San-Antonio est une série de 175 romans policiers écrits par Frédéric Dard (1921–2000) entre 1949 et 2001, publiés aux éditions Fleuve Noir. Les récits sont narrés à la première personne par le commissaire Antoine San-Antonio, flanqué de son fidèle adjoint Bérurier et de l’ineffable Pinaud. Énorme succès de l’édition française d’après-guerre, la série s’est imposée par son humour débridé, ses intrigues policières volontiers improbables et, surtout, une langue d’une inventivité folle — argot, néologismes, calembours, contrepèteries — qui a fait de Dard l’un des écrivains français les plus lus du XXe siècle.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques pistes.
1. Saga Malaussène – Tome 1 : Au bonheur des ogres (Daniel Pennac, 1985)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Benjamin Malaussène a un drôle de gagne-pain : bouc émissaire professionnel dans un grand magasin parisien. Concrètement, il endosse les torts de l’enseigne face aux clients furieux — lesquels, pris de pitié devant ce pauvre bougre, finissent par retirer leur plainte. Le système fonctionne à merveille, jusqu’au jour où des bombes se mettent à exploser dans les rayons, toujours à proximité immédiate de Benjamin. Très vite, la police et ses collègues commencent à le regarder d’un œil soupçonneux.
Autour de lui gravite la tribu Malaussène au grand complet : Thérèse qui lit l’avenir dans les astres, Clara qui photographie tout ce qui passe, Jérémy qui a un rapport un peu trop enthousiaste aux explosifs, Le Petit qui ne rêve que d’ogres, et Julius, le chien épileptique de la famille — sans doute le personnage le plus fiable du lot. Leur mère, éternelle amoureuse, a depuis longtemps pris le large — et confié sa marmaille à l’aîné.
Installé dans le Belleville populaire et cosmopolite des années 1980, ce premier volet de la saga est un polar burlesque où l’intrigue sert avant tout de tremplin à un délire verbal permanent. Langue qui dérape, personnages extravagants, refus obstiné du sérieux : le cousinage avec San-Antonio saute aux yeux — la grivoiserie en moins, la tendresse familiale en plus.
2. Nocturne pour assassin (Fred Kassak, 1957)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Un étudiant commet un meurtre sous l’emprise de la jalousie. La police conclut au suicide. Dix ans s’écoulent, et le jeune homme, devenu adulte respectable, se croit définitivement tiré d’affaire. Mais à quelques jours seulement de la prescription des faits, un mystérieux individu prétend détenir la preuve que la mort n’avait rien d’un suicide. Le piège se referme, et le chantage commence.
Fred Kassak — de son vrai nom Pierre Humblot — est un auteur injustement méconnu qui a pourtant raflé le prix Mystère de la critique pour ce roman et le Grand Prix de littérature policière pour On n’enterre pas le dimanche. Plusieurs de ses livres ont été portés à l’écran, notamment par Michel Audiard — ce qui en dit long sur ses dialogues et son sens de la réplique. Kassak n’a jamais considéré ses livres comme de simples « polars » : ce sont des comédies de meurtre, agencées avec la rigueur d’un vaudeville de Feydeau, où les retournements de situation valent autant que la chute finale. Un humour noir très français, pince-sans-rire et féroce, condensé en un format court qui ne laisse aucun répit.
3. Carambolages (Fred Kassak, 1959)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
On reste chez Kassak. Gilbert est un employé modeste, coincé en bas de l’échelle dans une entreprise de tourisme. Sa maîtresse attend un enfant, son mariage approche (avec une autre, évidemment) et ses fins de mois sont calamiteuses. Un jour, devant une partie de billard, l’illumination lui vient : pour grimper dans la hiérarchie, le plus simple reste encore d’éliminer son supérieur direct. L’effet domino fera le reste.
Le roman, sélectionné pour le Grand Prix de l’humour noir (finalement attribué cette année-là à Raymond Queneau pour Zazie dans le métro — la concurrence était rude), a été adapté au cinéma en 1963 par Marcel Bluwal et Pierre Tchernia, avec Jean-Claude Brialy, Michel Serrault et Louis de Funès. Kassak n’a jamais pardonné au film d’avoir transformé son ironie en guignolade. Le roman, lui, reste intact : un portrait acide du petit monde de l’entreprise et de ses ambitions minuscules, où chacun est prêt à tout pour un bureau un étage plus haut.
4. Poulets grillés (Sophie Hénaff, 2015)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le 36 quai des Orfèvres change de patron. Le nouveau directeur, soucieux de faire briller les statistiques, décide de regrouper tous les flics ingérables dans une seule brigade fantôme. Au menu : un poissard, un alcoolique, une joueuse compulsive, un boxeur au cerveau un peu cabossé, une romancière à succès et quelques autres spécimens que personne ne veut plus voir dans un commissariat. À la tête de ce bataillon de bras cassés, on nomme Anne Capestan, commissaire brillante mais mise au placard pour avoir tiré une balle de trop lors d’une arrestation. Sa mission officieuse : se taire et ne rien résoudre.
Sauf que Capestan n’est pas du genre docile. La brigade hérite de l’intégralité des affaires non résolues de la région parisienne — une montagne de dossiers classés, censée l’occuper sans faire de vagues. Personne ne s’attend à ce que ces poulets grillés se révèlent coriaces. C’est pourtant ce qui arrive : ils commencent à remuer des affaires que d’autres auraient préféré voir rester dans les tiroirs.
Le roman a reçu le prix Arsène-Lupin en 2015 et le prix des lecteurs du Livre de Poche l’année suivante. On y retrouve cet esprit de troupe, cette solidarité des cabossés et cet humour de vestiaire qui faisaient déjà le charme de la bande à San-Antonio — version contemporaine, mixte et sans Bérurier (quoique le capitaine Merlot, imbibé de rouge, fasse un remplaçant honorable).
5. La Daronne (Hannelore Cayre, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Patience Portefeux, 53 ans, veuve, deux filles adultes et une mère en EHPAD. Elle gagne sa vie comme traductrice-interprète judiciaire : des heures d’écoutes téléphoniques de dealers à retranscrire pour le compte de la police. Le problème : elle est payée au noir par le ministère de la Justice, n’aura jamais de retraite et ne laissera rien à ses filles. Le jour où cette réalité lui saute aux yeux dans un appartement sinistre de Belleville, Patience prend une décision radicale. Grâce aux informations récoltées via les écoutes, elle détourne plus d’une tonne de cannabis et se reconvertit en trafiquante. Son nom de guerre : la Daronne.
Hannelore Cayre est avocate pénaliste dans le civil, et ça se sent. Le monde judiciaire et ses aberrations, les petits arrangements entre flics et voyous, la précarité des auxiliaires de justice : tout sonne juste, sans didactisme ni lourdeur. Le roman a obtenu le Grand Prix de littérature policière et a été adapté au cinéma avec Isabelle Huppert dans le rôle principal.
En 170 pages à peine, La Daronne fait le portrait d’une femme ordinaire que le système pousse de l’autre côté de la loi — avec une ironie féroce et un cynisme jubilatoire qui rappellent les meilleurs moments de Frédéric Dard, quand celui-ci laissait de côté les pitreries de Bérurier pour regarder le monde en face.
6. Commissaire Montalbano – Tome 1 : La Forme de l’eau (Andrea Camilleri, 1994)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
À Vigàta, petite ville de la Sicile orientale, un terrain vague baptisé « le Bercail » sert de point de ralliement aux prostituées, aux dealers et aux couples en quête de discrétion. Un matin, on y retrouve le cadavre de l’ingénieur Luparello — parrain politique local et récent leader de la Démocratie chrétienne — dans sa BMW, le pantalon sur les chevilles. Mort naturelle, conclut le médecin légiste : arrêt cardiaque en galante compagnie. Affaire classée, souhaite tout le monde. Mais le commissaire Salvo Montalbano, bourru, flegmatique et doté d’un solide appétit (pour les rougets de roche comme pour la vérité), relève quelques détails qui ne collent pas.
Montalbano est un flic atypique : communiste déclaré, anarchiste dans l’âme, incapable de respecter les horaires et allergique à la hiérarchie. Il peut compter sur son équipe du commissariat de Vigàta, dont l’inénarrable Catarella qui malmène la langue italienne comme personne. Autour de lui, toute une société sicilienne défile — politiciens véreux, avocats retors, mafieux discrets et petites gens qui tentent de survivre entre la loi et son contraire.
Ce premier volume d’une série qui compte plus de trente titres a reçu le prix Mystère de la critique en 1999. Andrea Camilleri y a inventé un univers où le polar épouse la comédie humaine à l’italienne — même gouaille populaire que chez Dard, même tendresse pour les petites gens, même ironie face aux puissants. Seul le climat change : ici, c’est la Sicile qui mène la danse.
7. Dortmunder – Tome 1 : Pierre qui roule (Donald E. Westlake, 1970)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
John Dortmunder sort de prison. Il est fauché. Son vieux complice Andy Kelp l’attend à la sortie avec une Cadillac volée et une proposition alléchante : dérober une émeraude sacrée pour le compte de l’ambassadeur du Talabwo, un petit pays africain fictif. La pierre est exposée dans un musée new-yorkais et appartient à la nation rivale de l’Akinzi. Dortmunder, génie de la planification, monte son équipe : Kelp (optimiste invétéré), Stan Murch le chauffeur qui connaît New York comme sa poche, Chefwick le serrurier fou de trains miniatures, et le séduisant Alan Greenwood. Le plan est impeccable. L’exécution, nettement moins.
Car l’émeraude va leur échapper. Encore. Et encore. Cinq tentatives, cinq fiascos rocambolesques — dont un épisode mémorable où un complice avale la pierre pour échapper à la police. Dortmunder est le jumeau comique de Parker, l’autre personnage fétiche de Westlake (publié sous le pseudonyme de Richard Stark) : là où Parker est un criminel froid et efficace, Dortmunder est un pessimiste chronique poursuivi par la poisse et entouré d’imbéciles talentueux.
Adapté au cinéma en 1972 sous le titre Les Quatre Malfrats avec Robert Redford, ce premier volume a inauguré une série de quinze romans. Pierre qui roule offre aux lecteurs et lectrices de San-Antonio un plaisir du même ordre : des catastrophes qui s’empilent avec une logique implacable, des dialogues absurdes au comptoir d’un bar miteux, et une bande de losers magnifiques à laquelle on s’attache malgré tout.
8. Queue de poisson (Carl Hiaasen, 2004)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Chaz Perrone est docteur en biologie marine — du moins sur le papier, car il serait bien incapable de dire dans quel sens progresse le Gulf Stream. Ce qu’il sait faire, en revanche, c’est magouiller : il fournit de faux certificats environnementaux à un groupe agroalimentaire qui empoisonne tranquillement les Everglades. Lorsqu’il se persuade que sa femme Joey — riche, athlétique et nettement plus intelligente que lui — a découvert ses trafics, il décide de la balancer par-dessus bord lors d’une croisière. Mieux qu’un divorce.
Le hic, c’est que Joey est une ancienne championne de natation. Repêchée au large de la Floride par un ex-flic ermite qui vit sur une île, coiffé d’un bonnet de bain et nourri des animaux écrasés trouvés sur les routes, elle décide de ne pas prévenir la police. Ce ne serait pas assez drôle. Elle préfère revenir hanter son mari, le pousser à la paranoïa et orchestrer sa chute avec une patience méthodique.
Carl Hiaasen, journaliste au Miami Herald, est le grand nom du polar déjanté made in Florida. Ses romans sont peuplés de personnages grotesques, de combines foireuses et d’une faune locale — humaine et animale — passablement cinglée. Derrière le rire, Hiaasen règle ses comptes avec les promoteurs immobiliers, les élus vénaux et tous ceux qui sacrifient la nature au profit du dollar. L’humour noir, la satire sociale et les personnages plus grands que nature : on n’est pas si loin de San-Antonio. Simplement, ici, le soleil tape plus fort et les alligators rôdent en coulisses.