Avant de devenir l’un des États les plus influents d’Afrique de l’Ouest, la Côte d’Ivoire est un territoire morcelé entre une soixantaine de peuples aux organisations politiques, aux langues et aux cosmogonies distinctes. L’irruption coloniale française, officialisée par le décret du 10 mars 1893 — qui érige la Côte d’Ivoire en colonie autonome —, bouleverse cet équilibre : en quelques décennies, la conquête militaire, le travail forcé et l’économie de traite (la culture du café et du cacao imposée pour l’exportation vers la métropole) redessinent un espace que rien ne prédestinait à former un seul pays. C’est pourtant de l’expérience commune de la domination coloniale — corvées, impôts, déplacements forcés — que naît, par réaction, un premier sentiment d’appartenance partagée. Les résistances des Baoulé, des Bété, des Abbey, des Gouro, puis les luttes anticoloniales menées par Félix Houphouët-Boigny et le PDCI-RDA à partir des années 1940, donnent à cette conscience une forme politique.
L’indépendance de 1960 ouvre trois décennies d’un « miracle ivoirien » : la Côte d’Ivoire devient le premier producteur mondial de cacao, attire des millions de travailleurs ouest-africains et affiche des taux de croissance qui font pâlir ses voisins — le tout sous l’autorité sans partage d’Houphouët-Boigny, dit « le Vieux ». Mais sa mort, en 1993, pulvérise le fragile consensus national. Son successeur Henri Konan Bédié invente le concept d’« ivoirité » — une redéfinition restrictive de la nationalité qui vise à exclure de la vie politique les Ivoiriens d’ascendance étrangère, et en particulier son rival Alassane Ouattara, fils d’un père originaire du Burkina Faso. L’engrenage est enclenché. Coup d’État du général Gueï en 1999, rébellion armée et partition du pays en 2002, élection contestée de 2010, chute de Laurent Gbagbo en avril 2011 après une intervention militaire française : en moins de vingt ans, le « pays des éléphants » se disloque.
Les sept livres qui suivent permettent de comprendre pourquoi — et comment.
1. Côte d’Ivoire : la formation d’un peuple (Pierre Kipré, 2005)

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Pierre Kipré est l’un des historiens ivoiriens les plus reconnus de sa génération : professeur émérite, ministre de l’Éducation nationale, lauréat du prix Noma en 1987 pour ses travaux sur les villes ivoiriennes, il a également été ambassadeur de Côte d’Ivoire en France. Ce double ancrage — dans la recherche et dans les arcanes de l’État — donne au livre une assise que peu d’ouvrages sur le sujet peuvent revendiquer. La question qu’il pose est frontale : comment un peuple se constitue-t-il à partir d’un assemblage de sociétés que ni la géographie, ni la langue, ni l’histoire précoloniale ne prédisposaient à faire nation ? Pour y répondre, Kipré part des sociétés précoloniales et poursuit jusqu’aux années 1990, quand le modèle issu de l’indépendance commence à se fissurer.
Kipré s’arrête longuement sur la période coloniale et sur la manière dont elle a reconfiguré les rapports entre communautés : l’administration française a favorisé certaines régions (le Sud forestier, zone de plantation) au détriment d’autres (le Nord, relégué au rôle de réservoir de main-d’œuvre), et creusé ainsi des inégalités territoriales dont les effets se font sentir bien après 1960. Il montre ensuite que la prospérité des années 1960-1980 — croissance économique, scolarisation, urbanisation — n’a pas suffi à souder durablement la nation : sous la surface du consensus, les rivalités ethniques et régionales n’ont jamais disparu. Elles ont simplement été contenues par l’autorité d’Houphouët-Boigny et par la redistribution de la rente cacaoyère. Dès que ces deux verrous sautent — mort du « Vieux » en 1993, effondrement des cours du cacao —, les fractures ressurgissent.
2. Aux origines de la nation ivoirienne 1893-1946. Volume I — Conquêtes coloniales et aménagements territoriaux, 1893-1920 (René-Pierre Anouma, 2006)

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Comment une soixantaine d’ethnies aux trajectoires historiques autonomes en viennent-elles à partager le sentiment d’appartenir à un même destin ? C’est la question centrale de cette trilogie publiée aux éditions L’Harmattan, dans la collection « Études africaines ». Le premier tome couvre la période 1893-1920, c’est-à-dire les années de la pénétration coloniale et de la mise en place de l’appareil administratif français sur le territoire ivoirien. Anouma y retrace la violence de la conquête — les campagnes militaires, les déportations, les destructions — sans négliger les formes de résistance, armées ou non, qu’opposent les populations locales.
La valeur de ce premier tome tient à la minutie avec laquelle l’auteur reconstitue les aménagements territoriaux décidés par la puissance coloniale : redécoupages de cercles administratifs, tracés de frontières, implantation de postes et de garnisons. Ces décisions, souvent arbitraires, façonnent un espace politique nouveau et font naître une entité — la « Côte d’Ivoire » — qui n’existait pas avant 1893. Anouma montre que la nation ivoirienne ne naît pas d’un élan volontaire, mais d’un cadre imposé de l’extérieur, un cadre que les colonisés finiront par s’approprier et revendiquer comme le leur.
3. Aux origines de la nation ivoirienne 1893-1946. Volume II — Corset colonial et prise de conscience, 1920-1946 (René-Pierre Anouma, 2006)

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Le deuxième tome s’ouvre à la fin de la conquête militaire et couvre la période 1920-1946, durant laquelle l’administration coloniale se durcit et se bureaucratise. Anouma décrit ce qu’il nomme le « corset colonial » : travail forcé, fiscalité punitive, régime de l’indigénat (un ensemble de règles pénales d’exception réservées aux colonisés), mise en coupe réglée de l’économie au profit de la métropole. Mais cette période est aussi celle où une conscience collective commence à émerger parmi les populations ivoiriennes. Les mouvements messianiques d’origine libérienne — le Harrisme, le Do, le Yesu — et les prophètes locaux comme Marie Lalou, fondatrice de la religion Deïma, en sont un signe révélateur : faute de pouvoir contester l’ordre colonial par les armes ou par la politique, ces mouvements proposent un ordre spirituel et social alternatif, hors du cadre français.
L’ouvrage s’achève avec les premières élections législatives organisées dans les colonies françaises en 1945-1946, tournant majeur où la lutte pour l’émancipation prend une forme institutionnelle. Anouma dégage un paradoxe fondateur : c’est l’oppression commune — le travail forcé subi par des peuples qui, avant la colonisation, ne se connaissaient pas ou se combattaient — qui a produit les premières solidarités entre ces communautés et posé les bases d’un sentiment national.
4. Aux origines de la nation ivoirienne 1893-1960. Volume III — Nationalisme africain et décolonisation française, 1945-1960 (René-Pierre Anouma, 2009)

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Ce troisième et dernier volet couvre les quinze années qui séparent la fin de la Seconde Guerre mondiale de l’indépendance. La période est scandée par trois référendums (1945, 1946, 1958) et deux Constitutions (1946 et 1958) qui redéfinissent les rapports entre la France et ses colonies. Anouma y fait défiler les grandes figures du nationalisme africain — Houphouët-Boigny, Ouezzin Coulibaly, Léopold Senghor, Sékou Touré — face à leurs interlocuteurs métropolitains, de Charles de Gaulle à Gaston Defferre.
Le livre situe la trajectoire ivoirienne dans le mouvement continental de décolonisation sans perdre de vue ce qu’elle a de singulier — et le parcours d’Houphouët-Boigny le montre mieux que tout : élu député en 1946 avec le soutien du Parti communiste français (le PDCI-RDA y est alors apparenté à l’Assemblée nationale), il fait abolir le travail forcé la même année. Mais en 1951, face à la répression coloniale, il rompt avec le PCF et choisit l’alliance avec des partis de gouvernement — un virage qui lui vaut d’être ministre sous la IVe République et qui prépare une indépendance négociée plutôt qu’arrachée. Ce choix scelle un lien étroit entre Abidjan et Paris, source de stabilité et d’investissements pendant trente ans, mais aussi de dépendance et, chez une partie de la population, d’un ressentiment durable envers la France.
5. Les clefs de la crise ivoirienne (Jean-Pierre Dozon, 2011)

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Anthropologue à l’IRD et directeur d’études à l’EHESS, Jean-Pierre Dozon a passé près de trente ans à travailler en Côte d’Ivoire sur des terrains aussi variés que les questions ethniques, la santé, le religieux et les relations franco-africaines. Son livre est un essai court — 132 pages qui condensent trois décennies d’observation et de recherche. Rédigé dans la foulée de l’élection présidentielle contestée de novembre 2010 et de l’arrestation de Laurent Gbagbo, il se divise en deux mouvements : le premier raconte la crise dans l’ordre des faits ; le second en démonte les causes profondes.
Le récit couvre la séquence politique qui va de la première élection pluraliste de 1990 à la crise post-électorale de 2010. Dozon y décrit l’invention de l’« ivoirité » sous Bédié, puis le tournant opéré par Gbagbo à partir de 2000 : ce dernier récupère le discours identitaire et le refond dans une rhétorique nationaliste à coloration messianique — l’idée d’une Côte d’Ivoire assiégée par des ennemis extérieurs (la France, le Burkina Faso) et intérieurs (les étrangers, les « alliés de l’étranger »), que seul un leader providentiel peut sauver. Puis Dozon prend du recul : il rappelle que les violences politiques de la période coloniale et les inégalités régionales héritées de la mise en valeur du Sud forestier n’ont jamais été soldées. La prospérité des « trente glorieuses » ivoiriennes (1960-1989) les avait simplement recouvertes ; la crise économique des années 1990 les a fait remonter à la surface. C’est ce qui rend ce bouquin précieux : il ne se contente pas de décrire ce qui s’est passé, il explique pourquoi cela devait finir par arriver.
6. La crise ivoirienne. De Félix Houphouët-Boigny à la chute de Laurent Gbagbo (Thomas Hofnung, 2011)

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Journaliste au service étranger de Libération, Thomas Hofnung couvre la Côte d’Ivoire depuis la rébellion de septembre 2002. Il avait publié un premier bouquin en 2005, La Crise en Côte d’Ivoire. Dix clés pour comprendre. Cette nouvelle édition chez La Découverte actualise et enrichit considérablement le propos. On y trouve une chronique factuelle de la crise mois par mois, de la mort d’Houphouët-Boigny à la chute de Gbagbo : tentative de coup d’État, partition du territoire entre un Nord rebelle et un Sud gouvernemental, échec des médiations internationales, scrutin présidentiel de 2010 censé tout régler mais qui aggrave le chaos — Gbagbo refuse de reconnaître sa défaite face à Ouattara —, et intervention militaire française d’avril 2011 pour y mettre un terme.
La force de l’ouvrage tient à sa connaissance du terrain : Hofnung ne compile pas des dépêches, il a couvert les événements sur place, de l’assaut de l’hôtel Ivoire par les « Jeunes patriotes » de Charles Blé Goudé en novembre 2004 aux derniers jours du régime Gbagbo. Le rôle de la France — ancienne puissance coloniale, présente militairement, à la fois arbitre et partie prenante — est analysé sans complaisance. Si le livre de Dozon démonte les mécanismes de fond, celui de Hofnung restitue le grain des événements, avec des dates, des noms, des lieux. Les lire l’un après l’autre revient à poser sur la crise un double regard : celui de l’anthropologue qui cherche les racines, et celui du journaliste qui rend compte de ce qui se passe au sol.
7. Géopolitique de la Côte d’Ivoire. Le désespoir de Kourouma (Christian Bouquet, 2005)

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Le sous-titre fait référence à l’écrivain Ahmadou Kourouma, dont les romans — Les Soleils des indépendances, Allah n’est pas obligé — ont porté sur la scène littéraire mondiale les désillusions de l’Afrique postcoloniale : corruption des élites, guerres civiles, sort des enfants-soldats. Mort en 2003, Kourouma n’a pas vu la fin de la crise. Professeur de géographie politique à l’université Bordeaux-Montaigne, Christian Bouquet a passé plus de trente ans en Afrique subsaharienne comme conseiller de coopération auprès des ambassades de France, dont une affectation à Abidjan qui l’a conduit à observer la crise de l’intérieur. Son approche est résolument géopolitique : plutôt que de suivre le fil des événements, il en démonte les ressorts économiques, spatiaux et institutionnels.
Bouquet identifie les facteurs de désagrégation du modèle ivoirien : le repli identitaire autour de l’ivoirité, l’instrumentalisation électorale de la question « Qui est étranger ? », l’affaiblissement de l’État face au FMI et à l’OMC (dont les réformes libérales ont réduit la capacité du pouvoir à redistribuer la rente cacaoyère et donc à acheter la paix sociale), et la scission du pays en septembre 2002. Il pose aussi des questions de fond : qu’est-ce qu’une nation quand ses frontières sont un héritage colonial arbitraire ? Que devient un État quand il ne peut plus financer le consensus sur lequel il repose ? La deuxième édition (2008) intègre les avancées diplomatiques et les premiers signes de réunification. Un livre qui donne à voir, avec une netteté parfois cruelle, comment un pays peut se défaire.