonhomme sur le sujet.
L’un des grands mérites de ce livre est de ne pas se limiter aux figures célèbres. On y croise bien sûr Alexander Hamilton (un des pères fondateurs, né dans les Caraïbes), l’anarchiste Emma Goldman ou le couturier dominicain Oscar de la Renta, mais aussi des personnages oubliés : un immigré italien qui a passé des années à poser des rails de chemin de fer avant de devenir poète, des familles juives du Lower East Side entassées dans des tenements (ces immeubles de rapport surpeuplés, sans air ni lumière, où s’empilaient les plus pauvres), des Dominicains de Washington Heights qui réinventent leur quartier. Le récit suit les communautés une à une — Hollandais, Anglais, Irlandais, Allemands, Juifs d’Europe de l’Est, Italiens, Caribéens, Chinois — et montre comment chaque vague a dû affronter la même hostilité nativiste (c’est-à-dire le rejet organisé des nouveaux venus par ceux qui se considèrent comme les « vrais » Américains) avant de s’intégrer et de céder la place à la suivante, dans un cycle qui n’a jamais cessé.
Anbinder excelle à relier les destins individuels aux grands mouvements de l’histoire. Le livre traverse les émeutes anti-conscription de 1863 (les Draft Riots évoqués plus haut), décortique la machine politique de Tammany Hall — cette organisation du Parti démocrate qui a contrôlé New York pendant des décennies grâce à un système de corruption et de clientélisme — et retrace la montée du mouvement Know Nothing dans les années 1850, un parti anti-catholique et anti-immigrés dont le nom vient de la réponse que ses membres devaient donner à quiconque les interrogeait sur leurs activités secrètes : « I know nothing. » Le tout s’appuie sur des sources de première main — journaux d’époque, cartes, archives photographiques — et garde un rythme soutenu malgré l’ampleur du sujet (près de 800 pages en édition française, chez Perrin). Si vous ne devez en lire qu’un seul dans cette liste, c’est celui-ci.
2. Ellis Island (Georges Perec, 1995)

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En 1978, l’Institut national de l’audiovisuel confie à Georges Perec et au cinéaste Robert Bober la réalisation d’un documentaire sur Ellis Island, cet îlot de quelques hectares situé face à la statue de la Liberté où, de 1892 à 1924, près de seize millions d’Européens ont transité avant d’être admis — ou refusés — sur le sol américain. Le film, Récits d’Ellis Island, histoires d’errance et d’espoir, est diffusé en 1980. Le texte que Perec a rédigé pour la voix off est ensuite publié sous forme de livre. C’est un objet court, dense et difficile à classer : à mi-chemin entre l’essai, le reportage et l’autobiographie oblique.
Perec ne prétend pas au statut d’historien. Il décrit les lieux — les salles d’inspection, les couloirs, les registres — avec une précision quasi clinique, puis s’interroge sur ce que signifie l’exil. Pour lui, fils de Juifs polonais dont la mère a été déportée à Auschwitz, Ellis Island incarne ce qu’il appelle « le lieu de l’absence de lieu » : un endroit où des millions de personnes ont vu leur identité suspendue, parfois effacée. Les fonctionnaires américains écorchaient ou remplaçaient les noms lors des contrôles — trois frères d’une même famille pouvaient repartir avec trois patronymes différents — et Perec voit dans cette opération bureaucratique banale le résumé d’une violence plus large : celle qui consiste à faire table rase de ce qu’on était avant de débarquer.
Le livre est bref (une centaine de pages), et certain·es lecteur·ices pourraient regretter l’absence de témoignages développés (ceux-ci figurent dans l’édition intégrale des Récits d’Ellis Island, co-signée avec Bober, qui inclut onze entretiens avec d’anciens immigrés). Mais cette brièveté est un choix : Perec préfère poser des questions plutôt que d’y répondre. Après les 800 pages d’Anbinder, ce mince volume offre un contrepoint utile — on passe de la grande fresque historique à l’échelle d’une seule île et d’une seule interrogation : que reste-t-il de soi quand on a tout quitté ?
3. New York : Chronique d’une ville sauvage (Jerome Charyn, 1994)

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Né en 1937 dans le Bronx, fils d’immigrés juifs, Jerome Charyn a grandi dans les rues de New York, et cette ville n’a jamais quitté son travail littéraire — ni l’inverse. Avec Chronique d’une ville sauvage, publié dans la collection Découvertes Gallimard, il propose un portrait de New York qui ne ressemble à aucun guide touristique ni à aucune chronologie scolaire. Plutôt qu’un récit linéaire, Charyn procède par coups de projecteur : un chapitre sur la scène jazz des clubs de la 52e Rue, un autre sur les photographes de rue, un autre encore sur les peintres de l’expressionnisme abstrait — Pollock, de Kooning, Rothko — qui, nourris par l’afflux d’artistes européens réfugiés du nazisme et de la guerre, font de New York la capitale artistique du XXe siècle après 1945 — et détrônent Paris.
L’un des apports les plus précieux du livre est son long développement sur Harlem. À l’origine résidentiel et blanc, ce quartier est devenu dans les années 1920 le foyer de la Harlem Renaissance : un bouillonnement culturel noir-américain où se croisent les écrivains Langston Hughes et Zora Neale Hurston, les musiciens Duke Ellington et Louis Armstrong, les danseurs du Cotton Club. Ce mouvement donne aux Noirs américains une visibilité artistique inédite, avant que la Grande Dépression, la ségrégation et le désinvestissement public ne plongent le quartier dans des décennies de pauvreté. Trop souvent reléguée en note de bas de page dans les ouvrages consacrés à New York, cette histoire occupe ici une place centrale. Charyn s’attarde aussi sur la face sombre de la ville : le crime organisé, la corruption politique, les gangs — toute une économie souterraine qui a prospéré en parallèle de l’économie officielle et qui a, elle aussi, façonné l’identité de New York.
Abondamment illustré (c’est un Découvertes Gallimard, après tout), ce petit format se dévore en quelques heures et donne envie de creuser chacun des sujets qu’il aborde. Charyn ne prétend pas à l’exhaustivité ; il revendique au contraire un regard subjectif, celui d’un enfant du Bronx qui connaît sa ville de l’intérieur et qui en parle comme on parle d’un membre de sa famille — avec tendresse, lucidité et une pointe d’exaspération.
4. C’était Broadway (Jerome Charyn, 2005)

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Après le portrait d’ensemble de Chronique d’une ville sauvage, Charyn resserre la focale sur une seule artère : Broadway. Ou plus exactement sur ce que Broadway a représenté pendant les années folles, lorsque cette avenue — à l’origine un sentier indien que les Hollandais avaient baptisé Breede Weg (« Large Chemin ») — est devenue l’épicentre de la vie nocturne et du spectacle aux États-Unis.
Le livre ressuscite une galerie de personnages à la fois réels et plus grands que nature. On y croise Arnold Rothstein, le financier de la pègre new-yorkaise — c’est lui qui a organisé les paris clandestins, financé les speakeasies (ces bars illégaux de la Prohibition) et transformé Broadway en une économie parallèle où le crime et le divertissement se confondaient ; Owney Madden, bootlegger irlandais et modèle probable du Gatsby de Fitzgerald ; Damon Runyon, chroniqueur inspiré de la Grande Rue, dont les récits ont nourri la comédie musicale Guys and Dolls ; et William Randolph Hearst, le magnat de la presse, qui finira par épouser une des célèbres Ziegfeld Girls (les danseuses des somptueuses revues de Florenz Ziegfeld). Gangsters, danseuses, écrivains, aventuriers : tous cohabitent dans un New York du début du XXe siècle où l’on vit la nuit, intensément, violemment, absurdement.
Mais Charyn ne se contente pas de raconter des anecdotes. Il montre comment Broadway a fabriqué le rêve américain sous sa forme la plus pure : un mélange de spectacle, d’argent, de crime et d’ambition démesurée. L’avenue fonctionne ici comme un condensé de la ville tout entière — et, par extension, d’un pays. Si vous avez aimé les films de Scorsese ou les romans de Fitzgerald, vous êtes en terrain connu. En mieux.
5. Dictionnaire amoureux de New York (Serge July, 2019)

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Serge July, cofondateur et ancien directeur du quotidien Libération, se rend à New York au moins une fois par an depuis les années 1980. Ce Dictionnaire amoureux — près de 800 pages, 255 entrées classées par ordre alphabétique — est le fruit de cette fréquentation assidue. De « Acronymes » (SoHo, Tribeca, Dumbo) à « Zoo du Bronx » (où l’on découvre l’histoire glaçante d’Ota Benga, un Pygmée exposé en cage en 1906), July livre son New York : partial, passionné, truffé de digressions, et résolument allergique aux clichés.
Le cinéma occupe une place de choix — ce qui se comprend : New York est probablement la ville la plus filmée de l’histoire, et July en connaît la filmographie sur le bout des doigts. Mais le dictionnaire fait aussi la part belle à la musique (le jazz, évidemment), à la littérature (Paul Auster, entre autres), à l’architecture, à la finance et au crime. On y croise des milliardaires et des mafieux, des artistes et des politiciens, des figures connues et d’autres qui méritaient de l’être. Même Donald Trump a droit à son entrée — non par sympathie de l’auteur, mais parce que le 45e président possède une dizaine de gratte-ciel à Manhattan. Difficile de l’ignorer.
L’intérêt de ce format alphabétique, c’est qu’il se prête à une lecture buissonnière : vous pouvez ouvrir le livre à n’importe quelle page et tomber sur Ellis Island, les émeutes de 1863, l’Empire State Building ou Eyes Wide Shut. L’inconvénient — tout relatif — est que l’accumulation peut donner le tournis. Mais c’est aussi, après tout, l’effet que produit New York elle-même.
6. New York : Portrait d’une ville (Reuel Golden, 2010)

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Ancien rédacteur en chef du British Journal of Photography et éditeur photo chez Taschen, Reuel Golden a rassemblé dans ce volume monumental près de 600 pages de photographies qui couvrent un siècle et demi d’histoire new-yorkaise, du milieu du XIXe siècle à nos jours. Le livre réunit le travail de plus de 150 photographes — parmi lesquels Berenice Abbott, André Kertész, Larry Clark et bien d’autres — et constitue à la fois un bel objet et une archive visuelle sans équivalent sur l’histoire de New York.
Les images sont organisées de façon chronologique, ce qui permet de voir la ville se transformer sous vos yeux : la construction du pont de Brooklyn, l’arrivée des immigrants à Ellis Island, les taudis du Lower East Side, l’essor des gratte-ciel Art déco, les nuits de l’ère du jazz, la Grande Dépression, le disco de Studio 54, l’après-11 septembre. Chaque chapitre est accompagné de citations tirées de livres, de films et de chansons — un mot de Fitzgerald par ici, un vers de Lou Reed par là — qui ancrent les photographies dans l’imaginaire collectif de la ville. On y retrouve tous les New York possibles : celui de Woody Allen et celui de Martin Scorsese, celui des immigrants et celui des milliardaires, celui de Central Park et celui de Times Square à son époque la plus sordide.
C’est un livre qu’on feuillette autant qu’on le lit — et qui pèse suffisamment lourd pour servir, en cas de besoin, de cale-porte de luxe. Que vous soyez amateur·ice de photographie ou simplement curieux·se de voir à quoi ressemblait le Bowery en 1900 ou Coney Island en 1950, ce pavé vaut le détour.
7. New York : Une histoire d’architecture (Yann Arthus-Bertrand & John Tauranac, 2010)

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Connu pour ses photographies aériennes de la planète, Yann Arthus-Bertrand s’attache rarement aux villes. Mais New York a fait exception — et on comprend pourquoi. Sa verticalité, sa démesure et sa transparence lumineuse en font un sujet idéal pour un photographe habitué à regarder le monde d’en haut. Les clichés, pris depuis un hélicoptère, saisissent Manhattan sous des angles vertigineux : détails architecturaux perchés au sommet des gratte-ciel, reflets qui dansent le long des façades de verre, perspectives plongeantes sur les rues quadrillées de la ville.
Le livre est conçu comme une promenade architecturale du sud au nord de Manhattan, et chaque étape est accompagnée d’un texte de John Tauranac, historien de l’architecture new-yorkaise et cartographe réputé. Tauranac apporte le contexte qui manquerait à un simple album photo : il raconte les rivalités entre architectes, les prouesses techniques, les paris fous. On apprend par exemple que le Chrysler Building a remporté la course au plus haut gratte-ciel de New York grâce à une ruse : son architecte, William Van Alen, a fait assembler en secret une flèche de 38 mètres à l’intérieur du bâtiment, puis l’a hissée en quelques minutes pour coiffer au poteau la Bank of Manhattan Tower, achevée quelques semaines plus tôt.
L’édition de 2014, mise à jour, intègre les transformations survenues après le 11 septembre 2001 — la disparition des Twin Towers, la reconstruction du site de Ground Zero, l’émergence du One World Trade Center. Ce livre s’adresse à ceux et celles qui, après avoir lu l’histoire des gens de New York, veulent comprendre l’histoire de ses pierres, de son acier et de son verre. Et qui n’ont pas le vertige.