Publié en août 2024 aux éditions Michel Lafon, Les Guerriers de l’hiver est le premier roman historique d’Olivier Norek, jusqu’alors connu pour ses polars (Code 93, Territoires, Surface…). Il retrace la guerre d’Hiver (novembre 1939 – mars 1940), ce conflit aussi bref que sanglant au cours duquel la Finlande, trois millions d’habitants à peine, a tenu tête à l’armée soviétique de Staline. Au cœur du récit se trouve la figure de Simo Häyhä, tireur d’élite surnommé « la Mort Blanche » par les Soviétiques, dont le palmarès reste à ce jour inégalé. Récompensé par le prix Renaudot des lycéens et le prix Jean Giono en 2024, le roman a été un des grands succès de la rentrée littéraire.
Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques suggestions qui éclairent des pans méconnus (ou trop connus pour être vraiment compris) des grands conflits du XXe siècle.
1. Au revoir là-haut (Pierre Lemaitre, 2013)

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Prix Goncourt 2013, Au revoir là-haut s’ouvre dans les derniers jours de la Première Guerre mondiale, le 2 novembre 1918 — autant dire que tout le monde sait la fin de la partie, sauf les soldats qu’on envoie encore se faire tuer. Deux rescapés des tranchées, Albert Maillard, modeste comptable, et Édouard Péricourt, artiste fantasque devenu « gueule cassée », découvrent que leur pays glorifie ses morts avec faste mais se débarrasse de ses vivants sans scrupule. Leur réponse ? Une escroquerie monumentale autour des monuments aux morts, parce qu’après tout, c’est bien le moins que la Nation puisse offrir à ses revenants.
Pierre Lemaitre signe ici un roman picaresque (c’est lui qui revendique le terme, plutôt que « roman historique ») d’une rare cruauté comique. Face à l’odieux lieutenant d’Aulnay-Pradelle, arriviste prêt à tuer les siens pour accélérer sa carrière, Albert et Édouard répondent par la seule arme qui leur reste : l’arnaque. Le livre a été adapté au cinéma par Albert Dupontel en 2017 et constitue le premier volet de la trilogie Les Enfants du désastre, suivie de Couleurs de l’incendie et Miroir de nos peines.
2. Stalingrad (Vassili Grossman, 1952)

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Publié en français sous le titre Pour une juste cause, ce roman-fleuve de plus de mille pages constitue le premier volet du diptyque que Vassili Grossman a consacré à la bataille de Stalingrad. L’action débute pendant l’été 1942, au moment où les troupes de Hitler foncent vers la Volga. Au centre du récit : la famille Chapochnikov, qui vit à Stalingrad et dont les membres — soldats, scientifiques, médecins, ouvriers — se retrouvent dispersés aux quatre coins de l’URSS.
Grossman a lui-même couvert la bataille comme correspondant du journal de l’Armée rouge, L’Étoile rouge, et a passé plus de mille jours au front entre 1941 et 1945. Cette expérience irrigue chaque page, ce qui n’a pas empêché la censure soviétique de s’acharner sur le texte dès sa publication. La Pravda n’a pas hésité à qualifier son auteur d’« ennemi du peuple ». L’ambition de Grossman est ouvertement tolstoïenne : il n’a emporté avec lui au front qu’un seul livre, Guerre et Paix. On retrouve ici la même volonté de saisir un peuple entier à travers une poignée de familles. Mais la suite — Vie et destin — poussera la lucidité bien plus loin que le régime ne pouvait le tolérer.
3. Vie et destin (Vassili Grossman, 1980)

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Second volet du diptyque, Vie et destin reprend les personnages de Stalingrad là où le récit s’était arrêté, en septembre 1942, et les accompagne jusqu’au printemps 1943. Mais là où le premier tome restait, par nécessité, dans les limites acceptables pour le régime, Vie et destin les dynamite. Grossman y pose la question qui lui a coûté sa liberté littéraire : le système soviétique et le système nazi ne sont-ils pas, dans leur mécanique totalitaire, des reflets l’un de l’autre ?
Le manuscrit, achevé en 1960, a été saisi par le KGB en 1961 — jusqu’aux rubans encreurs des machines à écrire, pour empêcher toute reconstitution. L’idéologue Souslov a déclaré que le roman ne pourrait être publié avant « deux ou trois cents ans ». Il n’aura fallu que vingt ans : une copie clandestine a quitté l’URSS et le livre est paru en Occident en 1980. Grossman, mort en 1964, n’a jamais vu son livre imprimé. Au fil de ses huit cents pages, on passe des ruines de Stalingrad aux goulags de Sibérie, des chambres à gaz de Treblinka aux laboratoires de physique de Kazan. La célèbre lettre d’une mère juive à son fils, écrite à la veille de son exécution, est l’un de ces passages qu’on ne relit pas sans difficulté.
4. HHhH (Laurent Binet, 2010)

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Le titre est un acronyme allemand : Himmlers Hirn heißt Heydrich — « le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich ». Un roman-enquête sur l’opération Anthropoid, le plan conçu depuis Londres pour assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo, planificateur de la Solution finale et « protecteur » de Bohême-Moravie. Les exécutants : deux parachutistes tchécoslovaques, Jozef Gabčík et Jan Kubiš.
Ce qui rend HHhH si singulier, c’est la posture de l’auteur. Laurent Binet refuse la toute-puissance du romancier sur l’Histoire. Tout au long du livre, il interrompt son récit pour s’interroger sur la légitimité de ce qu’il écrit : a-t-il le droit d’inventer un dialogue ? De prêter des pensées à Heydrich ? Ce va-et-vient entre narration et doute sur la narration n’a rien d’un exercice de style stérile — il rend le récit plus nerveux, pas moins. Le livre a reçu le prix Goncourt du premier roman et a été salué par des écrivains aussi différents que Mario Vargas Llosa et Bret Easton Ellis. Il s’achève dans la crypte de l’église Saints-Cyrille-et-Méthode, à Prague, où sept hommes ont soutenu un siège de sept heures face à sept cents SS.
5. Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre (Ruta Sepetys, 2011)

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Une nuit de juin 1941, Lina, quinze ans, est arrachée à son foyer de Kaunas, en Lituanie, avec sa mère Elena et son petit frère Jonas. La police secrète soviétique les embarque dans un wagon à bestiaux pour un voyage de six semaines, direction la Sibérie. Leur crime ? Avoir un père universitaire, donc suspect aux yeux du régime stalinien. Ce roman retrace un pan largement méconnu de la Seconde Guerre mondiale : la déportation massive des populations des pays baltes vers les camps de travail soviétiques, qui a coûté la vie à un tiers de la population de ces pays.
Ruta Sepetys, Américaine d’origine lituanienne, a puisé dans l’histoire de sa propre famille pour écrire ce premier roman — son père avait fui la Lituanie pour échapper à la déportation. Elle a ensuite voyagé sur place, interrogé des survivants, consulté des archives. La force du récit tient à sa sobriété : pas de pathos appuyé, pas de discours sur l’horreur — juste le regard de Lina, qui refuse de tout céder à ses bourreaux. L’adolescente dessine en cachette, transforme ses maigres feuilles en témoignages, convaincue que quelqu’un, un jour, les retrouvera. Le livre a été traduit dans plus de quarante langues.
6. Le Sel de nos larmes (Ruta Sepetys, 2016)

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Hiver 1945. L’Allemagne s’effondre. Des centaines de milliers de civils fuient l’avancée de l’Armée rouge vers la côte de la mer Baltique, dans l’espoir d’embarquer sur un navire. Ruta Sepetys construit son récit autour de quatre voix : Joana, jeune infirmière lituanienne ; Florian, déserteur prussien qui a dérobé un trésor volé par les nazis ; Emilia, adolescente polonaise de quinze ans enceinte après un viol ; et Alfred, matelot allemand, nazi convaincu dont les lettres imaginaires à une certaine Hannelore révèlent peu à peu un portrait glaçant.
Ces quatre destins convergent vers un même objectif : monter à bord du Wilhelm Gustloff, un ancien navire de croisière reconverti en transport militaire et civil. Le 30 janvier 1945, le paquebot est torpillé par un sous-marin soviétique. Plus de 9 000 personnes périssent — soit six fois plus que lors du naufrage du Titanic. Cette tragédie reste pourtant quasiment inconnue du grand public. Ruta Sepetys en fait le point d’orgue d’un roman choral aux chapitres très courts — deux ou trois pages chacun —, si bien qu’on tourne les pages à la vitesse à laquelle les personnages fuient.
7. Les Bienveillantes (Jonathan Littell, 2006)

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Prix Goncourt et Grand Prix du roman de l’Académie française 2006, Les Bienveillantes pèse ses neuf cents pages — et chacune compte. Écrit en français par un Américain de trente-neuf ans, le roman prend la forme des mémoires de Maximilien Aue, ancien officier SS. Aue s’adresse directement au lecteur — « Frères humains » — et ne regrette rien. Il a fait son travail, voilà tout.
Le pari de Jonathan Littell est de raconter la Seconde Guerre mondiale du point de vue d’un bourreau, et non d’une victime. On suit Aue des massacres perpétrés par les Einsatzgruppen en Ukraine jusqu’à la chute de Berlin, via Stalingrad et Auschwitz. Le personnage est un bureaucrate cultivé, homosexuel, obsédé par une relation incestueuse avec sa sœur jumelle, capable de disserter sur Bach entre deux rapports d’extermination. Le titre renvoie aux Euménides d’Eschyle — ces divinités qui poursuivent les meurtriers de leur propre sang. Le roman a provoqué des débats féroces : certains historiens ont contesté la vraisemblance de certains épisodes, tandis que d’autres — comme Jorge Semprún — l’ont qualifié de « roman de ce début de siècle ». Quel que soit le camp dans lequel on se range, on ne referme pas ce livre de la même façon qu’on l’a ouvert.
8. L’Armée des ombres (Joseph Kessel, 1943)

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Voici un livre écrit à chaud. En 1943, depuis Londres où il s’est engagé dans les Forces françaises libres, Joseph Kessel rédige ce qui deviendra le roman-symbole de la Résistance française. La commande viendrait du général de Gaulle lui-même : « Écrivez un livre pour apprendre au monde ce qu’est la résistance française. » Tous les noms et les lieux ont été modifiés — en 1943, la moindre identification pouvait signifier la mort.
Le récit suit Philippe Gerbier, chef de réseau, et ses compagnons à travers une succession d’épreuves : évasions, parachutages nocturnes, planques qui tombent, trahisons, exécutions. Kessel ne verse ni dans l’héroïsme de carte postale ni dans le pathos. Son regard est celui d’un grand reporter rompu à l’observation des hommes dans les situations extrêmes. On y trouve des pages terribles — comme cette scène où les résistants doivent eux-mêmes éliminer un traître — et d’autres où la solidarité entre clandestins s’exprime sans un mot. Adapté au cinéma par Jean-Pierre Melville en 1969 avec Lino Ventura et Simone Signoret, le film est devenu un classique, mais le livre, plus dense, plus nuancé, reste irremplaçable. Kessel est aussi coauteur, avec son neveu Maurice Druon, des paroles du Chant des Partisans.
9. La Chute des géants (Ken Follett, 2010)

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Premier volet de la trilogie Le Siècle, La Chute des géants suit le destin de cinq familles — galloise, anglaise, allemande, russe et américaine — entre 1911 et 1924, de la veille de la Première Guerre mondiale à ses répliques politiques. Au pays de Galles, Billy Williams descend pour la première fois dans la mine à treize ans, tandis que sa sœur Ethel entre au service du comte Fitzherbert. En Russie, les frères Peshkov, Grigori et Lev, rêvent d’émigrer en Amérique pour fuir la violence du régime tsariste. En Allemagne, le diplomate Walter von Ulrich s’échine à empêcher son pays de basculer dans la guerre.
Ken Follett applique ici la méthode qui a fait le succès des Piliers de la Terre : une documentation solide et une narration qui ne laisse jamais le lecteur·ice reprendre son souffle. On croise des personnages historiques (le président Wilson, Lénine) au détour de scènes fictives, les histoires d’amour se heurtent aux tranchées de la Somme, et les luttes sociales — droit de vote des femmes, syndicalisme ouvrier, révolution russe — fournissent l’armature du récit. Un bon millier de pages, et pas une de trop — ce qui, pour du Follett, n’est pas toujours garanti. Deux suites complètent la trilogie : L’Hiver du monde (Seconde Guerre mondiale) et Aux portes de l’éternité (Guerre froide).