My Absolute Darling est un roman de l’écrivain américain Gabriel Tallent, publié en 2017 aux États-Unis et traduit en français par Laura Derajinski aux éditions Gallmeister en 2018. Il se déroule sur la côte nord de la Californie, près de Mendocino. Turtle Alveston a quatorze ans. Elle vit seule avec son père, Martin, dans une maison délabrée cernée par les forêts et l’océan. Martin est un homme charismatique, survivaliste, et profondément abusif : il soumet sa fille à une emprise totale — physique, psychologique, sexuelle. Turtle ne connaît rien d’autre que cette violence et la nature sauvage qui l’entoure. Jusqu’au jour où elle rencontre deux adolescents, Jacob et Brett, et entrevoit pour la première fois la possibilité d’une vie différente. Commence alors un combat pour sa propre survie. Salué par Stephen King en personne, lauréat du prix Marianne 2018 et du prix Libr’à nous du meilleur roman étranger 2019, le roman a secoué nombre de lecteur·ices.
Si vous êtes à la recherche de lectures dans le même registre, voici quelques recommandations.
1. Les jours infinis (Claire Fuller, 2015)

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Les jours infinis est le premier roman de la Britannique Claire Fuller, lauréat du prix Desmond Elliott. Peggy Hillcoat a huit ans lorsque son père, James, adepte du survivalisme et persuadé de l’imminence de la fin du monde, l’emmène « en voyage » dans une forêt reculée. Les vacances se muent en perpétuité le jour où il lui annonce que le reste du monde a disparu. Plus de Londres, plus de mère pianiste, plus rien — sinon une hutte en bois, un piano bricolé et des jours qui s’étirent sans calendrier.
Le récit alterne entre l’été 1976, où la petite Peggy s’enfonce dans les bois avec un père dont les mensonges deviennent de plus en plus opaques, et l’année 1985, où l’adolescente de dix-sept ans réapparaît dans la maison familiale après neuf ans d’absence. Comment est-elle revenue ? Et surtout : que s’est-il réellement passé dans cette forêt ? Claire Fuller installe un malaise tenace, quelque part entre le conte initiatique et le fait divers. Si la relation entre un père manipulateur et sa fille prise au piège vous rappelle celle de Turtle et Martin, rien d’étonnant — Libération a d’ailleurs rapproché ce roman de la noirceur de Sukkwan Island.
2. La fille du roi des marais (Karen Dionne, 2017)

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Helena mène une vie sans aspérités : un mari, deux filles, des confitures à vendre au marché. Mais lorsqu’un détenu s’évade d’une prison du Michigan, la façade se fissure. Car Helena est l’enfant d’un viol. Sa mère, kidnappée adolescente, a été retenue prisonnière pendant des années dans une cabane sans électricité ni eau courante, cachée au fond des marais. Helena y a grandi en sauvageonne, formée par son père à la chasse, au pistage et à la survie — jusqu’au jour où elle a compris l’étendue exacte de sa cruauté.
Vingt ans plus tard, l’homme que la presse a surnommé le Roi des Marais court de nouveau dans la nature, et Helena sait que la police n’a aucune chance. La seule personne capable de retrouver cet expert des marécages, c’est son élève : sa propre fille. Le roman prend alors la forme d’une traque inversée — l’enfant contre le père — où les chapitres oscillent entre le présent haletant et les souvenirs d’une enfance hors du monde. Comme dans My Absolute Darling, toute la tension repose sur l’ambivalence terrible d’une fille qui a aimé un père monstrueux. Le marais du Michigan n’est pas un simple décor : sa moiteur, ses bruits, son odeur de vase saturent chaque chapitre au point qu’on en sort les pieds mouillés.
3. L’Histoire de Bone (Dorothy Allison, 1992)

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En Caroline du Sud, les étés sont étouffants et les soirées se passent sur la véranda, à boire du thé glacé. Ruth Anne Boatwright, surnommée Bone par sa famille et estampillée « bâtarde » par le comté de Greenville, se souvient. Elle revoit sa grand-mère édentée et impertinente, ses tantes farouches, ses oncles ivrognes, sa mère aimante — et la haine qui monte en elle, un peu plus chaque jour, contre Glen, son beau-père. Car derrière les portes fermées, Glen frappe et abuse, et la mère de Bone, aveuglée par l’amour, ne parvient pas à protéger sa fille.
Ce récit largement autobiographique — finaliste du National Book Award en 1992 — est un texte féroce sur l’Amérique blanche et pauvre, celle que personne ne met sur les cartes postales. Dorothy Allison refuse la pitié, refuse le misérabilisme, et choisit la rage comme carburant narratif. La force du livre tient à cette double dynamique : la violence insoutenable du foyer et la chaleur bruyante du clan Boatwright, ces femmes usées mais indestructibles qui offrent à Bone ses seuls îlots de tendresse. On retrouve ici l’écho de Turtle : une gamine qui encaisse, serre les dents, et dont l’indépendance d’esprit sera peut-être la seule porte de sortie.
4. Le paradis blanc (Kristin Hannah, 2018)

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Lorsque Ernt rentre de la guerre du Vietnam, sa fille Leni, dix ans, ne reconnaît pas son père. L’homme rieur d’avant la captivité a cédé la place à un être hanté, agressif, paranoïaque. Quand il hérite d’une masure en Alaska — léguée par le père d’un ami mort dans ses bras —, toute la famille y voit l’espoir d’un nouveau départ. L’Alaska, ses étés sans fin, son soleil de minuit, sa communauté rude mais solidaire : un paradis, donc. Du moins en apparence.
Car les longs hivers noirs et l’isolement agissent comme un révélateur. La brutalité d’Ernt envers sa femme Cora s’intensifie, et Leni se retrouve témoin impuissante d’une relation conjugale destructrice, coincée entre l’amour pour ses deux parents et l’instinct de survie. Kristin Hannah déploie ici une saga familiale sur une quinzaine d’années (1974-1986), où l’Alaska est tour à tour splendeur et enfer glacé. La question qui hante le roman — pourquoi Cora ne part-elle pas ? — est la même que celle qui taraude les lecteur·ices de My Absolute Darling au sujet de Turtle. Et la réponse, dans les deux cas, n’a rien de simple.
5. Betty (Tiffany McDaniel, 2020)

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Betty Carpenter naît en 1954 « dans une baignoire vide à pieds de griffon », sixième enfant d’une fratrie de huit. Sa mère, Alka, est blanche ; son père, Landon, est cherokee. Cette dualité fait de Betty une métisse à la peau brune dans l’Ohio rural des années 1960, où la couleur de votre peau décide à peu près de tout. On la surnomme « la Petite Indienne », et le surnom n’a rien de tendre dans la bouche de ses camarades.
Pourtant, l’enfance de Betty n’est pas que souffrance. Elle est aussi bercée par la magie des récits de son père, homme d’une bonté rare qui transforme le quotidien en mythologie cherokee, invente des histoires d’étoiles pas encore mûres et d’oiseaux au cœur de verre. C’est cette tension — entre la poésie de Landon et la cruauté du monde : racisme, inceste, suicide, misère — qui donne au roman sa force particulière. Tiffany McDaniel a puisé dans la vie de sa propre mère, et a mis près de dix-huit ans à écrire ce livre. Le résultat, couronné par le prix du roman Fnac 2020 et le prix America, est un pavé de 700 pages où la grâce et l’horreur se succèdent parfois au sein d’un même chapitre. Comme My Absolute Darling, Betty raconte une enfance saccagée — mais aussi le refus obstiné de se laisser définir par elle.
6. Ma sombre Vanessa (Kate Elizabeth Russell, 2020)

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En l’an 2000, dans un prestigieux pensionnat de Nouvelle-Angleterre, Vanessa Wye, élève brillante de quinze ans, tombe sous le charme de Jacob Strane, son professeur de littérature, quarante-deux ans. Il lui murmure des vers de Nabokov, la convainc qu’elle est exceptionnelle, qu’ils sont deux âmes sombres qui se reconnaissent. Une relation s’installe, qui va durer des années. En 2017 — à l’ère de #MeToo —, Strane est accusé d’abus sexuel par une autre ancienne élève. Vanessa est contactée pour témoigner. Elle refuse.
Tout le vertige du roman tient dans cette question : Vanessa a-t-elle été victime, ou a-t-elle choisi ? Kate Elizabeth Russell nous enferme dans la tête de son héroïne et ne nous en laisse jamais sortir. On assiste, impuissant·e, au lent travail de manipulation de Strane et au récit que Vanessa se fabrique pour survivre — cette « histoire d’amour » qu’elle se raconte depuis l’âge de quinze ans et qui pourrait bien ne jamais avoir existé. On pense inévitablement à My Absolute Darling : dans les deux cas, un adulte reconfigure la réalité d’une adolescente pour mieux l’asservir. Et dans les deux cas, le chemin vers la lucidité passe par la destruction de tout ce qu’on s’est raconté pour tenir debout.
7. Sukkwan Island (David Vann, 2008)

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Une île du sud de l’Alaska. Pas de route, pas de voisins — on n’y accède qu’en hydravion ou par bateau. C’est là que Jim décide d’emmener son fils Roy, treize ans, pour y vivre un an dans une cabane isolée. Après deux mariages ratés et une succession d’échecs, Jim voit dans ce séjour l’occasion de repartir de zéro et de renouer avec ce garçon qu’il connaît à peine. Mais Jim est un homme en perdition, et l’isolement ne fait qu’accélérer la chute. La cabane prend l’eau, les provisions manquent, les silences entre père et fils deviennent assourdissants.
David Vann, qui s’est inspiré de sa propre histoire familiale (son père s’est suicidé en Alaska), construit un face-à-face d’une noirceur implacable — à peine deux cents pages où la nature, magnifique et indifférente, ne sauvera personne. Puis arrive cette page. Celle dont tout le monde parle sans jamais rien révéler, et qui redistribue les cartes avec la violence d’un coup de fusil. Couronné par le prix Médicis étranger en 2010, Sukkwan Island partage avec My Absolute Darling l’Alaska sauvage, un père défaillant et la conviction que la famille peut être le lieu le plus dangereux du monde.
8. Une histoire des loups (Emily Fridlund, 2017)

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Madeline a quinze ans, vit avec ses parents dans une bicoque au bord d’un lac du Minnesota et n’a pas grand monde à qui parler. Ses parents, anciens membres d’une communauté, se sont repliés dans un silence dont on ne sait jamais s’il est paisible ou simplement résigné. Alors, quand une jeune famille — Patra, son mari Léo et leur petit garçon Paul — emménage sur la rive opposée, Madeline les observe aux jumelles avec une curiosité qui confine à l’obsession.
Bientôt engagée comme baby-sitter, la jeune fille entre dans l’intimité de ce foyer étrange. Derrière la gaieté fragile de Patra et l’autorité sourde de Léo se cache quelque chose que Madeline perçoit sans parvenir à le formuler. Quelque chose qui concerne Paul, cinq ans, et qui va mal finir. Emily Fridlund a construit ce livre comme un piège à retardement : on sait dès les premières pages qu’un drame a eu lieu, mais on ne comprend que progressivement ce que Madeline a vu — ou refusé de voir. Tout le roman tourne autour de cette question : que doit-on à un enfant qui n’est pas le sien, et que se passe-t-il quand on choisit le silence ? Le Minnesota d’Emily Fridlund, avec ses lacs gelés et ses forêts noyées dans la brume, offre un décor aussi beau et inhospitalier que la Californie du Nord de Gabriel Tallent.
9. Une éducation (Tara Westover, 2018)

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Tara Westover n’a jamais eu d’acte de naissance. Ni de dossier scolaire, ni de dossier médical. Son père, mormon et survivaliste, était convaincu que l’école publique était une machination du diable et que la médecine officielle relevait du complot. Dans leur ferme isolée de l’Idaho, au pied de Buck’s Peak, la famille Westover stockait des conserves pour la Fin des Temps, travaillait à la casse de ferraille paternelle et se soignait aux plantes. Tara n’a mis les pieds dans une salle de classe qu’à seize ans.
Ce récit autobiographique retrace le parcours improbable d’une jeune femme qui passe de cette ferme coupée du monde aux amphis de Harvard puis de Cambridge, où elle obtient un doctorat en histoire. Mais Une éducation n’est pas un conte de fées sur la méritocratie. C’est surtout l’histoire d’une rupture familiale douloureuse : à mesure que Tara apprend à penser par elle-même, le fossé se creuse avec un père dont la paranoïa s’aggrave et un frère aîné dont les coups restent impunis. Le dilemme qui hante chaque page — la loyauté envers les siens contre la loyauté envers soi-même — est aussi celui de Turtle dans My Absolute Darling. Sauf qu’ici, les faits sont réels.