Publié en 1719, Robinson Crusoé de Daniel Defoe est considéré comme l’un des tout premiers romans d’aventures en langue anglaise. Écrit à la première personne, il retrace les vingt-huit années de survie de Robinson sur une île inhabitée située au large de l’Orénoque, près des côtes vénézuéliennes, après le naufrage de son navire. Inspiré librement de l’histoire vraie du marin écossais Alexander Selkirk, abandonné sur l’île de Juan Fernández de 1704 à 1709, le roman connaît un succès foudroyant dès sa parution. Robinson y affronte la solitude, apprend à domestiquer son environnement, puis sauve de la mort un indigène qu’il baptise Vendredi et dont il fait son serviteur — un duo maître/subordonné devenu l’un des plus célèbres de la littérature. Le livre a engendré un genre littéraire à part entière — la robinsonnade.
Si vous venez de refermer Robinson Crusoé et que vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques suggestions : des îles, de la débrouillardise, de la solitude — et parfois un tigre du Bengale en prime.
1. L’Île mystérieuse (Jules Verne, 1875)

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En pleine guerre de Sécession — la guerre civile américaine (1861-1865), qui oppose les États du Nord, abolitionnistes, à ceux du Sud, esclavagistes —, cinq prisonniers nordistes s’évadent de Richmond, alors capitale de la Confédération sudiste, à bord d’un ballon. Le groupe réunit des compétences complémentaires : l’ingénieur Cyrus Smith, son fidèle serviteur affranchi Nab, le reporter Gédéon Spilett, le marin Pencroff et le jeune naturaliste en herbe Harbert. Pris dans un ouragan, ils s’écrasent sur une île perdue du Pacifique sud qu’ils baptisent l’île Lincoln, en hommage au président abolitionniste. Privés de tout, ils s’installent en colons et entreprennent de « civiliser » leur nouveau territoire avec une ingéniosité qui ferait pâlir un manuel de survie.
Car c’est là tout le sel du roman : grâce aux connaissances encyclopédiques de Cyrus Smith, les naufragés fabriquent du savon, de la nitroglycérine, du verre, de l’acier — on se demande à quel moment ils trouvent le temps de dormir. Verne transforme chaque problème pratique en leçon de chimie, de physique ou de géologie, et le lecteur·ice apprend au passage comment on produit du fer à partir de minerai ou comment fonctionne un télégraphe électrique. Mais l’île Lincoln recèle aussi des phénomènes inexplicables : des secours providentiels surviennent dans les moments critiques, comme si une main invisible veillait sur la petite colonie.
Ce mystère constitue le fil rouge du récit et relie L’Île mystérieuse à deux autres romans de Verne. On y croise Ayrton, un ancien criminel abandonné sur un îlot dans Les Enfants du capitaine Grant, ici revenu à l’état quasi sauvage après des années d’isolement. Et l’on y retrouve le capitaine Nemo, le mystérieux commandant du sous-marin Nautilus dans Vingt mille lieues sous les mers, vieilli, proche de la mort, et dont on apprend enfin l’identité véritable. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu ces deux romans au préalable, mais leur connaissance donne au dénouement une profondeur supplémentaire. L’Île mystérieuse fonctionne à la fois comme une robinsonnade collective et comme le point de convergence de toute une trilogie — l’un des sommets des Voyages extraordinaires, la grande série romanesque que Verne a publiée sur plus de quarante ans chez l’éditeur Hetzel.
2. Le Robinson suisse (Johann David Wyss, 1812)

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Le pasteur bernois Johann David Wyss a rédigé cette histoire entre 1794 et 1798, sans la moindre ambition éditoriale : il voulait simplement offrir à ses quatre fils un récit dont ils pourraient tirer des leçons de vie et de morale. La première édition paraît en 1812, publiée par son fils Johann Rudolph, et connaît un succès immédiat dans toute l’Europe. L’intrigue est limpide : à la suite d’un naufrage, une famille suisse — le père, la mère et leurs quatre garçons (Fritz, Ernest, Jack et Franz) — se retrouve échouée sur une île de l’Indonésie et entreprend d’y reconstruire, jour après jour, un quotidien aussi semblable que possible à celui qu’elle a perdu.
Là où le Robinson de Defoe affronte seul les rigueurs de la survie, la famille Wyss bénéficie d’un avantage considérable : un père qui semble connaître absolument tout — des propriétés de chaque plante aux techniques de construction navale, en passant par la médecine et la poterie. L’île, de son côté, offre une générosité botanique et zoologique qui défie allègrement la vraisemblance géographique, réunissant en un seul lieu des espèces venues de tous les continents. Jules Verne, pourtant grand admirateur du roman, ne manquera pas de s’en amuser dans ses propres écrits.
Le ton est résolument didactique et imprégné de piété chrétienne, ce qui correspond à l’esprit de l’époque et à la vocation pastorale de l’auteur. Mais derrière la leçon de morale, Le Robinson suisse reste l’une des toutes premières robinsonnades à poser la question suivante : que se passe-t-il quand ce n’est plus un homme seul, mais une famille entière qui doit survivre sur une île ? Le fait de devoir nourrir, protéger et éduquer des enfants change radicalement les enjeux — un principe narratif qui sera repris d’innombrables fois après Wyss, de Jules Verne aux séries télévisées contemporaines.
3. Vendredi ou les Limbes du Pacifique (Michel Tournier, 1967)

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Premier roman de Michel Tournier, publié en 1967 et couronné la même année par le Grand prix du roman de l’Académie française, Vendredi ou les Limbes du Pacifique est une réécriture délibérément philosophique de Robinson Crusoé. Le mot « limbes » n’est pas anodin : dans la théologie catholique, il désigne le séjour des âmes qui n’ont pas reçu le baptême — un entre-deux, ni enfer ni paradis. L’île de Tournier est exactement cela : un lieu suspendu, où rien n’est encore décidé et où tout reste à inventer. Robinson, rescapé du naufrage de La Virginie, échoue sur cette île qu’il baptise Speranza (« Espérance » en italien). Loin du Defoe pragmatique et pieux, le Robinson de Tournier traverse d’abord une phase de désespoir radical — il se vautre dans la boue, perd le sens du temps, frôle la folie. Puis il se ressaisit et tente d’imposer à l’île un ordre civilisé : il se proclame gouverneur, crée des lois, cultive, construit — il reproduit, en somme, tout le modèle de la société occidentale dont il est issu.
L’arrivée de Vendredi, un jeune indigène, renverse cette logique de fond en comble. Là où Defoe faisait de Vendredi un serviteur docile et reconnaissant, Tournier en fait celui qui libère Robinson de lui-même. En détruisant accidentellement la grotte où Robinson entreposait sa poudre, Vendredi fait exploser — au sens propre — tout l’édifice de la civilisation reconstituée : les réserves, les outils, le calendrier, l’ordre minutieux que Robinson avait mis des années à bâtir. Et c’est à partir de cette table rase que Robinson découvre une autre façon de vivre : non plus travailler, accumuler et mesurer le temps, mais jouer, pêcher, dormir au soleil, exister au présent et sans programme. Les deux hommes deviennent égaux.
Le titre du roman dit tout : c’est Vendredi, et non Robinson, qui est au centre. Tournier inverse la hiérarchie du livre de Defoe et pose une question que son prédécesseur esquivait : que devient un être humain quand il n’a plus personne en face de lui ? Pas seulement sur le plan pratique, mais psychologique — comment pense-t-on, comment garde-t-on prise sur le réel quand aucun regard ne vient confirmer que l’on existe ? Le philosophe Gilles Deleuze, qui a écrit la postface du roman, résumait ainsi le problème : sans autrui, c’est la notion même du possible qui disparaît — il n’y a plus de « derrière la colline », plus de « demain sera différent ». Tournier donne à cette idée une forme concrète et parfois dérangeante : Robinson développe avec l’île Speranza un rapport charnel — il s’enfonce littéralement dans la terre, s’y love, s’y perd — avant que Vendredi ne l’entraîne vers autre chose : avec les restes de l’explosion, ils fabriquent une harpe éolienne, un cerf-volant, des parures — des objets sans utilité productive, faits pour le seul plaisir d’exister. En 1971, Tournier en livrera une version remaniée pour la jeunesse, Vendredi ou la Vie sauvage, plus accessible mais considérablement allégée.
4. L’Île des dauphins bleus (Scott O’Dell, 1960)

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Ce roman jeunesse de l’Américain Scott O’Dell s’inspire de l’histoire véridique de la Femme solitaire de l’île San Nicolas, une Amérindienne Nicoleño qui vécut seule pendant dix-huit ans sur cette île de l’archipel des Channel Islands (au large de la côte sud de la Californie), au XIXe siècle. Baptisée Juana María par les missionnaires catholiques qui la recueillirent en 1853, elle mourut sept semaines après son arrivée sur le continent, sans que personne n’ait jamais pu comprendre sa langue. Son véritable nom reste inconnu.
Dans le roman, elle s’appelle Karana. Après le massacre des guerriers de sa tribu par des chasseurs de loutres aléoutes — des peuples autochtones d’Alaska, ici au service de marchands de fourrures russes —, les survivants embarquent sur un navire pour fuir l’île. Mais le bateau lève l’ancre sans Karana ni son petit frère Ramo, restés à terre. Commence alors une longue période de survie solitaire au cours de laquelle la jeune fille construit des armes — ce que les lois de sa tribu interdisent formellement aux femmes —, bâtit un abri, affronte les chiens sauvages qui rôdent sur l’île et finit par apprivoiser leur chef, qu’elle nomme Rontu.
Récompensé par la médaille Newbery en 1961 — la plus prestigieuse distinction américaine en littérature jeunesse —, L’Île des dauphins bleus a marqué des générations de jeunes lecteur·ices anglophones. Le livre se singularise par son héroïne féminine, rare dans le genre de la robinsonnade à l’époque de sa parution, et par la place centrale qu’occupent les animaux dans le récit : Rontu, le chien sauvage devenu compagnon fidèle, les loutres qui jouent dans le varech, les dauphins qui entourent l’île — Karana ne survit pas contre la faune, mais avec elle, dans un équilibre entre chasse nécessaire et attachement sincère.
5. Le Royaume de Kensuké (Michael Morpurgo, 1999)

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En septembre 1987, Michael, onze ans, embarque avec ses parents et sa chienne Stella Artois sur le voilier Peggy Sue pour un tour du monde. Ses parents, tous deux licenciés de leur usine en Angleterre, ont décidé de réaliser un vieux rêve plutôt que de chercher un nouvel emploi. Une nuit, en pleine tempête dans le Pacifique, le garçon et sa chienne passent par-dessus bord. Michael se réveille sur une île déserte — ou du moins qu’il croit déserte. Très vite, de la nourriture et de l’eau fraîche apparaissent à côté de lui. Quelqu’un veille, dans l’ombre.
Ce quelqu’un, c’est Kensuké, un vieil homme japonais qui vit seul sur l’île depuis plus de quarante ans. Ancien médecin dans la marine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, il a appris la destruction de Nagasaki par la bombe atomique le 9 août 1945 et cru avoir perdu sa femme Kimi et son fils Michiya dans la catastrophe. Naufragé peu après, il a choisi de rester sur l’île, devenu gardien d’une colonie d’orangs-outans qu’il protège de braconniers venus par la mer. La manière dont le garçon et le vieil homme passent de la cohabitation hostile à l’amitié constitue le cœur du récit. Kensuké apprend à Michael la pêche au harpon, la peinture à l’encre sur coquillages et carapaces, et surtout une attention au vivant — aux grands singes, aux poissons, au rythme des saisons — qui n’a rien à voir avec ce qu’on enseigne dans les écoles anglaises.
Le livre tire sa force d’un désaccord fondamental entre ses deux personnages : Michael veut à tout prix allumer un feu de détresse, Kensuké s’y oppose farouchement, car un feu attirerait les braconniers qui massacrent ses orangs-outans. Partir ou rester, être sauvé ou protéger ce qu’on aime — cette tension ne se relâche qu’au dénouement. Le post-scriptum final, dans lequel Michael adulte reçoit une lettre qui change rétrospectivement toute l’histoire de Kensuké, est un coup au cœur soigneusement préparé.
6. Sa Majesté des mouches (William Golding, 1954)

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Si les robinsonnades classiques postulent que l’être humain, livré à lui-même, saura reconstruire la civilisation, Sa Majesté des mouches prend le parti inverse — et le résultat n’est pas joli à voir. Le roman de William Golding s’ouvre sur le crash d’un avion en plein Pacifique, dans le contexte flou d’une guerre (Golding ne précise jamais laquelle) : un groupe de garçons anglais, âgés de six à douze ans, se retrouve seul sur une île tropicale, tous les adultes ayant péri. L’aventure ressemble d’abord à des vacances inespérées. On élit un chef — Ralph —, on organise des tours de garde pour entretenir un feu de signalisation, on chasse le cochon sauvage.
Puis tout dérape. Jack, le rival de Ralph, entraîne une faction de chasseurs dans une spirale de violence tribale. La peur d’une « Bête » imaginaire, nourrie par l’obscurité et l’isolement, permet à Jack de rallier les indécis autour de lui. Porcinet, le garçon myope et asthmatique qui incarne la raison, est ridiculisé puis tué. Simon, le seul à avoir compris que la Bête n’est rien d’autre que la violence tapie en chacun d’eux, est battu à mort par le groupe entier lors d’une danse frénétique nocturne — les garçons, aveuglés par la peur et l’excitation, l’ont pris pour la Bête elle-même.
Le titre renvoie à Belzébuth — littéralement « le Seigneur des mouches » en hébreu —, nom que les enfants donnent à une tête de truie empalée sur un pieu. Officier de la Royal Navy pendant la Seconde Guerre mondiale et témoin du Débarquement en Normandie, Golding livre ici une fable sur la fragilité de l’ordre social : combien de temps faut-il, sans lois ni adultes, pour que des enfants bien élevés se transforment en meute ? La réponse, selon Golding, est : beaucoup moins longtemps qu’on ne voudrait le croire. Prix Nobel de littérature en 1983.
7. Suzanne et le Pacifique (Jean Giraudoux, 1921)

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La jeune Suzanne, dix-huit ans, native de Bellac dans le Limousin, gagne un voyage autour du monde. Son bateau fait naufrage, et la voici seule survivante sur une île du Pacifique. Le postulat est classique ; le traitement l’est beaucoup moins. Car Jean Giraudoux — diplomate de carrière, futur grand nom du théâtre français avec La guerre de Troie n’aura pas lieu — ne s’intéresse guère à la survie pratique de son héroïne. Ici, pas de construction d’abri méthodique, pas d’inventaire des ressources, pas de clôture contre les sauvages. La nature est généreuse, fantaisiste, presque onirique : les pommiers donnent des oranges, les figuiers des cerises, les bêtes poilues pondent des œufs.
Ce qui intéresse Giraudoux, c’est ce qui se passe dans la tête de Suzanne — et dans la langue qu’elle invente pour nommer un monde dont elle est la seule spectatrice. On a souvent qualifié ce roman de Robinson Crusoé au féminin, mais la comparaison atteint vite ses limites. Là où Robinson domestique, catalogue, exploite, Suzanne contemple, rêve et se laisse porter. Le récit tient davantage du poème en prose que du roman d’aventures, et Giraudoux y glisse des piques à Pascal — dont Suzanne a emporté les Pensées comme seul bagage intellectuel, sans en tirer le moindre réconfort — et à la littérature de naufrage en général.
Publié en 1921, dédié à Suzanne Bolland — la compagne de Giraudoux, qui deviendra son épouse —, le livre est né d’une expérience personnelle : soldat au Proche-Orient pendant la Première Guerre mondiale, l’écrivain avait connu une période d’isolement sur une presqu’île. On retrouve dans le roman cette sensation d’être soustrait·e au monde et à ses catastrophes : Suzanne, sur son île, ignore tout de la guerre qui ravage l’Europe, et son retour à Bellac, à la fin du récit, prend des airs de réveil brutal. C’est un livre à réserver aux lecteur·ices qui acceptent de troquer l’action contre la contemplation — et les nœuds marins contre les figures de style.
8. L’Histoire de Pi (Yann Martel, 2001)

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Piscine Molitor Patel — dit Pi, parce qu’un adolescent prénommé d’après une célèbre piscine Art déco de Paris a vite appris à se trouver un surnom moins encombrant — est le fils du directeur du zoo de Pondichéry, en Inde. Lorsque sa famille décide d’émigrer au Canada, tout le monde embarque à bord d’un cargo japonais, animaux compris. Le navire coule. Pi se retrouve seul survivant sur un canot de sauvetage. Enfin, presque seul : Richard Parker, un tigre du Bengale de trois cents kilos, est aussi du voyage.
S’ensuivent 227 jours de dérive sur l’océan Pacifique, au cours desquels Pi — végétarien convaincu, passionné de zoologie et adepte à la fois de l’hindouisme, du christianisme et de l’islam — doit trouver le moyen de cohabiter avec un félin qui le considère alternativement comme un compagnon de radeau et comme un repas potentiel. Le roman de Yann Martel est à la fois un récit de survie maritime, une fable sur la foi et une interrogation sur le pouvoir des histoires que l’on se raconte pour ne pas sombrer.
La force du livre tient à son dénouement. Recueilli au Mexique, Pi est interrogé par deux enquêteurs japonais qui ne croient pas un mot de son histoire au tigre. Il leur propose alors une version alternative, sans animaux, infiniment plus sordide — et leur demande laquelle ils préfèrent. Le lecteur·ice est invité·e à faire le même choix. Lauréat du Man Booker Prize en 2002 — l’une des récompenses littéraires les plus convoitées du monde anglophone —, adapté au cinéma par Ang Lee sous le titre L’Odyssée de Pi en 2012, L’Histoire de Pi s’est vendu à plus de sept millions d’exemplaires dans le monde — preuve que, parfois, l’histoire avec le tigre est effectivement la meilleure.