En août 1914, la mobilisation générale arrache à la France près de huit millions d’hommes. Les campagnes, les ateliers, les bureaux, les commerces se vident. Restent les femmes — et avec elles, la nécessité de faire tenir un pays entier. Dès les premières semaines du conflit, le président du Conseil René Viviani lance un appel aux cultivatrices pour achever les moissons et préparer les vendanges. L’injonction est claire : il faut produire, nourrir, équiper. Les femmes investissent alors des fonctions jusqu’ici réservées aux hommes. Elles labourent, conduisent les tramways, distribuent le courrier, usinent les obus dans les arsenaux — on les surnomme les « munitionnettes ». Dans les hôpitaux de campagne et les ambulances chirurgicales, des milliers d’entre elles, souvent sans formation préalable, soignent les blessés à proximité immédiate du front. D’autres s’engagent dans l’espionnage ou la résistance à l’occupation allemande dans les départements du Nord et de l’Est. D’autres encore participent au marrainage de guerre : elles entretiennent une correspondance régulière avec un soldat isolé ou sans famille, pour lui apporter soutien moral, nouvelles de l’arrière et colis.
Si la mobilisation est massive, elle n’ouvre aucun droit nouveau. Dans le cadre de l’Union sacrée — la trêve politique et sociale décrétée en août 1914 pour fédérer le pays face à l’ennemi —, les organisations féministes mettent volontairement en sourdine leurs revendications, et notamment celle du suffrage. Dès l’armistice, les hommes reviennent et reprennent leur place, tandis que les femmes sont renvoyées au foyer. La Chambre des députés vote certes en faveur du droit de vote féminin en 1919, mais le Sénat bloque le texte à plusieurs reprises, au nom de l’ordre familial, et par crainte d’une influence cléricale sur le vote des femmes. Contrairement aux Danoises, aux Britanniques ou aux Allemandes, les Françaises doivent attendre 1944 pour accéder enfin à la citoyenneté pleine et entière. L’histoire des femmes dans la Grande Guerre est donc celle d’une contribution indispensable restée sans contrepartie politique — et c’est précisément ce paradoxe que les ouvrages qui suivent permettent de comprendre.
1. Les femmes au temps de la guerre de 14 (Françoise Thébaud, 1986 ; rééd. 2013)

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Paru pour la première fois en 1986, ce livre fait figure de référence pionnière. Historienne spécialiste de l’histoire des femmes et du genre, Françoise Thébaud y propose une synthèse rigoureuse et accessible de la condition féminine pendant le conflit. L’édition de 2013 chez Payot, remaniée et enrichie d’une préface et d’une conclusion inédites, intègre les avancées de la recherche accumulées en près de trois décennies. L’autrice y reprend notamment la question de l’émancipation : la guerre a-t-elle été un vecteur de libération pour les femmes, ou n’a-t-elle fait que confirmer la division sexuelle du travail et des rôles sociaux ?
Sa réponse est résolument nuancée. Si les femmes accèdent à des métiers et des responsabilités inédits — dans les champs, les usines, les transports —, cette irruption dans la sphère publique reste largement provisoire. Thébaud traite son sujet en douze chapitres thématiques : les ouvrières, les fermières, les infirmières, les espionnes, les femmes en zone occupée, mais aussi la sexualité consentie et bridée, les restrictions alimentaires, l’évolution vestimentaire liée à l’entrée dans le monde du travail (raccourcissement des jupes, disparition du corset, vêtements plus fonctionnels).
On croise ici des figures singulières, comme Mathilde Lebrun, espionne lorraine dont les résultats sur le terrain semblent avoir dépassé ceux de la bien plus célèbre Marthe Richard — figure romanesque de l’espionnage français, à la légende largement gonflée après la guerre. Parmi elles, l’institutrice pacifiste et féministe Hélène Brion, traduite en 1918 devant un conseil de guerre pour avoir distribué des tracts pacifistes : elle est condamnée pour « défaitisme », mais obtient le sursis. Par-delà les destins individuels, Thébaud met au jour les rapports de force d’une société en guerre : la peur des hommes au front d’être remplacés, supplantés par celles qui, dans leur dos, accèdent à leurs métiers et à leurs affaires — comme le formule Michelle Perrot dans sa préface. Un indispensable.
2. Combats de femmes 1914-1918 : Les Françaises, pilier de l’effort de guerre (dir. Évelyne Morin-Rotureau, 2004 ; rééd. 2013)

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Dirigé par l’historienne et déléguée aux droits des femmes Évelyne Morin-Rotureau, cet ouvrage collectif rassemble les contributions de plusieurs spécialistes autour d’un objectif précis : dresser une classification des rapports entre hommes et femmes à travers les trajectoires d’ouvrières, d’épouses, de veuves, de fiancées, de mères, de prostituées, de militantes et d’intellectuelles.
On y apprend notamment que les mouvements féministes, qui réclamaient le droit de vote et l’égalité salariale depuis le début du siècle, suspendent volontairement leurs revendications en 1914, au nom de l’Union sacrée. Mais ce patriotisme se heurte vite à la réalité : les femmes occupent les mêmes postes que les hommes pour des salaires dérisoires, et les pensions versées aux familles de soldats ne couvrent pas leurs besoins élémentaires.
L’ouvrage aborde également l’embrigadement des enfants, mobilisés par la propagande officielle comme « graines de poilus » — c’est-à-dire élevés dans le culte du père combattant et préparés, dès l’école, à l’idée qu’ils porteront un jour l’uniforme à leur tour. On y mesure aussi les douleurs de l’occupation allemande dans les départements du Nord, et les formes de résistance au patriotisme aveugle. En 1918, le conflit laisse 800 000 veuves — mais le nombre écrasant de morts et de mutilés monopolise le deuil national, et la souffrance propre de ces femmes reste reléguée au second plan.
3. Sexes, genre et guerres : France, 1914-1945 (Luc Capdevila, François Rouquet, Fabrice Virgili, Danièle Voldman, 2003 ; rééd. 2010)

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Rédigé par quatre historien·ne·s rattaché·e·s au CNRS et aux universités de Paris et de Rennes, cet essai est issu d’un séminaire de trois ans tenu à l’Institut d’histoire du temps présent. Sa singularité tient à une double comparaison : les auteur·e·s couvrent les deux conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945) et analysent conjointement l’expérience des femmes et celle des hommes. L’approche relève de l’histoire du genre — c’est-à-dire non pas du sexe biologique, mais des rôles, des représentations et des hiérarchies que chaque société construit autour de la différence des sexes. Il ne s’agit donc pas uniquement d’un livre sur les femmes, mais d’un livre sur la manière dont la guerre redéfinit ce que signifie être un homme ou une femme dans la France du premier XXᵉ siècle.
La première partie retrace les formes de mobilisation dans l’industrie, l’armée et les hôpitaux au cours des deux guerres. La deuxième s’intéresse à l’action de l’État dans le domaine des mœurs et de la sexualité : la guerre désorganise la vie intime des couples, et les pouvoirs publics s’en emparent — réglementation des permissions, prophylaxie contre les maladies vénériennes, législation sur la reconnaissance des enfants illégitimes, répression de la prostitution clandestine. La troisième partie aborde ce que les auteur·e·s appellent les « brouillages identitaires », c’est-à-dire les situations où les rôles traditionnellement assignés à chaque sexe vacillent ou s’inversent : hommes déchus par le traumatisme des tranchées, femmes investies de responsabilités héroïques, virilité blessée par la mutilation ou la captivité. Pour la période de la Seconde Guerre mondiale, également couverte, les auteur·e·s analysent la cruauté féminine lors de l’épuration (les « tondues » de la Libération, accusées de collaboration avec l’occupant) et l’effet des bombardements aériens, qui placent civils et militaires sur un même pied face à la mort.
Sur la question de l’émancipation, les auteur·e·s soutiennent que les guerres n’ont été ni le moteur ni le frein de l’évolution des rapports entre les sexes, mais plutôt le catalyseur de tendances préexistantes : elles ont accéléré des mutations déjà en germe dans la société d’avant-guerre, sans en créer de nouvelles. C’est à partir de cet ouvrage qu’a été conçue l’exposition Amours, guerres et sexualité, présentée en 2007 à l’Hôtel des Invalides.
4. Les femmes dans la Grande Guerre (Chantal Antier-Renaud, 2011)

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Docteure en histoire internationale et spécialiste de la Première Guerre mondiale, Chantal Antier-Renaud (1932-2024) a consacré une part essentielle de ses travaux à la place des femmes dans le conflit, notamment au sein de la commission « Les Femmes et la Guerre » de l’Institut d’histoire des conflits contemporains. Dans ce livre, elle part du quotidien : que signifie, au jour le jour, être cultivatrice, ouvrière, infirmière, espionne ou simplement mère de famille dans une France en guerre ?
L’autrice montre que les expériences féminines varient considérablement selon le lieu de résidence, la condition sociale, le destin du mari ou du fils parti au front. Dès le 7 août 1914, femmes et enfants sont officiellement appelés pour remplacer les cultivateurs mobilisés. Dans les exploitations agricoles, les difficultés sont immédiates : les chevaux sont réquisitionnés par l’armée, la main-d’œuvre masculine a disparu, et à partir de 1916, les restrictions alimentaires frappent aussi bien les civils que les soldats.
Antier-Renaud s’appuie sur des archives personnelles et familiales, des sources de presse de l’époque et des témoignages directs pour rendre compte de ce que cette guerre impose aux femmes, physiquement et moralement. Elle rappelle que ces femmes ont, selon ses termes, « accepté des fonctions indispensables à une société en guerre » non seulement par devoir patriotique, mais aussi par attachement affectif — pour un mari, un fils, un compagnon dont elles attendaient le retour.
5. Femmes dans la guerre : Entre ombre et lumière, 1914-1918 (Marie-Pierre Souchon, 2008)

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Professeure de lycée honoraire et autrice de Femmes du Forez, Marie-Pierre Souchon propose un bouquin abondamment illustré sur la condition des femmes pendant la Grande Guerre. D’un côté, la part invisible : l’éducation des enfants assurée seule, les liens affectifs avec le front entretenus par le courrier, l’accueil des hommes détruits physiquement et moralement par un conflit interminable. De l’autre, la part visible et publique : les usines d’armement, les champs, les hôpitaux, les fonctions administratives désertées par les mobilisés. Ces femmes sont indispensables, et pourtant privées de tout statut.
Souchon décrit comment toutes les classes sociales se trouvent sollicitées, de la haute bourgeoisie aux plus modestes paysannes. Certaines apportent leurs compétences scientifiques dans le domaine médical ; d’autres labourent, coupent la vigne, conduisent, distribuent le courrier — autant de tâches qu’aucune convention sociale ne leur autorisait jusque-là. L’autrice ne masque pas l’issue amère de cette mobilisation : dès le retour des hommes, ceux-ci revendiquent leur place dans la société civile et leur rôle dominant dans la vie privée, au détriment de celles qui ont assuré la survie de la nation pendant quatre années.
6. En première ligne : Une histoire des infirmières dans la Grande Guerre (Françoise Coquillat, 2025)

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Professeure agrégée et docteure en histoire contemporaine, Françoise Coquillat consacre cet ouvrage à une figure omniprésente et pourtant mal connue de la Grande Guerre : l’infirmière. Par milliers, des femmes de tous horizons sociaux quittent le foyer pour investir les hôpitaux militaires et les ambulances de campagne. Tour à tour idéalisées, érotisées et invisibilisées, exclues du savoir médical et du pouvoir décisionnel, elles sont pourtant au cœur de la prise en charge sanitaire des blessés.
L’approche de Coquillat repose sur une quarantaine de témoignages : notes griffonnées en situation d’urgence, journaux intimes, récits rédigés en vue d’une publication. L’autrice retrace la naissance d’une profession, la lente conquête d’un statut face à une hiérarchie militaire et médicale exclusivement masculine. Elle donne à voir la détermination de ces femmes autant que leur épuisement, parfois leur désespoir, face à l’horreur quotidienne des blessures de guerre — « le navrant défilé des plaies hideuses, des délabrements atroces, de la bouillie de chair, d’os et d’esquilles », selon les mots de l’une d’elles. Les relations entre soignantes et soldats y sont décrites dans toute leur ambivalence : abnégation, tendresse, admiration, mais aussi colère et sentiment d’impuissance.
Coquillat retrace enfin la genèse de ce que la culture populaire appellera « l’ange blanc » — cette image de la femme dévouée, douce et maternelle auprès des blessés, omniprésente dans l’iconographie de guerre (affiches, cartes postales, presse illustrée) — et en démonte les ressorts : derrière l’archétype rassurant se dissimulent des conditions de travail brutales et une reconnaissance institutionnelle quasi inexistante.
7. Marie Curie : Portrait d’une femme engagée, 1914-1918 (Marie-Noëlle Himbert, 2014)

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Marie Curie est habituellement associée à ses prix Nobel et à ses découvertes sur la radioactivité. Journaliste et documentariste, Marie-Noëlle Himbert s’attache ici à un pan méconnu de sa biographie : son engagement pendant la Première Guerre mondiale. En août 1914, veuve depuis huit ans, Marie Curie décide de mettre ses compétences scientifiques au service des blessés. Elle conçoit des voitures radiologiques mobiles — surnommées les « petites Curie » — équipées d’appareils à rayons X qui permettent de localiser les éclats d’obus et les balles dans les corps des soldats, et donc de guider les chirurgiens lors des opérations. Elle achemine elle-même ces véhicules sur les lignes de front, avec ou sans l’autorisation de l’armée. Au total : vingt véhicules radiologiques déployés, plus de deux cents postes fixes installés dans les hôpitaux, plus d’un million de blessés secourus.
Himbert s’appuie sur des archives souvent inédites — correspondances avec les autorités militaires, avec les médecins, avec sa fille Irène, qui l’accompagne dans les hôpitaux de guerre dès l’âge de dix-sept ans. On y découvre le tempérament opiniâtre de Marie Curie face à une administration militaire qui multiplie les obstacles bureaucratiques à son action. En 1917, elle fonde la première école de manipulatrices radio en France, au sein de laquelle des femmes apprennent à utiliser les appareils de radiologie — et pose ainsi les bases d’une professionnalisation durable.
8. Adopte un soldat ! Correspondances de marraines de guerre 1915-1922 (Aliénor Gandanger, 2024)

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Issu d’une thèse de troisième cycle, ce bouquin repose sur un travail d’archives considérable. L’historienne Aliénor Gandanger y éclaire une pratique sociale singulière de la Grande Guerre : le marrainage. Dès 1915, des femmes de toute condition — féministes ou conservatrices, catholiques ou athées — décident d’entretenir une correspondance avec un soldat au front, souvent un homme isolé, sans famille ou sans nouvelles de ses proches. Elles lui écrivent, lui envoient des colis, des photos, des nouvelles du monde civil. Pour retrouver la trace de ces échanges, Gandanger a sillonné les centres d’archives départementales de France métropolitaine et consulté les fonds de l’Association pour l’autobiographie et le Patrimoine autobiographique, d’où elle a exhumé six correspondances inédites entre marraines et filleuls.
Ces lettres constituent des documents de premier ordre sur les relations entre hommes et femmes en temps de guerre. Le soldat attend chaque jour une missive ; il y répond aussitôt, parfois avec une pudeur qui voile la réalité des tranchées, parfois avec une franchise poignante. Pour lui, la marraine représente un lien vital avec l’arrière — avec la normalité, avec la paix. Gandanger reconstitue aussi la dimension sentimentale de ces échanges : des amitiés fortes se nouent, des attachements amoureux naissent à distance entre des personnes qui ne se seraient sans doute jamais rencontrées en temps de paix, et certaines de ces relations aboutissent à des mariages après la guerre.