Publié en 1986 aux États-Unis sous le titre The Prince of Tides, Le Prince des marées est le cinquième roman de Pat Conroy. On y suit Tom Wingo, ancien entraîneur sportif, qui se rend à New York pour aider la psychiatre Susan Lowenstein à comprendre la tentative de suicide de sa sœur jumelle, Savannah. Séance après séance, il reconstitue leur enfance sur l’île de Melrose, en Caroline du Sud — entre un père pêcheur de crevettes violent et alcoolique et une mère mythomane obsédée par l’ascension sociale — jusqu’à mettre au jour ce que la famille Wingo s’est acharnée à enfouir. Le roman a été adapté au cinéma en 1991 par Barbra Streisand, avec Nick Nolte dans le rôle principal.
Si vous venez de refermer ce pavé de plus de mille pages et que vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations dans la même veine : des familles qu’on aime mal, des secrets tus trop longtemps, des fratries qui tiennent debout par miracle.
1. Beach Music (Pat Conroy, 1995)

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Jack McCall vit en exil volontaire à Rome avec sa fille Leah. Le suicide de sa femme Shyla — qui s’est jetée d’un pont de Caroline du Sud — l’a poussé à fuir Waterford, sa ville natale. Mais le retour au bercail finit par s’imposer : la leucémie de sa mère Lucy, un ancien camarade de classe entré en clandestinité pour s’opposer à la guerre du Vietnam et une belle-sœur bien décidée à le ramener vont l’obliger à affronter ce qu’il esquive depuis des années.
Sur trois générations et deux continents, le roman brasse les traumatismes de l’Holocauste, les cicatrices du Vietnam et les non-dits d’une famille de cinq frères que tout semble unir et séparer à la fois. On retrouve ici les marais de Caroline du Sud, l’humour féroce et les dîners de famille où chaque réplique est une arme chargée. Si Le Prince des marées vous manque déjà, Beach Music en est la prolongation naturelle — même territoire, mêmes blessures, avec l’Italie en prime.
2. La Puissance des vaincus (Wally Lamb, 1998)

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Le 12 octobre 1990, Thomas Birdsey entre dans la bibliothèque municipale de Three Rivers, dans le Connecticut, et se tranche la main devant les lecteurs médusés — un acte qu’il qualifie de protestation religieuse contre l’intervention américaine en Irak. Diagnostiqué schizophrène, il est interné dans un établissement psychiatrique de haute sécurité. Son frère jumeau, Dominick, le narrateur, va tout tenter pour l’en sortir, quitte à fouiller dans ce que leur histoire familiale a de plus honteux.
Du beau-père violent au grand-père sicilien dont le manuscrit autobiographique recèle des aveux accablants, jusqu’à l’identité du père biologique que leur mère a emportée dans la tombe, le roman déploie près de mille pages de secrets, de culpabilité et de dépendance mutuelle entre jumeaux. Celles et ceux qui ont aimé la relation entre Tom et Savannah Wingo retrouveront ici la même question : comment aimer un double qui vous entraîne vers le fond, et comment se construire sans le détruire ?
3. Les Frères K (David James Duncan, 1992)

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Le titre n’est pas une coquille : c’est bien un clin d’œil aux Frères Karamazov de Dostoïevski, mais l’action se déroule dans l’Oregon des années 1960, au sein de la famille Chance. Le père, Hugh, ancien joueur de baseball, a vu sa carrière brisée net par un accident à l’usine. La mère, Laura, s’est réfugiée dans un adventisme du septième jour qui frise le fanatisme. Entre ces deux pôles irréconciliables, quatre frères et deux sœurs grandissent et cherchent leur propre voie.
Everett, l’aîné rebelle, défie toute forme d’autorité. Peter, l’intello bohème, se tourne vers le bouddhisme. Irwin, le géant au cœur tendre, suit sa foi avec une candeur désarmante. Et Kincaid, le cadet-narrateur, observe sa fratrie avec plus de tendresse que de certitudes. Quand la guerre du Vietnam vient rattraper les frères Chance, le récit bascule — et la question n’est plus de savoir qui a raison, mais qui va s’en sortir.
David James Duncan a écrit ce roman en hommage à son frère John, mort à dix-sept ans des suites d’une opération à cœur ouvert. Il a mis six ans à le terminer. Ça se sent : chaque membre de la famille Chance a la densité d’un souvenir vécu.
4. Betty (Tiffany McDaniel, 2020)

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Betty Carpenter naît en 1954 dans une baignoire à pieds de griffon, quelque part dans l’Arkansas. Sixième d’une fratrie de huit enfants, elle est la fille de Landon, un Cherokee dont elle a hérité la peau cuivrée, et d’Alka, une femme blanche au passé tourmenté. La famille finit par s’installer à Breathed, ville fictive de l’Ohio, où la couleur de peau de Betty lui vaut le surnom de « Petite Indienne » — un terme affectueux dans la bouche de son père, nettement moins dans celle du reste de la ville.
Inspiré de la vie de la propre mère de l’autrice, le roman raconte une enfance en apparence sauvage et libre, bercée par les mythes cherokees que Landon invente pour ses enfants. Sauf que la réalité rattrape vite les contes : racisme, inceste, suicide, violences domestiques. Betty, elle, se met à écrire — elle griffonne ses douleurs sur des bouts de papier qu’elle enterre dans le jardin. Il faudra des années pour que ces histoires remontent à la surface.
Prix du roman Fnac 2020, Betty est un roman où la douceur et la violence cohabitent dans la même phrase — et c’est précisément ce qui le rend si difficile à lâcher.
5. Un lit de ténèbres (William Styron, 1951)

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Sur le quai de la gare de Port Warwick, en Virginie, Milton Loftis attend le cercueil de sa fille Peyton. À ses côtés, sa maîtresse et Ella, la domestique noire de la famille. Tandis que le corbillard avance vers le cimetière, les souvenirs remontent : Hélène, l’épouse dont la vertu puritaine a fini par tout empoisonner ; Maudie, la cadette infirme morte trop jeune ; et Peyton, radieuse et condamnée, qui a fui le Sud pour New York avant de mettre fin à ses jours.
Premier roman de William Styron, publié alors qu’il n’avait que vingt-six ans, Un lit de ténèbres est la chronique d’une famille sudiste qui se désintègre sous son propre poids. L’alcool de Milton, la rigidité d’Hélène, la rivalité mère-fille : tout concourt à un dénouement que l’on connaît dès la première page, mais que cette connaissance ne rend pas moins difficile à encaisser. L’auteur du Choix de Sophie et des Confessions de Nat Turner a posé ici, dès le départ, les thèmes qui traverseront toute sa carrière — la culpabilité, la destruction de soi et ce Sud américain dont les blessures se transmettent de génération en génération comme des meubles de famille.
6. À l’est d’Éden (John Steinbeck, 1952)

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Steinbeck considérait ce roman comme le sommet de sa carrière — celui qui contenait, selon ses mots, tout ce qu’il avait pu apprendre au cours de sa vie. Sur trois générations, de la guerre de Sécession à la Première Guerre mondiale, À l’est d’Éden suit les familles Trask et Hamilton dans la vallée de Salinas, en Californie. La structure reprend le mythe de Caïn et Abel — deux fois plutôt qu’une, puisque le schéma se répète entre les frères Adam et Charles d’abord, puis entre les jumeaux Caleb et Aron.
Au centre de cette mécanique biblique, deux figures inoubliables : Cathy Ames, épouse d’Adam, dont la beauté est un leurre parfait pour une méchanceté sans frein ; et Lee, le serviteur chinois d’Adam, bien plus fin que tous les personnages réunis et qui a le bon goût de ne pas s’en vanter. C’est d’ailleurs Lee qui porte le mot-clé du roman — timshel, « tu peux » en hébreu — cette idée que le choix entre le bien et le mal n’est jamais scellé d’avance. Comme Le Prince des marées, À l’est d’Éden refuse de croire que les péchés des parents condamnent leurs enfants — et c’est ce refus, têtu et argumenté sur six cents pages, qui lui donne sa force.
7. L’Œuvre de Dieu, la part du Diable (John Irving, 1985)

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Dans l’orphelinat de Saint Cloud’s, perdu au fin fond du Maine, le docteur Wilbur Larch mène une double mission : mettre au monde les enfants que personne ne veut — « l’œuvre de Dieu » — et pratiquer des avortements clandestins pour les femmes qui le demandent — « la part du Diable ». Assisté des infirmières Angela et Edna, accro à l’éther et doté d’un sens de la formule redoutable, Larch est à la fois père, médecin, bureaucrate falsificateur et moraliste sans le savoir.
Son protégé, Homer Wells, orphelin quatre fois retourné à l’envoyeur par des familles d’adoption défaillantes, finit par devenir son apprenti en obstétrique. Mais Homer refuse de pratiquer les avortements, et c’est cette ligne de fracture morale — entre un père de substitution et un fils adoptif — qui donne au roman toute sa tension. Le jour où Homer quitte Saint Cloud’s avec Candy et son fiancé Wally, il découvre un monde moins simple qu’il ne l’imaginait, notamment dans les vergers de pommes du Maine où les règles — celles qui donnent au roman son titre original, The Cider House Rules — ne sont pas toujours celles qu’on affiche sur les murs.
8. Une prière pour Owen (John Irving, 1989)

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Le roman s’ouvre sur une phrase qui accroche net : « Si je suis condamné à me souvenir d’un garçon à la voix déglinguée, ce n’est ni à cause de sa voix, ni parce qu’il fut l’être le plus petit que j’aie jamais connu, ni même parce qu’il fut l’instrument de la mort de ma mère. » Owen Meany — minuscule, affublé d’une voix de crécelle et d’une foi en Dieu que rien n’ébranle — tue accidentellement la mère de son meilleur ami John Wheelwright d’une balle de baseball perdue. Il a onze ans. À partir de cet événement fondateur, il se convainc d’être un instrument divin.
Le récit, narré par John depuis Toronto où il s’est exilé pour fuir l’Amérique de Reagan, couvre trente ans d’amitié entre ces deux garçons de Gravesend, petite ville du New Hampshire. Irving a construit son roman de telle sorte que chaque détail, chaque scène en apparence anodine — y compris un numéro de crèche vivante hilarant et impitoyable — finit par trouver sa raison d’être. La dernière page éclaire rétroactivement tout ce qui précède, et l’on comprend alors que rien n’était gratuit.
Derrière l’amitié entre John et Owen, il y a la guerre du Vietnam, la foi mise à l’épreuve et le prix à payer quand on décide de croire en quelqu’un d’autre plus qu’en soi-même. Ce prix-là, Irving ne vous l’épargne pas.