Pour rien au monde (Never) est un roman d’espionnage de l’écrivain britannique Ken Follett, paru en novembre 2021 aux éditions Robert Laffont. Il met en scène plusieurs personnages répartis entre les États-Unis, le Tchad, la Chine et la péninsule coréenne : Pauline Green, première femme présidente des États-Unis, Chang Kai, vice-ministre du Renseignement extérieur chinois, et trois agents de la CIA et de la DGSE en mission au Sahel.
Inspiré par ses recherches sur la Première Guerre mondiale pour l’écriture de La Chute des géants, Ken Follett y pose une question glaçante : un enchaînement de décisions rationnelles pourrait-il, sans que personne ne le veuille vraiment, déclencher un troisième conflit mondial ? Près de 900 pages restituent, avec une précision quasi documentaire, les mécanismes d’escalade militaire entre grandes puissances nucléaires — le tout publié moins de quatre mois avant l’invasion russe en Ukraine.
Si vous venez de refermer ce pavé et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. 2034 (Elliot Ackerman & James Stavridis, 2021)

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Nous sommes en 2034. Au large de la mer de Chine méridionale, la commodore Sarah Hunt intercepte un chalutier en détresse lors d’une patrouille de routine. Au même moment, un F-35 américain perd ses commandes au-dessus de l’espace aérien iranien et son pilote, Chris « Wedge » Mitchell, tombe aux mains de l’ennemi. Ces deux incidents, en apparence isolés, vont enclencher une spirale de confrontation entre Washington et Pékin dont aucun des protagonistes ne mesure encore l’ampleur. Au bout de la spirale : la guerre nucléaire.
Le pedigree des auteurs n’est pas anodin. Elliot Ackerman est un ancien marine décoré du Silver Star et du Purple Heart après cinq missions en Irak et en Afghanistan. James Stavridis, amiral à la retraite, a commandé la flotte américaine et dirigé les forces de l’OTAN en Europe. Lorsqu’ils décrivent les réflexes d’un état-major en pleine crise, ils ne spéculent pas : ils se souviennent. Le roman refuse le confort d’un héros providentiel capable de tout résoudre seul et repose sur une poignée de personnages — militaires, diplomates, officiers du renseignement — dont aucun ne voit l’ensemble de la partie. Davantage tragédie classique que techno-thriller, le récit montre que la fierté des nations et les erreurs de calcul font plus de dégâts que les arsenaux.
Si Pour rien au monde vous a fait frissonner parce qu’il montre comment la Troisième Guerre mondiale pourrait naître d’un malentendu, 2034 enfonce le clou : il la fait advenir, et en compte les victimes par millions.
2. État de terreur (Hillary Clinton & Louise Penny, 2021)

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Après quatre années de repli américain sur la scène internationale — le lecteur ou la lectrice attentif·ve reconnaîtra sans peine le modèle —, une nouvelle administration prend ses fonctions à Washington. À la surprise générale, le président nomme Ellen Adams, ancienne magnat des médias et critique virulente de sa campagne, au poste de secrétaire d’État. L’idée est claire : la museler sous le poids des responsabilités. Sauf qu’une série d’attentats terroristes frappe l’Europe, puis menace directement les États-Unis, et Ellen Adams se retrouve en première ligne d’une conspiration qui implique le Pakistan, l’Afghanistan, l’Iran, la mafia russe et des armes nucléaires disséminées dans la nature.
C’est le duo d’autrices qui donne au livre sa singularité. Hillary Clinton a occupé le poste de secrétaire d’État de 2009 à 2013 ; les détails protocolaires, les arcanes diplomatiques et l’angoisse face à la prolifération nucléaire qu’elle a glissés dans l’intrigue ne relèvent pas de la fiction mais du vécu. Louise Penny, de son côté, est la créatrice de l’inspecteur-chef Armand Gamache — lequel fait d’ailleurs une brève apparition dans le roman, un clin d’œil qui réjouira les fidèles de la série Three Pines. Le portrait d’un gouvernement américain qui découvre l’étendue des dégâts laissés par son prédécesseur a quelque chose de terriblement familier — assez pour que l’on hésite, par moments, entre le thriller et le compte rendu.
On pourra reprocher au roman de régler des comptes politiques mal déguisés (le président sortant se nomme Eric Dunn, et la ressemblance s’arrête là, bien entendu). Mais cette charge assumée a un effet secondaire inattendu : elle rend la menace terroriste d’autant plus crédible que le contexte politique, lui, est calqué sur le réel.
3. Je suis Pilgrim (Terry Hayes, 2013)

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Le cadavre d’une jeune femme est retrouvé dans la baignoire d’un hôtel sordide de Manhattan, le visage dissous à l’acide, les dents arrachées. Personne ne parvient à identifier la victime — jusqu’à ce que les enquêteurs découvrent que le meurtrier s’est appuyé sur un traité de criminologie ultra-pointu pour effacer toute trace. Problème : l’auteur de ce traité n’est autre que Pilgrim, nom de code d’un ancien chef d’unité des services secrets américains, officiellement retiré de la circulation. Rappelé en urgence par la Maison-Blanche, il va comprendre que cet homicide n’est que le premier fil d’un écheveau autrement plus vaste. Car à l’autre bout du monde, un homme connu sous le nom du Sarrasin — ancien moudjahidin devenu ennemi insaisissable de l’Occident — a mis au point un plan pour répandre une souche mortelle de variole sur le sol américain.
Terry Hayes, scénariste de Mad Max 2 et de From Hell, signe ici son premier roman — et 900 pages pour un coup d’essai, il fallait oser. Le pari est tenu. De Manhattan à l’Arabie saoudite, de l’Afghanistan à la Turquie et à la Syrie, l’intrigue traverse un monde post-11 Septembre où la paranoïa a remplacé la guerre froide. Le duel entre Pilgrim et le Sarrasin fonctionne d’autant mieux que les deux adversaires sont traités avec la même épaisseur : là où tant de thrillers se contentent de terroristes en carton-pâte, Hayes prend le temps de retracer le parcours, les blessures et les motivations de chacun.
On tient là un thriller d’espionnage à l’ancienne, avec des chapitres courts taillés comme des séquences de cinéma. Si vous avez aimé les agents de terrain de Pour rien au monde — Abdul, Tamara, Tab — et leur travail de l’ombre au Sahel, Je suis Pilgrim joue dans le même registre, avec le volume poussé à onze.
4. La Somme de toutes les peurs (Tom Clancy, 1991)

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Voici le patriarche de la liste, et peut-être le roman qui a le mieux anticipé les cauchemars géopolitiques du XXIe siècle — depuis 1991. Jack Ryan, devenu directeur adjoint de la CIA, participe à l’élaboration d’un ambitieux plan de paix au Moyen-Orient destiné à stabiliser la région après la chute du communisme et la guerre du Golfe. Le plan semble fonctionner, ce qui ne fait pas que des heureux. Un groupe terroriste met la main sur une bombe nucléaire israélienne égarée pendant la guerre du Kippour en 1973, et la confie à d’anciens physiciens est-allemands pour la transformer en arme thermonucléaire opérationnelle. Leur objectif : frapper les États-Unis et déclencher une confrontation entre Washington et Moscou.
Avec ce roman, Clancy fait ce qu’il sait faire de mieux : transformer la géopolitique en page-turner. Le récit fonctionne par accumulation de points de vue — diplomates, militaires, terroristes, sous-mariniers, conseillers du président — et aucun d’entre eux ne perçoit l’ensemble du tableau. Les quelque mille pages dissèquent avec une minutie presque obsessionnelle les rouages techniques et institutionnels d’une crise nucléaire : fabrication de la bombe, protocoles de lancement, chaîne de commandement, communications entre la Maison-Blanche et le Kremlin via le téléphone rouge. Certains passages relèvent davantage du cours de physique nucléaire que du roman, il faut l’admettre. Sauf que cette surcharge finit par produire son propre effroi : quand l’impensable se produit — et il se produit —, on comprend exactement comment, pourquoi, et à quel point la riposte pourrait anéantir la civilisation.
La postface, dans laquelle Clancy expose frontalement son horreur de l’arme nucléaire, confirme que le roman n’a jamais été qu’un simple divertissement : c’est aussi un plaidoyer. Un classique du genre, adapté au cinéma en 2002 avec Ben Affleck dans le rôle de Jack Ryan.
5. La Flotte fantôme (P.W. Singer & August Cole, 2015)

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On change de registre — ou plutôt de décennie. Ici, le conflit n’est ni nucléaire ni souterrain : il est technologique, spatial et numérique. En 2030, un attentat radiologique en Arabie saoudite a fait flamber le prix du pétrole et plongé l’économie mondiale dans la récession. En Chine, un coup d’État militaire a renversé le Parti communiste et installé le Directoire, un régime plus agressif encore. Avec le soutien de la Russie, ce nouveau pouvoir lance une opération d’envergure : l’invasion de Hawaï, convoitée pour ses gigantesques réserves de gaz naturel dans le Pacifique. Un Pearl Harbor numérique paralyse les satellites américains, neutralise les systèmes GPS et cloue au sol une bonne partie de l’aviation. La marine est aveugle. L’Amérique, humiliée.
P.W. Singer, consultant pour le Département d’État et la franchise Call of Duty (un CV qui ne manque pas de panache), et August Cole, ancien journaliste au Wall Street Journal, ont conçu ce roman comme un exercice de prospective militaire à peine déguisé en fiction. Chaque technologie décrite dans le livre — drones autonomes, cyberattaques, guerre spatiale, robots de combat — est documentée par plus de 400 notes de fin qui renvoient à des sources réelles. Le récit saute d’un camp à l’autre sans prévenir : officiers de la marine américaine qui remettent en service de vieux navires pour contourner le sabotage électronique, hackeuses chinoises, résistant·es hawaïen·nes, forces spéciales polonaises. Le titre, La Flotte fantôme, désigne justement cette armada de bâtiments obsolètes qui devient le dernier espoir d’une contre-offensive.
Si Pour rien au monde vous a interpellé·e par sa description de la montée aux extrêmes entre superpuissances, La Flotte fantôme pousse le raisonnement un cran plus loin : et si la prochaine guerre mondiale ne reposait plus sur la dissuasion nucléaire, mais sur la maîtrise des réseaux et de l’espace ? Le roman a d’ailleurs été recommandé comme lecture obligatoire par plusieurs hauts gradés du Pentagone — ce qui est soit rassurant, soit franchement inquiétant, selon le point de vue.