Le Père Goriot est un roman d’Honoré de Balzac, publié pour la première fois en 1835 après une parution en feuilleton dans la Revue de Paris. Classé parmi les Scènes de la vie privée de La Comédie humaine, il se déroule à la pension Vauquer, un logis parisien miteux où cohabitent le vieux Goriot — ancien vermicelier qui s’est ruiné par amour pour ses deux filles ingrates — et Eugène de Rastignac, jeune étudiant en droit venu de province avec la ferme intention de conquérir Paris. Entre ces murs se croisent aussi le redoutable Vautrin, forçat évadé aux propositions inquiétantes, et une demi-douzaine de pensionnaires dont chacun porte son lot de secrets.
Le roman inaugure le système des personnages récurrents de La Comédie humaine, que l’on retrouvera d’un volume à l’autre de cette vaste entreprise de radiographie de la société française sous la Restauration. C’est aussi, et surtout, un récit féroce sur le pouvoir de l’argent, l’arrivisme et la cruauté des liens familiaux quand l’intérêt entre en jeu.
Si vous vous demandez quoi lire après avoir refermé ce roman — et après l’enterrement expédié du pauvre Goriot, que même ses filles n’ont pas jugé bon d’honorer —, voici quelques suggestions dans la même veine.
1. Illusions perdues (Honoré de Balzac, 1837-1843)

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Balzac lui-même qualifiait Illusions perdues de pièce capitale au sein de La Comédie humaine, et la postérité lui a donné raison. Publié en trois parties — Les Deux Poètes, Un grand homme de province à Paris et Les Souffrances de l’inventeur —, ce roman de plus de huit cents pages suit le parcours de Lucien Chardon, jeune poète d’Angoulême dévoré d’ambition littéraire qui « monte » à Paris sous la protection de Mme de Bargeton. On y croise Rastignac, déjà rencontré dans Le Père Goriot, ainsi que des journalistes vénaux, des libraires retors, des actrices et des intellectuels idéalistes. En contrepoint, David Séchard, beau-frère de Lucien et imprimeur inventif, incarne la vertu obstinée — et mal récompensée.
Le cœur du roman réside dans la confrontation brutale entre les rêves de Lucien et la réalité du monde littéraire parisien, où les articles se vendent au plus offrant et où l’opinion change au gré des intérêts. Lucien découvre le journalisme, y connaît un succès éphémère, puis s’effondre lorsque ses retournements idéologiques lui valent la disgrâce. Balzac, qui connaissait ce milieu d’expérience, en donne un portrait corrosif où l’on achète et revend les réputations comme des denrées.
La trajectoire de Lucien — entre vanité, lâcheté et désillusions successives — fait de ce roman l’un des plus grands récits d’apprentissage du XIXe siècle. Et pour celles et ceux qui voudraient savoir ce qu’il advient de ce « grand homme de province » après sa chute, Balzac a prévu une suite.
2. Splendeurs et misères des courtisanes (Honoré de Balzac, 1838-1847)

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Suite directe d’Illusions perdues, ce roman en quatre parties reprend l’histoire là où Lucien de Rubempré semblait perdu. Sauvé du suicide par le mystérieux abbé Carlos Herrera — qui n’est autre que Vautrin, le forçat du Père Goriot —, Lucien revient sur le devant de la scène parisienne grâce à un pacte faustien : la gloire, l’argent et l’amour des plus grandes dames en échange d’une obéissance absolue à son protecteur. Entrent en jeu Esther Gobseck, dite « la Torpille », courtisane amoureuse de Lucien, et le baron de Nucingen, vieux banquier prêt à dilapider sa fortune pour la posséder.
Là où Le Père Goriot montrait l’envers du décor mondain depuis une pension miteuse, Splendeurs et misères des courtisanes plonge dans les bas-fonds de Paris : crime organisé, prostitution, manœuvres policières et argot des prisons. Balzac emprunte sans complexe les codes du roman-feuilleton — coups de théâtre, déguisements, suspense haletant — sans perdre pour autant sa lucidité de sociologue. Le roman ne rassemble pas moins de 273 personnages, un record dans La Comédie humaine, et presque tous les acteurs du Père Goriot y font une apparition.
Vautrin domine le récit de bout en bout. D’une intelligence redoutable et d’une force physique hors norme, il manipule les uns, brise les autres, et négocie avec la justice comme d’autres négocient un bail. Sa trajectoire — du bagne à la direction de la Sûreté — constitue probablement la métamorphose la plus spectaculaire de la littérature française du XIXe siècle. Si vous avez été fasciné·e par ses discours cyniques dans Le Père Goriot, préparez-vous à le voir passer à l’acte.
3. Le Rouge et le Noir (Stendhal, 1830)

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Publié cinq ans avant Le Père Goriot, Le Rouge et le Noir — sous-titré Chronique du XIXe siècle — partage avec lui un même cadre historique : la France de la Restauration, où la naissance pèse encore plus lourd que le mérite. Julien Sorel, fils de charpentier, admire Napoléon en secret mais se résigne à enfiler la soutane, seule voie d’ascension possible pour un homme de sa condition. Devenu précepteur chez le maire de Verrières, M. de Rênal, il entame une liaison avec l’épouse de son employeur avant de gagner Paris comme secrétaire du marquis de La Mole.
Stendhal s’est inspiré de l’affaire Antoine Berthet, un fait divers réel de 1827 où un jeune séminariste avait tenté d’assassiner son ancienne maîtresse. Mais le roman dépasse la chronique judiciaire : c’est un récit d’ambition contrariée où Julien oscille en permanence entre calcul froid et emportements du cœur. Sa relation avec Mathilde de La Mole, orgueilleuse et imprévisible, offre un duel amoureux d’une tension rare — un jeu de pouvoir où chacun tente de garder l’avantage sur l’autre.
Ce qui rapproche Julien Sorel de Rastignac, c’est cette volonté farouche de s’élever dans une société qui ne leur fait aucune place. Mais là où Rastignac choisit de jouer le jeu mondain, Julien finit par tout envoyer valser — avec des conséquences irréversibles. Le roman se conclut sur un dénouement qui divise encore les lecteur·ice·s deux siècles plus tard — signe qu’il n’a rien perdu de son tranchant.
4. Bel-Ami (Guy de Maupassant, 1885)

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Si Rastignac lançait son défi à Paris depuis le Père-Lachaise, Georges Duroy, lui, n’a même pas besoin de cimetière pour déclarer la guerre : le boulevard lui suffit. Ancien sous-officier revenu d’Algérie avec trois francs quarante en poche et une belle gueule pour seul capital, Duroy croise par hasard un ancien camarade de régiment devenu journaliste, Charles Forestier, qui l’introduit à La Vie française, un quotidien dont le nom seul est un programme. À partir de là, l’ascension de Georges Duroy est aussi fulgurante qu’elle est dépourvue de scrupules : il séduit, manipule et trahit avec une constance admirable, va d’une femme à l’autre comme on change de vêtement — à la différence près que chaque liaison le fait monter d’un cran.
Maupassant, lui-même journaliste, règle ici ses comptes avec le milieu de la presse parisienne. Le journal La Vie française est décrit comme un instrument de pouvoir et de spéculation, où les articles s’écrivent en fonction des intérêts financiers du patron. Les reporters n’enquêtent guère : Saint-Potin, l’un des collègues de Duroy, recycle indéfiniment les mêmes informations et préfère les concierges d’hôtel aux sources directes. Quant à Duroy, il est incapable d’écrire son premier article sans l’aide de Mme Forestier — ce qui ne l’empêchera nullement de se tailler la part du lion.
Contrairement au Rastignac de Balzac ou au Julien Sorel de Stendhal, Duroy ne connaît ni cas de conscience ni retour de flamme sentimentale. C’est l’arriviste à l’état pur, et Maupassant ne lui inflige aucune punition — ce qui avait d’ailleurs scandalisé la critique de l’époque. Le roman se termine sur une apothéose glaçante à l’église de la Madeleine, où le nouveau baron Du Roy de Cantel contemple l’avenir avec un appétit intact.
5. L’Éducation sentimentale (Gustave Flaubert, 1869)

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Après tant d’ambitieux féroces, voici un héros d’un tout autre acabit. Frédéric Moreau, jeune bachelier de dix-huit ans, aperçoit sur un bateau qui remonte la Seine une femme mariée, Marie Arnoux, et en tombe éperdument amoureux. Cet amour, à la fois absolu et inassouvi, va gouverner les vingt-six années suivantes de sa vie sans jamais se concrétiser. Entre-temps, Frédéric hérite d’une fortune, s’installe à Paris, fréquente des demi-mondaines, entretient des liaisons sans conviction avec Rosanette et Mme Dambreuse, s’intéresse vaguement à la politique — et regarde la révolution de 1848 depuis la fenêtre.
Flaubert a mis cinq ans à rédiger ce roman, dont l’ambition est de renverser les codes du récit d’apprentissage. Ici, personne n’apprend rien, personne ne progresse. Frédéric accumule les occasions manquées avec une régularité presque comique. Ses amis ne s’en sortent pas mieux : Deslauriers, qui rêvait de pouvoir, finit par épouser une femme qui en aimait un autre ; Sénécal, le républicain intransigeant, se retrouve du côté de la répression. Le roman s’achève sur un bilan désabusé où les deux compères reconnaissent qu’ils ont raté leur vie — et que leur meilleur souvenir reste une visite avortée dans une maison close, des années plus tôt.
Le lien avec Le Père Goriot tient à une évidence : dans les deux romans, l’argent commande tout — les sentiments, les fidélités, les trahisons. Mais là où Balzac conservait une énergie presque épique, Flaubert opte pour l’ironie froide et l’échec méthodique. Marcel Proust voyait dans L’Éducation sentimentale une révolution romanesque comparable à celle de Kant en philosophie. Le livre, mal reçu à sa parution, a eu le dernier mot.
6. La Foire aux vanités (William Makepeace Thackeray, 1848)

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On traverse la Manche pour conclure cette sélection, mais le terrain reste familier. La Foire aux vanités — sous-titré « Un roman sans héros » — suit les destins croisés de deux jeunes femmes aux caractères opposés : Amélia Sedley, fille de bonne famille, douce et naïve jusqu’à l’aveuglement, et Becky Sharp, orpheline sans le sou, dotée d’un esprit acéré et d’une absence totale de principes. Sur fond de guerres napoléoniennes — la bataille de Waterloo sert de pivot au récit —, Thackeray dresse un tableau de la société anglaise du début du XIXe siècle où chacun, du plus humble au plus puissant, court après l’argent, le statut et la respectabilité.
Becky Sharp est l’un des personnages féminins les plus mémorables du roman anglais. Arriviste, menteuse, elle parvient à se hisser dans les cercles les plus fermés de l’aristocratie britannique par la ruse et la séduction — avant que ses manigances ne finissent par la rattraper. Face à elle, Amélia incarne une vertu passive qui, à force de refuser de voir la réalité, finit par exaspérer le lecteur autant que les personnages qui l’entourent. Thackeray ne prend vraiment le parti ni de l’une ni de l’autre : son ironie frappe dans toutes les directions, et personne n’en sort indemne.
Le parallèle avec Le Père Goriot s’impose d’autant plus que Thackeray et Balzac partagent la même ambition : montrer que la respectabilité est un costume, et que tout le monde joue un rôle. Là où Balzac opère avec la précision d’un anatomiste, Thackeray adopte le ton d’un bateleur qui commente la parade depuis les coulisses — d’où le titre du roman, emprunté au Voyage du pèlerin de John Bunyan, où la « Foire de la Vanité » représente l’attachement des hommes aux choses de ce monde. Mille pages de comédie sociale, et pas une de trop.