Entre mer Noire et mer Caspienne, le haut plateau arménien — dominé par le mont Ararat, à cheval sur les actuelles Turquie, Géorgie, Iran et Azerbaïdjan — abrite l’une des civilisations les plus anciennes du Proche-Orient. Dès la fin du VIe siècle avant notre ère, les Arméniens fondent un royaume sur les décombres de l’Ourartou, un État rival de l’Assyrie qui a prospéré dans la région pendant trois siècles. En 301, l’Arménie adopte le christianisme comme religion d’État — une vingtaine d’années avant l’Empire romain de Constantin — et, en 405, le moine Mesrop Machtots invente un alphabet spécifique de trente-six lettres, conçu pour traduire la Bible et fixer la langue arménienne par écrit. Christianisme et alphabet deviennent dès lors les deux piliers d’une identité nationale qui ne dépend plus d’un territoire ni d’un pouvoir politique pour se perpétuer : tant que l’Église et les monastères copient des manuscrits, fondent des écoles et célèbrent la liturgie en arménien, la nation survit, même sans État.
Et des siècles sans État, il y en a beaucoup. Après des luttes incessantes entre Perses, Romains, Byzantins et Arabes, les Arméniens perdent leur dernier royaume souverain en 1375, lorsque les Mamelouks d’Égypte s’emparent de la Cilicie — un État arménien fondé au XIe siècle sur la côte méditerranéenne, dans le sud de l’actuelle Turquie, par des populations chassées du haut plateau. Les Arméniens restent ensuite sans souveraineté pendant plus de cinq siècles, répartis entre l’Empire ottoman à l’ouest et l’Empire perse à l’est, puis, à partir du XIXe siècle, entre Ottomans et Russes. En 1894-1896, le sultan Abdülhamid II ordonne des massacres systématiques — entre 100 000 et 300 000 morts — pour écraser les Arméniens de l’Empire ottoman qui réclament l’application des réformes promises par le traité de Berlin de 1878 : égalité juridique avec les musulmans, protection contre les exactions des gouverneurs locaux et des tribus kurdes. Puis, en 1915, le gouvernement des Jeunes-Turcs (le Comité Union et Progrès, au pouvoir à Istanbul depuis 1908) planifie et exécute le génocide : arrestations massives des élites arméniennes, déportations de populations civiles vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie, massacres à grande échelle. Le bilan est d’environ un million et demi de victimes. Les survivants fuient vers le Caucase russe, le Liban, la Syrie, la France, les États-Unis : c’est l’origine de la diaspora moderne, qui compte aujourd’hui plus de membres que la République d’Arménie elle-même.
En 1918, une éphémère république arménienne est proclamée dans le Caucase, mais l’Armée rouge l’absorbe dès 1920. L’Arménie soviétique durera soixante-dix ans. L’indépendance de 1991, proclamée quelques mois après la dislocation de l’URSS, est immédiatement suivie d’une guerre avec l’Azerbaïdjan pour le contrôle du Haut-Karabagh (Artsakh en arménien), une enclave peuplée d’Arméniens mais rattachée à l’Azerbaïdjan par une décision soviétique de 1921. Victorieuse en 1994, l’Arménie perd l’essentiel de ces territoires lors de la guerre de 2020, puis voit la population arménienne du Karabagh contrainte à l’exode en septembre 2023.
Voici les principaux ouvrages disponibles en langue française pour comprendre cette histoire, classés des plus accessibles aux plus pointus.
1. L’Arménie à l’épreuve des siècles (Annie Mahé et Jean-Pierre Mahé, 2005)

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Publié dans la collection « Découvertes Gallimard », ce petit livre illustré propose une première approche visuelle de l’histoire arménienne. Cinq chapitres chronologiques — des royaumes antiques à la diaspora contemporaine — sont scandés par des manuscrits enluminés, des photographies d’églises médiévales, des cartes et des documents d’archives. Chaque double page associe image et texte : on voit autant qu’on lit.
Orientalistes et spécialistes de la culture arménienne — lui membre de l’Institut de France, elle co-traductrice de l’Histoire de l’Arménie de Moïse de Khorène (le grand chroniqueur arménien du Ve siècle) pour Gallimard —, Annie et Jean-Pierre Mahé concentrent leur propos sur deux questions : comment le christianisme et l’alphabet ont-ils permis à la nation arménienne de survivre à des siècles d’occupation ? Et comment cette culture s’est-elle transmise malgré la perte du territoire ? Pour qui ne connaît rien à l’Arménie, c’est le bouquin par lequel commencer.
2. L’Arménie (Claire Mouradian, 2024)

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En 128 pages, ce « Que sais-je ? » est la synthèse la plus compacte disponible en français. Historienne, directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Caucase et de l’Arménie soviétique (sujet de sa thèse), Claire Mouradian couvre trois mille ans d’histoire mais accorde une place prépondérante aux XIXe et XXe siècles : éveil national sous l’Empire ottoman, génocide de 1915, première république, soviétisation, guerre du Karabagh, construction de la diaspora.
L’un des mérites de cette septième édition est de restituer la géographie contrainte de l’Arménie : un territoire montagneux, enclavé, quasi dépourvu de matières premières, coincé entre quatre voisins dont deux — la Turquie et l’Azerbaïdjan — lui sont hostiles. Cette configuration explique à la fois la vulnérabilité historique du pays et la nécessité, pour ses habitants, de chercher des appuis auprès de puissances lointaines — Rome dans l’Antiquité, la Russie et la France à l’époque contemporaine. La brièveté du format oblige à des raccourcis, mais chaque chapitre renvoie à une bibliographie qui permet de prolonger la lecture.
3. L’Arménie et les Arméniens en 100 questions (Michel Marian, 2021)

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Agrégé de philosophie et maître de conférences à Sciences Po Paris, Michel Marian propose un panorama structuré en cent questions autonomes qui couvrent l’histoire, la religion, la culture, la géopolitique et la diaspora. Le format permet une lecture non linéaire : on peut ouvrir le bouquin à la question « Pourquoi le gouvernement turc continue-t-il à nier le génocide ? » sans avoir lu les quatre-vingt-dix-neuf autres. Chaque réponse, calibrée sur deux ou trois pages, fournit une mise au point sur un sujet précis.
Le livre tire sa tonalité propre du parcours de l’auteur : collaborateur régulier de la revue Esprit, Marian est engagé depuis trois décennies dans le dialogue arméno-turc et a publié en 2015 Le Génocide arménien. De la mémoire outragée à la mémoire partagée. Il ne se contente pas de raconter : il interroge les fractures internes de la communauté arménienne, les rapports complexes entre Erevan et sa diaspora, et les liens anciens entre la France et l’Arménie — du gisant de Léon V de Lusignan, dernier roi d’Arménie, enterré à la basilique de Saint-Denis parmi les rois de France, jusqu’à l’influence des marchands arméniens sur l’introduction du café en Europe. Une édition mise à jour en 2024 intègre la chute de l’Artsakh.
4. Atlas historique de l’Arménie (Claude Mutafian et Éric Van Lauwe, 2001)

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Le principe est simple : à chaque double page, une carte en regard d’un texte qui éclaire la période concernée. Historien spécialiste de l’Arménie cilicienne, Claude Mutafian fournit la matière ; ingénieur cartographe, Éric Van Lauwe la transpose en cartes. L’ensemble couvre vingt-huit siècles et permet de visualiser ce qu’aucun récit écrit ne restitue aussi bien : les redécoupages permanents du territoire arménien, les phases d’expansion et de recul, les routes commerciales, les flux migratoires forcés ou volontaires.
Les textes d’accompagnement dépassent largement la simple légende de carte : ils constituent, mis bout à bout, une brève histoire de l’Arménie à part entière. L’atlas montre aussi, carte après carte, à quel point l’histoire arménienne est indissociable de celle de ses voisins : chaque reconfiguration du territoire arménien correspond à un basculement du rapport de force régional — conquête perse, expansion romaine, poussée arabe, domination mongole, rivalité ottomano-safavide, partage russo-ottoman. Les cartes rendent cette imbrication visible d’un coup d’œil.
5. Histoire du peuple arménien (Gérard Dédéyan, dir., 2007)

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Dirigé par Gérard Dédéyan, professeur d’histoire médiévale à l’université de Montpellier et membre étranger de l’Académie nationale des sciences d’Arménie, ce volume collectif de près de mille pages réunit une vingtaine de contributeurs. Paru pour la première fois en 1982 sous le titre Histoire des Arméniens, il a été profondément remanié en 2007 : nouveaux chapitres, nouveaux auteurs, actualisation jusqu’à la période post-soviétique. Le livre suit un fil chronologique — de l’Ourartou jusqu’à la République d’Arménie contemporaine —, mais six de ses vingt et un chapitres adoptent une approche thématique : la langue et le territoire, la diaspora d’Ancien Régime, l’Église, la culture, l’économie.
Cette double structure — à la fois récit continu et encyclopédie thématique — permet deux usages. On peut le lire de bout en bout pour suivre le fil des événements, ou y chercher une question précise : le fonctionnement du catholicossat (la plus haute autorité religieuse arménienne, équivalent d’un patriarcat), les relations entre Arméniens et croisés en Cilicie, ou la vie des communautés marchandes arméniennes installées à Isfahan (Iran) au XVIIe siècle. À ce jour, aucun ouvrage en langue française ne traite le sujet de façon aussi complète. Sa densité le destine à un lectorat prêt à s’investir dans une lecture au long cours.
6. Histoire de l’Arménie des origines à nos jours (Annie Mahé et Jean-Pierre Mahé, 2012)

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Chez Perrin, Annie et Jean-Pierre Mahé — déjà auteurs du Découvertes Gallimard présenté plus haut — signent cette fois la grande synthèse narrative de l’histoire arménienne : un ouvrage de 745 pages et quinze chapitres, des premières monarchies antiques à la république post-soviétique. Là où le Dédéyan est un livre collectif à entrées multiples, le Mahé est un récit continu porté par deux auteurs.
Le livre se singularise par l’intégration de témoignages directs et de sources d’archives — correspondances diplomatiques, récits de voyageurs, chroniques arméniennes médiévales — dans le fil du récit. Les auteurs ne se contentent pas de dérouler une succession de faits : ils font entendre les voix de celles et ceux qui ont vécu cette histoire, ce qui rapproche le lecteur·ice d’événements souvent lointains. L’ouvrage prend aussi le temps d’expliquer comment la culture arménienne — liturgie, architecture, enluminure, poésie — s’est maintenue à chaque période de domination étrangère : non par simple inertie, mais grâce à un réseau de monastères qui copiaient les manuscrits, formaient les clercs et les lettrés, et servaient de foyers de résistance culturelle lorsque tout pouvoir politique avait disparu.
7. Comprendre le génocide des Arméniens (Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond Kévorkian, 2015)

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Paru en 2015 pour le centenaire du génocide et réédité en 2022 dans la collection « Texto », cet ouvrage à trois voix constitue la première synthèse de grande ampleur en français sur l’extermination des Arméniens ottomans. Le trio d’auteurs n’a rien de fortuit. D’origine turque, Hamit Bozarslan est historien et politologue spécialiste de la Turquie et du Moyen-Orient ; Vincent Duclert, historien français, a aussi dirigé la mission d’étude sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda ; d’origine arménienne, Raymond Kévorkian est l’auteur d’une somme de référence sur le génocide publiée en 2006. Chacun apporte ses archives, sa tradition historiographique et ses angles morts, que les deux autres corrigent : c’est cette complémentarité qui fait la force du livre.
L’ouvrage est structuré en trois parties. Kévorkian retrace la mécanique de la destruction : les précédents — massacres de 1894-1896 ordonnés par le sultan Abdülhamid II, pogroms d’Adana en 1909 (environ 20 000 morts dans cette ville de Cilicie) —, la radicalisation idéologique du Comité Union et Progrès, puis les deux phases de l’extermination elle-même : déportations et massacres d’avril à octobre 1915, puis élimination des déportés dans les camps de Syrie et de Mésopotamie en 1916. Duclert analyse la façon dont les puissances étrangères et les témoins — diplomates, missionnaires, journalistes — ont perçu et documenté les événements en temps réel, et pourquoi cette connaissance n’a pas suffi à empêcher le massacre. Bozarslan, enfin, montre comment le génocide a été intégré au récit fondateur de la Turquie kémaliste, et pourquoi le négationnisme d’État persiste à Ankara : reconnaître l’extermination des Arméniens reviendrait à remettre en cause l’histoire officielle de la République turque, bâtie en 1923 par des hommes dont beaucoup avaient participé aux massacres.
8. Géopolitique de l’Arménie (Tigrane Yégavian, 2023)

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Journaliste et chercheur, formé à Sciences Po Paris et à l’INALCO, membre du comité de rédaction de la revue Conflits, Tigrane Yégavian livre dans cette seconde édition augmentée une analyse centrée sur l’Arménie d’après 1991. Le contexte historique n’intervient que pour éclairer le présent : pourquoi le Karabagh a-t-il été rattaché à l’Azerbaïdjan soviétique en 1921 ? Comment la victoire arménienne de 1994 s’est-elle transformée, en l’espace de vingt-six ans, en une défaite totale ? L’auteur retrace la dérive de la IIIe République arménienne : une oligarchie prédatrice qui a capté les richesses du pays, négligé la modernisation de l’armée et échoué à obtenir un règlement diplomatique du conflit du Karabagh pendant les années où le rapport de force lui était favorable.
Yégavian ne ménage ni la classe dirigeante arménienne, ni la diaspora — qu’il décrit comme à la fois bailleur de fonds et complice involontaire d’un système clientéliste à Erevan. Il interroge aussi le rôle de la Russie, alliée officielle de l’Arménie au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), mais qui n’est pas intervenue lors de l’offensive azerbaïdjanaise de 2020, ni lors de l’opération éclair de 2023. L’ouvrage se conclut par un inventaire des atouts résiduels de l’Arménie — sa position sur la route terrestre entre l’Iran et la Géorgie, son secteur technologique en croissance rapide, son rapprochement récent avec l’Union européenne — et esquisse ce que pourrait être une politique étrangère réaliste pour un petit État enclavé entre des voisins hostiles.