Publié en mai 2024 aux éditions Fleuve Noir, Norferville est le vingt-quatrième roman de Franck Thilliez. Il prend place dans une ville minière fictive du Grand Nord québécois, inspirée de Schefferville, à la lisière des provinces de Terre-Neuve et du Labrador. Le corps sauvagement mutilé d’une jeune Française, Morgane, y est retrouvé dans la neige, non loin d’une réserve autochtone innue. L’enquête est confiée à un duo inédit : Teddy Schaffran, criminologue lyonnais et père de la victime, et Léonie Rock, policière métisse originaire de Norferville, contrainte de revenir dans un lieu qu’elle avait fui vingt ans plus tôt après y avoir subi un viol. Entre tensions communautaires, froid extrême et légendes innues, le roman aborde la question des violences faites aux femmes autochtones au Canada. Pour l’occasion, Thilliez met son duo Sharko-Henebelle au repos et livre un récit autonome, imprimé à 180 000 exemplaires, où l’enquête policière cède souvent le terrain à l’atmosphère.
Si vous avez refermé Norferville avec l’envie de rester dans le froid un peu plus longtemps, voici quelques suggestions dans la même veine — des polars enracinés dans des terres rudes, des hivers féroces et des communautés aux secrets bien gardés.
1. Une saison pour les ombres (R.J. Ellory, 2023)

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1972, nord-est du Canada. La petite communauté de Jasperville survit grâce aux mines de fer, coincée entre des hivers de huit mois, des ours, des loups et — si l’on en croit les Algonquiens du coin — le wendigo, créature anthropophage des légendes autochtones qu’on n’a pas spécialement envie de croiser au détour d’un sentier. Quand le corps d’une adolescente est retrouvé aux abords de la forêt, la violence des blessures laisse supposer une attaque animale. Tout le monde prie pour que cette version soit la bonne. Mais d’autres corps suivront.
En 2010, Jack Devereaux, qui a fui Jasperville vingt-six ans plus tôt, reçoit un appel qui l’oblige à y retourner : son frère Calvis vient d’être arrêté pour tentative de meurtre. Ce retour forcé est aussi une confrontation avec un passé que Jack avait enseveli — un premier amour trahi, un frère abandonné, des morts jamais élucidées. R.J. Ellory, plus proche ici du roman noir que du thriller, prend le temps de bâtir le portrait d’une communauté isolée où l’on survit tant bien que mal, et où les mensonges, à force de durer, finissent par ressembler à la vérité.
De tous les titres de cette liste, c’est sans doute celui qui partage le plus d’ADN avec Norferville : ville minière fictive, Grand Nord canadien, cohabitation difficile entre colons et autochtones, froid à faire douter de l’existence du printemps. L’intrigue fonctionne sur deux temporalités — les années 1970 et le présent — qui convergent vers un dénouement dont on ne voit rien venir, et qui pourtant, rétrospectivement, ne pouvait pas être autre.
2. Le Dernier Lapon (Olivier Truc, 2012)

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Depuis quarante jours, la Laponie est plongée dans la nuit. À Kautokeino, petite ville du nord de la Norvège, un éleveur de rennes nommé Mattis est retrouvé mort, les oreilles tranchées — le marquage traditionnel réservé aux bêtes de la région. Presque simultanément, un tambour de chaman d’une valeur inestimable disparaît du musée local. Les enquêteurs Klemet Nango, policier sami désabusé, et Nina Nansen, sa jeune coéquipière fraîchement débarquée du sud, sont convaincus que les deux affaires sont liées.
Leur enquête remonte le fil du temps jusqu’à une expédition de Paul-Émile Victor en 1939. Elle les oblige à déchiffrer les paroles sibyllines des joïks — les chants traditionnels samis — et à se frayer un chemin entre fondamentalistes protestants, indépendantistes samis et éleveurs en perpétuel conflit territorial. Olivier Truc, journaliste et correspondant du Monde à Stockholm pendant plus de vingt ans, a mis toutes ces années de terrain dans ce qu’on a vite qualifié d’ethno-polar — un terme qui lui va comme un gumpi.
Récompensé par le prix Quais du polar et le prix Mystère de la critique en 2013, Le Dernier Lapon ouvre la série La Police des rennes. Peu de polars offrent une fenêtre aussi précise sur un peuple minoritaire dont la survie culturelle reste menacée — et c’est précisément ce qui le rapproche de Norferville, où les Innus occupent une place similaire.
3. Horreur boréale (Åsa Larsson, 2006)

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À Kiruna, ville minière de Laponie suédoise, une ferveur religieuse inédite s’est emparée de la population depuis que Viktor Strandgård, surnommé « le Pèlerin du Paradis », a survécu à un grave accident. Mais un matin, on découvre Viktor dans le temple de cristal de l’Église de la Force originelle : éventré, les yeux arrachés, les mains coupées. Sa sœur Sanna, suspecte numéro un, appelle à l’aide son amie d’enfance Rebecka Martinsson, avocate fiscaliste à Stockholm.
Rebecka n’a aucune envie de remettre les pieds à Kiruna. C’est la ville qu’elle a fuie, la communauté religieuse dont elle s’est arrachée. Mais l’amitié — ou ce qu’il en reste — l’oblige à revenir. Son enquête officieuse la met rapidement en danger face aux disciples de l’Église, qui semblent avoir beaucoup à cacher sous la neige et les prières. Åsa Larsson, elle-même originaire de Kiruna et ancienne avocate fiscaliste (on ne fait pas plus autobiographique comme point de départ), signe avec Horreur boréale un polar imprégné de critique religieuse, où les dérives sectaires prospèrent d’autant mieux que le Grand Nord tient tout le monde à distance.
Prix du premier roman policier suédois en 2003, Horreur boréale lance la série Rebecka Martinsson, adaptée au cinéma en 2007 puis en série télévisée en 2017. Comme Norferville, le roman ancre son intrigue dans une ville minière coupée du monde — mais ici, c’est la foi dévoyée, et non le froid, qui fait le plus de dégâts.
4. Glacé (Bernard Minier, 2011)

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Décembre 2008, dans une vallée encaissée des Pyrénées. Les ouvriers d’une centrale hydroélectrique découvrent au petit matin le cadavre d’un cheval sans tête, accroché à la falaise glacée, à 2 000 mètres d’altitude. Le même jour, une jeune psychologue prend son premier poste à l’institut Wargnier, centre psychiatrique de haute sécurité perché au-dessus de la vallée, qui abrite les psychopathes les plus dangereux d’Europe. Parmi eux, Julian Hirtmann, accusé du viol et du meurtre de plusieurs femmes — et dont l’ADN est retrouvé sur le corps du cheval. Le commandant Martin Servaz, flic hypocondriaque, amateur de Mahler et volontiers misanthrope, est dépêché sur place.
Servaz comprend vite que la mort du cheval n’est qu’un prologue. Les meurtres se succèdent à Saint-Martin-de-Comminges (ville fictive, tout comme Norferville), et l’enquête, menée avec la capitaine de gendarmerie Irène Ziegler, l’entraîne dans un face-à-face avec un criminel dont la sophistication n’a d’égale que la cruauté. Le cadre pyrénéen en plein hiver — la neige, le brouillard, le silence, et cet institut psychiatrique qui surplombe le tout — empêche toute respiration, pour les personnages comme pour le lecteur·ice.
Classé par le Sunday Times parmi les 100 meilleurs polars depuis 1945, Glacé est le premier tome de la saga Martin Servaz et a été adapté en série sur M6 en 2017. Pour celles et ceux qui ont aimé Norferville mais préfèrent les frissons hexagonaux, c’est la porte d’entrée idéale — avec l’avantage non négligeable de sept tomes à dévorer ensuite.
5. Snjór (Ragnar Jónasson, 2016)

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Snjór signifie « neige » en islandais — autant dire que le programme est annoncé dès la couverture. Ari Thór Arason, jeune policier tout juste sorti de l’école de Reykjavik, débarque pour sa première affectation à Siglufjördur, ancien village de pêcheurs situé tout au nord de l’Islande, accessible uniquement par un tunnel creusé dans la montagne. Les journaux y arrivent avec un jour de retard. Il ne se passe rien. Jamais. Personne ne ferme sa porte à clé.
Jusqu’au jour où une jeune femme meurt, à moitié nue dans la neige, et où un vieil écrivain renommé fait une chute fatale dans le théâtre local. Ari Thór se retrouve au cœur d’une petite communauté où chacun tient l’autre par ses secrets. Les tempêtes ferment l’accès au tunnel, la nuit polaire s’installe, et un sentiment de claustrophobie implacable s’empare du village — et de quiconque le lit. Ce huis clos à l’islandaise, quelque part entre Agatha Christie et la fin du monde, doit beaucoup à la mécanique classique du whodunit : une galerie de suspects, un lieu clos, et une vérité qui se dérobe.
Ragnar Jónasson, avocat de profession et traducteur de quatorze romans d’Agatha Christie en islandais — le cursus parfait, en somme —, a entamé avec Snjór la série Dark Iceland, qui compte six tomes. Si Norferville vous a donné le goût des communautés enclavées où tout le monde se connaît (et où personne ne dit la vérité), Siglufjördur est votre prochaine destination.
6. Tu me manqueras demain (Heine Bakkeid, 2020)

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Thorkild Aske a connu des jours meilleurs. Ancien enquêteur de la police des polices norvégienne, il sort de prison avec la psyché en miettes, une douleur chronique au ventre et les canaux lacrymaux détruits — ce qui signifie qu’il ne peut même plus pleurer, un comble pour un homme qui aurait toutes les raisons de le faire. L’agence pour l’emploi lui propose un avenir radieux dans un centre d’appels. Mais son psychiatre, avec le tact propre aux psychiatres de fiction, lui demande un service : retrouver le fils disparu d’un couple d’amis, un jeune homme parti rénover un phare sur un îlot perdu dans l’extrême nord de la Norvège.
Thorkild accepte à contrecœur et embarque pour cet îlot battu par les tempêtes d’automne, où les légendes locales évoquent le Draug — l’équivalent norvégien de l’Ankou breton, entité qui vient chercher les vivants pour les emmener chez les morts. Entre hallucinations, effets secondaires de ses traitements et phénomènes difficilement explicables, la question de savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas cesse assez vite de trouver une réponse claire. Heine Bakkeid pousse le curseur de l’anti-héros nordique à un niveau rarement atteint : Thorkild est brisé, dépendant aux antalgiques, hanté par le spectre d’une femme morte par sa faute — et pourtant armé d’un humour noir qui l’empêche, tout juste, de sombrer complètement.
Souvent comparé à Shutter Island de Dennis Lehane pour sa dimension gothique et psychologique, Tu me manqueras demain est le premier volet d’une trilogie complétée par Rendez-vous au paradis et Nous n’allons pas nous réveiller. Un conseil : si vous avez froid après Norferville, ne comptez pas sur Thorkild Aske pour vous réchauffer.
7. L’Île des chasseurs d’oiseaux (Peter May, 2009)

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L’inspecteur Fin Macleod, endeuillé par la perte récente de son fils, est envoyé sur l’île de Lewis, dans les Hébrides extérieures, au nord-ouest de l’Écosse. Un homme y a été assassiné selon un mode opératoire identique à celui d’un meurtre sur lequel Fin enquête à Édimbourg. Le problème — ou plutôt l’un des problèmes —, c’est que Lewis est l’île natale de Fin, qu’il a quittée dix-huit ans plus tôt sans se retourner. Et que les fantômes, sur une île battue par les vents, n’ont nulle part où se cacher.
Le récit alterne entre le présent de l’enquête et les souvenirs de jeunesse de Fin : son amitié complexe avec Artair, dont le père est mort en lui sauvant la vie lors de l’expédition annuelle sur An Sgeir — un rocher inhospitalier où, chaque année depuis des siècles, une douzaine d’hommes se rend pour capturer des poussins de fous de Bassan, les gugas. Cette tradition, bien réelle et toujours pratiquée aujourd’hui, recouvre un drame enfoui que Fin va devoir déterrer. Peter May, Écossais installé dans le Lot depuis les années 2000, a bâti un roman dont le vrai sujet est l’île elle-même : la tourbe, les blackhouses (les vieilles maisons en pierres noires), le gaélique, la mer, le vent — tout contribue à ce que Lewis reste en tête bien après la dernière page.
Fait notable : L’Île des chasseurs d’oiseaux a d’abord été publié en français aux Éditions du Rouergue, après avoir été refusé par tous les grands éditeurs britanniques. Le succès international n’est venu qu’ensuite. C’est le premier volet de la Trilogie écossaise, complétée par L’Homme de Lewis et Le Braconnier du lac perdu — trois romans qui, comme Norferville, prouvent qu’un bon polar a parfois moins besoin d’un tueur ingénieux que d’un lieu où l’on n’aurait jamais voulu mettre les pieds.