Publié en 1782, Les Liaisons dangereuses est un roman épistolaire de Pierre Choderlos de Laclos. À travers la correspondance croisée de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont, il dépeint les machinations de deux libertins qui instrumentalisent le désir et les sentiments pour dominer ceux qui les entourent.
Le livre fit scandale dès sa parution, mais la lucidité de son regard sur les rapports entre les sexes en ont fait l’un des sommets du roman français du XVIIIe siècle. Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions taillées dans le même tissu.
1. Les Égarements du cœur et de l’esprit (Crébillon fils, 1736)

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Le jeune Meilcour, dix-sept ans, fait son entrée dans le monde aristocratique parisien. Partagé entre Madame de Lursay, amie de sa mère qui entreprend son éducation sentimentale, et la jeune Hortense de Théville, il découvre un univers régi par des codes implicites où chaque geste, chaque silence a valeur de stratégie. À ses côtés, le libertin Versac — dont Laclos s’inspirera pour le personnage de Valmont — incarne le modèle du petit-maître accompli.
Sous la forme de mémoires rétrospectifs, Crébillon fils livre une radiographie des jeux de pouvoir amoureux au sein de l’aristocratie parisienne. Le roman, resté inachevé, ne couvre que les premiers pas du héros vers le libertinage, mais cette incomplétude renforce le sentiment d’un apprentissage toujours en cours. Longtemps oublié, redécouvert dans les années 1960, il est aujourd’hui tenu pour l’un des textes fondateurs du roman libertin français.
2. Les Malheurs de l’inconstance (Claude-Joseph Dorat, 1772)

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Dix ans avant Les Liaisons dangereuses, Dorat publie ce roman épistolaire où un Duc libertin, éconduit par la marquise de Syrcé, ourdit sa vengeance par personne interposée. Il confie à son cousin, le comte de Mirbelle — dont le cœur est déjà pris par l’Anglaise Lady Sidley —, la mission de séduire celle qui l’a repoussé. Les cinquante-trois lettres échangées par ce quatuor dessinent une mécanique de la manipulation dont Laclos retiendra la leçon.
L’ouvrage, tombé dans l’oubli malgré l’estime de ses contemporains, constitue le chaînon le plus direct entre le sentimentalisme rousseauiste et la froideur calculatrice des Liaisons. Victime d’une cabale menée par Voltaire et Grimm, Dorat n’a jamais obtenu la reconnaissance que méritait ce texte. La tension y croît lettre après lettre, et les personnages — en particulier Madame de Syrcé, dont les résistances sont autant de victoires morales — ne se laissent jamais réduire à des types.
3. Clarisse Harlowe (Samuel Richardson, 1748)

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Ce monumental roman épistolaire — l’un des plus longs de la littérature anglaise — suit le destin de Clarissa, jeune femme vertueuse en butte à la tyrannie de sa famille, qui la pousse vers un mariage forcé. Pour y échapper, elle se place sous la protection du séduisant Lovelace, aristocrate libertin dont les véritables intentions n’ont rien à voir avec ses promesses. Entre la résistance morale de l’héroïne et l’obstination du séducteur, le roman déploie un affrontement de plusieurs centaines de pages dont l’issue est irréversible.
Richardson a durablement marqué toute la littérature européenne du XVIIIe siècle, de Rousseau à Laclos. Diderot voyait en Clarisse Harlowe l’un des plus grands livres jamais écrits. Le roman pose la question du consentement et de la vertu face à la coercition, et révèle la violence que peut recouvrir le langage de la galanterie.
4. Point de lendemain (Vivant Denon, 1777)

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En une seule nuit, tout se joue. Un jeune homme, abordé à l’Opéra par une certaine Madame de T., se laisse entraîner dans un château où se succèdent bosquets au clair de lune, pavillons secrets et boudoirs tapissés de miroirs. Chaque étape est réglée d’avance par la dame, qui satisfait son désir sans jamais compromettre les apparences vis-à-vis de son mari et de son amant en titre.
Cette brève nouvelle — une trentaine de pages — est l’épure du récit libertin. Vivant Denon, qui fut graveur, diplomate et premier directeur du musée du Louvre, n’a signé qu’un seul texte de fiction — celui-ci. Le film Les Amants de Louis Malle (1958) s’en est librement inspiré. Derrière la légèreté du ton se pose une question que le narrateur formule lui-même dans la dernière ligne : il a cherché la morale de cette aventure, et n’en a trouvé aucune.
5. La Princesse de Clèves (Madame de Lafayette, 1678)

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À la cour d’Henri II, la jeune Mademoiselle de Chartres épouse le prince de Clèves, qu’elle estime sans l’aimer. Lorsqu’elle rencontre le duc de Nemours, elle se découvre une passion qu’elle choisit de combattre plutôt que d’assouvir. Son aveu à son mari — scène devenue célèbre — précipite le drame : jalousie, maladie, mort du prince.
Considéré comme le premier roman d’analyse psychologique français, La Princesse de Clèves place le renoncement au centre de son intrigue. Là où les personnages de Laclos cèdent à la tentation pour mieux dominer, l’héroïne de Madame de Lafayette refuse de céder et se consume dans ce refus même. Un siècle avant Les Liaisons dangereuses, ce roman montrait déjà ce que le sentiment peut détruire dans une société où la transparence est un luxe interdit.
6. Manon Lescaut (Abbé Prévost, 1731)

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Le chevalier des Grieux, jeune homme de bonne famille, rencontre Manon Lescaut et sacrifie tout — rang, fortune, honneur — pour la garder auprès de lui. Manon, aussi attachante qu’insaisissable, oscille entre amour sincère et goût du luxe, quitte à recourir à la prostitution ou à la ruse. Le couple court de fuite en désastre, de Paris à la Louisiane, dans une spirale où le désir se heurte sans cesse à la réalité matérielle.
L’Abbé Prévost a fixé ici le modèle de l’amour comme ruine dans le roman français. Des Grieux, qui raconte sa propre histoire, ne peut s’empêcher de justifier chacune de ses déchéances par la force de son amour — aveuglement que le lecteur observe avec un mélange de compassion et de malaise. Face aux calculs froids de Valmont, des Grieux incarne le versant inverse du libertinage : non pas la maîtrise, mais la capitulation totale devant le désir.
7. Lady Susan (Jane Austen, 1871)

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Lady Susan Vernon, veuve séduisante et désargentée, s’installe chez son beau-frère pour y trouver un nouveau terrain de chasse. Par le jeu des lettres échangées entre les différents protagonistes, on découvre une femme d’une intelligence retorse, déterminée à marier sa fille à un riche imbécile et à soumettre le jeune Reginald De Courcy à son ascendant. L’entourage assiste, impuissant, à ses machinations.
Écrit vers 1794 mais publié à titre posthume, ce court roman épistolaire est une œuvre de jeunesse où la future autrice d’Orgueil et Préjugés affûte déjà son ironie. Le personnage de Lady Susan, souvent rapproché de la marquise de Merteuil — Austen avait probablement eu connaissance des Liaisons par sa cousine Eliza de Feuillide —, demeure l’héroïne la plus ouvertement machiavélique de tout son corpus. On y retrouve déjà la précision du trait et l’humour à froid qui feront sa marque.
8. Lettres persanes (Montesquieu, 1721)

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Deux voyageurs persans, Usbek et Rica, parcourent l’Europe et s’étonnent, dans leur correspondance, des mœurs françaises. Derrière la satire politique et religieuse — la cour de Louis XIV, la bulle Unigenitus, le système de Law — se déploie un drame plus intime : celui du sérail qu’Usbek a laissé derrière lui à Ispahan et qui, en son absence, sombre dans la révolte et la violence.
Montesquieu a inventé avec ce roman l’une des formes épistolaires les plus fécondes de la littérature française. Le regard étranger — faussement naïf, en réalité acéré — permet de faire voir la société d’Ancien Régime comme si on la découvrait pour la première fois. Mais c’est dans les lettres venues du sérail que le livre acquiert sa force la plus trouble : la tyrannie d’Usbek sur ses femmes, exercée à distance par des eunuques, préfigure les rapports de domination et de surveillance que Laclos décortiquera soixante ans plus tard.
9. La Nouvelle Héloïse (Jean-Jacques Rousseau, 1761)

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Saint-Preux, précepteur roturier, s’éprend de son élève Julie d’Étange, fille de la noblesse. Leur passion se heurte aux interdits de classe : Julie finit par épouser Monsieur de Wolmar, homme sage et athée, et tente de bâtir avec lui un bonheur fondé sur la vertu et la raison. L’irruption de Saint-Preux dans leur existence met cette fragile harmonie à l’épreuve.
Immense succès de librairie au XVIIIe siècle, La Nouvelle Héloïse a imposé le modèle du roman sentimental dont Laclos prendra, par inversion, le contre-pied exact dans ses Liaisons. Là où Rousseau croit à la rédemption par le sentiment, Laclos montrera son instrumentalisation cynique. Lire les deux textes à la suite, c’est mesurer tout l’écart entre l’idéalisme rousseauiste et le désenchantement qui lui répond vingt ans plus tard.
10. Le Journal du séducteur (Søren Kierkegaard, 1843)

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Johannes, esthète méthodique, entreprend la séduction de la jeune Cordélia. Mais sa quête n’a rien de spontané : chaque rencontre, chaque silence, chaque lettre obéit à un calcul minutieux. Il ne cherche pas tant la possession physique que la domination intellectuelle et morale, la jouissance de voir l’autre se transformer sous l’effet de sa manœuvre. Une fois Cordélia conquise, il se retire — l’intérêt s’éteint avec la résistance.
Extrait du vaste ouvrage Ou bien… ou bien, ce texte — nourri de la rupture de Kierkegaard avec Régine Olsen — dépasse le simple récit de séduction. Il incarne ce que le philosophe nomme le « stade esthétique » de l’existence : une vie vouée à l’instant, au possible, au refus de tout engagement durable. Johannes est un Valmont philosophe, un Don Juan du Nord dont l’arme n’est pas le corps mais la parole.
11. Adolphe (Benjamin Constant, 1816)

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Adolphe, jeune homme brillant mais velléitaire, entreprend la conquête d’Ellénore par vanité autant que par désir. Quand il l’obtient, il s’aperçoit que le sentiment s’est tari — mais il ne parvient pas à rompre. Le roman est le récit de cette paralysie sentimentale : un homme qui n’aime plus mais ne sait pas partir, une femme qui pressent l’abandon mais s’accroche.
En moins de cent pages, Benjamin Constant a livré l’un des textes les plus lucides sur la lâcheté amoureuse. Le récit est nourri de son propre lien tumultueux avec Germaine de Staël. Là où les libertins de Laclos agissent avec une froide détermination, Adolphe subit une situation qu’il a lui-même créée. Ce roman court et sec, dépouillé de tout ornement, n’a pas pris une ride : on reconnaît Adolphe chaque fois qu’une relation survit à la mort du sentiment qui l’a fait naître.
12. Les Amours du chevalier de Faublas (Louvet de Couvray, 1787)

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Faublas, jeune aristocrate à la beauté androgyne, débarque à Paris et enchaîne les aventures galantes à un rythme effréné. Pour rejoindre la marquise de B***, il se travestit en femme — stratagème qui engendre quiproquos, portes qui claquent et scènes dignes d’un vaudeville. Mais il est aussi amoureux de la vertueuse Sophie, et cette tension entre libertinage et amour sincère structure les trois volets du roman.
Publié à la veille de la Révolution, cet imposant roman-mémoires — plus de mille pages — est le dernier grand roman libertin du XVIIIe siècle. Le ton oscille entre la comédie la plus enlevée et un dénouement sombre, où morts et folie viennent solder les comptes du plaisir. L’ouvrage, quasi oublié, a été réhabilité par Michel Delon, qui compare la vivacité de sa narration à celle d’Alexandre Dumas.
13. Bel-Ami (Guy de Maupassant, 1885)

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Georges Duroy, ancien sous-officier sans fortune, arrive à Paris et comprend vite que son seul capital est son physique avantageux. Grâce à ses conquêtes successives — Madame Forestier, Madame de Marelle, Madame Walter —, il gravit les échelons du journalisme et de la politique. Chaque liaison est un marchepied vers le pouvoir, chaque femme un instrument de son ascension.
Maupassant transpose ici les mécaniques du libertinage aristocratique dans la bourgeoisie de la IIIe République. Duroy est un Valmont sans éducation ni raffinement, un arriviste dont le cynisme se nourrit de l’opportunité plutôt que de la stratégie. Le roman est aussi une charge contre la presse, la finance coloniale et les mœurs politiques de l’époque. Sa froideur clinique et son refus de tout sentimentalisme en font un pendant naturaliste aux Liaisons dangereuses.
14. Madame Bovary (Gustave Flaubert, 1857)

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Emma Bovary, épouse d’un médecin de campagne médiocre, rêve d’une existence à la hauteur de ses lectures romanesques. Ses deux liaisons — avec le cynique Rodolphe, qui la séduit avec des lieux communs romantiques, puis le timoré Léon — ne font que creuser l’écart entre ses aspirations et la réalité. L’endettement, le mensonge et la désillusion l’enferment dans une spirale dont l’issue est fatale.
Flaubert a conçu son héroïne comme une victime des illusions romanesques — celles-là mêmes que produisait la littérature sentimentale du XVIIIe siècle. Emma est, d’une certaine façon, une lectrice de Rousseau abusée par ses propres fictions intérieures. Si Laclos montrait des manipulateurs conscients de leur jeu, Flaubert montre une femme manipulée par ses propres fantasmes. D’une impartialité méthodique, il refuse toute compassion comme toute condamnation.