Publié en 1985 au Canada et traduit en français en 1987, La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) est un roman dystopique de Margaret Atwood. Il se déroule dans la République de Gilead, un régime théocratique totalitaire ayant remplacé les États-Unis, où les femmes sont privées de tout droit et assignées à des fonctions strictement définies : Épouses, Marthas (domestiques), ou Servantes écarlates, chargées de porter les enfants des dirigeants. L’histoire est narrée par Defred, l’une de ces Servantes, réduite à son rôle reproductif au service d’un Commandant et de son Épouse.
Acclamé par la critique dès sa parution, vendu à des millions d’exemplaires dans le monde et adapté en série télévisée à partir de 2017 sur Hulu, le roman s’est imposé comme l’une des dystopies les plus emblématiques de la littérature anglophone. Margaret Atwood a toujours précisé qu’elle n’avait rien inventé : chaque élément du livre — mariages forcés, confiscation des biens, contrôle vestimentaire, interdiction de lire — a un précédent historique réel.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici des romans qui interrogent, sous des formes très différentes, ce qui arrive aux femmes lorsqu’un pouvoir — politique, religieux ou communautaire — décide de disposer de leur corps, de leur voix ou de leur liberté.
1. Les Testaments (Margaret Atwood, 2019)

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Trente-quatre ans après La Servante écarlate, Margaret Atwood revient dans l’univers de Gilead — rebaptisé Galaad dans la nouvelle traduction française. L’action se situe quinze ans après les événements du premier roman. Le régime théocratique tient encore debout, mais ses fondations se lézardent : corruption interne, luttes de pouvoir entre Commandants, résistance clandestine. Cette fois, Atwood abandonne le point de vue de Defred pour confier la narration à trois voix. Tante Lydia, d’abord : dans le premier roman, c’était la femme chargée de dresser les Servantes, figure brutale et apparemment fanatique ; on découvre ici qu’elle est bien plus complexe — ancienne juge, brisée lors de la prise de pouvoir de Galaad, elle a choisi la collaboration comme stratégie de survie et prépare sa vengeance depuis des années. Agnes, ensuite : fille adoptive d’un Commandant, élevée à Galaad dans l’ignorance (les filles n’y apprennent ni à lire ni à écrire), elle commence à entrevoir les mensonges du régime. Et Daisy, enfin : une adolescente qui grandit au Canada et va découvrir qu’elle est liée de très près au réseau de résistance Mayday.
Là où La Servante écarlate était un huis clos suffocant raconté à une seule voix, Les Testaments s’apparente davantage à un thriller politique. Atwood y dévoile les rouages internes du pouvoir — mariages arrangés entre familles de Commandants, meurtres de conjoints maquillés en accidents, surveillance mutuelle permanente — et montre comment trois femmes, chacune à sa manière, contribuent à précipiter la chute du régime. Le roman a remporté le Booker Prize 2019 (le plus prestigieux prix littéraire britannique), ex-aequo avec Girl, Woman, Other de Bernardine Evaristo. Moins étouffant que son prédécesseur, il est aussi plus accessible et plus ouvertement tourné vers l’espoir — ce qui en fait un bon prolongement pour celles et ceux que la fin ouverte du premier volet avait laissé·es frustré·es.
2. Les Heures rouges (Leni Zumas, 2018)

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États-Unis, demain. L’avortement est désormais un crime. L’adoption et la PMA (procréation médicalement assistée) pour les femmes seules sont sur le point d’être interdites à leur tour. Un accord frontalier avec le Canada empêche même les plus déterminées d’aller se faire soigner de l’autre côté de la frontière. C’est dans ce contexte que Leni Zumas installe son roman choral, non loin de Salem, en Oregon, dans un petit village de pêcheurs. Quatre femmes y voient leurs destins se croiser : Ro, professeure célibataire de quarante-deux ans qui tente de concevoir un enfant par don de sperme tout en rédigeant la biographie d’Eivør, une exploratrice islandaise du XIXe siècle ; Susan, mère au foyer qui a renoncé à sa carrière d’avocate et supporte mal un mari autoritaire ; Mattie, brillante lycéenne de seize ans confrontée à une grossesse non désirée dans un pays où avorter est devenu impossible ; et Gin, herboriste vivant en marge de la société, qui aide les femmes en secret et que les hommes du coin accusent volontiers de sorcellerie.
Ce qui rend Les Heures rouges si déstabilisant, c’est sa proximité avec notre époque. Ici, pas de régime théocratique, pas de coiffes blanches ni de robes rouges — juste un glissement législatif, presque banal, qui transforme en délit ce qui était un droit la veille. Leni Zumas ne désigne d’ailleurs pas ses personnages par leurs noms dans leurs propres chapitres, mais par leurs fonctions : la Biographe, l’Épouse, la Fille, la Guérisseuse. Premier roman de l’autrice traduit en français (par Anne Rabinovitch, aux Presses de la Cité), Les Heures rouges a pris une résonance particulière après la décision de la Cour suprême américaine qui, en juin 2022, a annulé l’arrêt Roe v. Wade et rendu aux États la possibilité d’interdire l’avortement.
3. Vox (Christina Dalcher, 2018)

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Cent mots par jour. C’est le quota imposé à toutes les femmes — et à toutes les petites filles — depuis l’arrivée au pouvoir d’un parti fondamentaliste aux États-Unis, le Mouvement Pur. Un mot de trop, et le bracelet-compteur fixé au poignet envoie une décharge électrique. Interdiction de lire, d’écrire, de travailler. Jean McClellan, docteure en neurosciences, a vu sa carrière, sa liberté et sa voix confisquées en quelques mois. Elle assiste, impuissante, à l’endoctrinement de son fils aîné, ravi de ce nouvel ordre, et à la terreur muette de sa petite fille. Mais lorsque le frère du Président est victime d’une aphasie sévère (une lésion cérébrale qui empêche de parler et de comprendre le langage), le régime n’a d’autre choix que de rappeler Jean dans son laboratoire. La récompense promise : la levée temporaire de son quota, pour elle et sa fille.
Christina Dalcher, elle-même docteure en linguistique, a construit sa dystopie autour d’une idée à la fois simple et redoutable : priver les femmes de la parole, littéralement. La première moitié du roman est la plus efficace : on mesure concrètement ce que signifie vivre avec cent mots — l’impossibilité de rassurer un enfant qui pleure, de passer une commande au téléphone, de dire à quelqu’un qu’on l’aime sans calculer ce qu’il reste. Le récit bascule ensuite dans le thriller lorsque Jean découvre que le gouvernement ne veut pas guérir l’aphasie, mais la transformer en arme : un sérum capable de rendre muets les dissidents, les populations étrangères, quiconque dérange. L’intrigue s’accélère alors, parfois au détriment de la nuance. Mais l’un des apports les plus pertinents du livre reste sa description du basculement politique : à travers des retours en arrière, Jean se souvient du moment où elle a choisi de ne pas manifester, de ne pas signer de pétition, convaincue que d’autres s’en chargeraient. Personne ne s’en est chargé.
4. Ce qu’elles disent (Miriam Toews, 2018)

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Colonie mennonite de Molotschna, quelque part en Bolivie, 2009. Les mennonites sont une communauté chrétienne anabaptiste fondée au XVIe siècle, dont certains groupes vivent encore en autarcie complète, sans électricité ni contact avec le monde extérieur, dans un mode de vie qui n’a guère changé depuis des siècles. Dans cette colonie-là, pendant quatre ans, des dizaines de femmes et de filles — certaines âgées de moins de cinq ans — ont été retrouvées à l’aube inconscientes, couvertes de bleus, violées. Les chefs religieux leur ont longtemps expliqué que le diable en était responsable, ou qu’il s’agissait de la punition de leurs péchés. Mais les femmes finissent par savoir la vérité : leurs agresseurs — des hommes de la colonie — les endormaient à l’aide d’un sédatif pour bétail avant de s’introduire chez elles. Lorsque huit d’entre eux sont finalement arrêtés et que les autres hommes partent payer leur caution en ville, huit femmes se réunissent en secret dans un grenier à foin. Elles ont quarante-huit heures avant le retour des hommes pour décider : rester et ne rien faire, rester et se battre, ou partir vers un monde qu’elles ne connaissent pas, dont elles ne parlent même pas la langue et dont elles ignorent jusqu’à la géographie, puisqu’on ne leur a jamais appris à lire.
Miriam Toews, elle-même née dans une communauté mennonite du Manitoba (Canada), s’inspire ici de faits réels survenus entre 2005 et 2009 dans une colonie bolivienne qui porte, par un hasard de l’histoire, le nom de Colonia Manitoba — une affaire qui a donné lieu à un procès et à plusieurs condamnations. Mais elle ne s’intéresse pas aux viols eux-mêmes ; elle s’intéresse à l’après. Le roman prend la forme d’un procès-verbal rédigé par August Epp, l’instituteur de la colonie, seul homme présent dans le grenier. Et ce qui s’y décide en deux jours dépasse de loin le cas particulier de Molotschna : des femmes qui n’ont jamais pris la moindre décision de leur vie doivent soudain en prendre la plus radicale qui soit. Le pardon est-il possible ? La fuite est-elle une lâcheté ou un acte de courage ? Peut-on rester fidèle à sa foi tout en refusant de vivre auprès de ceux qui l’ont trahie ? Le roman a été adapté au cinéma en 2022 par Sarah Polley, sous le titre Women Talking.
5. Le Pouvoir (Naomi Alderman, 2016)

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Et si les femmes pouvaient tuer d’un simple contact ? Un beau jour, les adolescentes du monde entier découvrent qu’elles disposent d’un organe logé près de la clavicule — le fuseau — capable de produire des décharges électriques. Rapidement, elles apprennent à « éveiller » ce pouvoir chez les femmes plus âgées. En quelques années, le rapport de force entre les sexes s’inverse à l’échelle planétaire. Naomi Alderman suit cette bascule à travers quatre personnages : Roxy, fille d’un mafieux londonien assoiffée de vengeance après le meurtre de sa mère ; Allie, jeune Américaine en fuite qui tue son père adoptif violent et se réinvente en prophétesse sous le nom de Mère Ève, fondatrice d’une nouvelle religion ; Margot, sénatrice américaine qui instrumentalise la peur ambiante pour accélérer sa carrière ; et Tunde, jeune journaliste nigérian qui filme les soulèvements féminins à travers le monde au péril de sa vie.
Le coup de génie du roman tient à sa structure : le texte se présente comme un manuscrit historique rédigé dans un futur lointain par un homme, Neil Adam Armon, qui soumet son travail à une certaine Naomi. Dans leur monde, les femmes dominent depuis des millénaires, et l’idée qu’une société patriarcale ait pu exister semble à Naomi aussi absurde que l’inverse nous paraît « naturel » aujourd’hui. Ce renversement de perspective force à regarder autrement chaque scène de violence, de domination ou d’humiliation du roman. Car les femmes au pouvoir ne font pas mieux que les hommes. Elles harcèlent, violent, torturent, font la guerre. Le Pouvoir montre froidement que la domination n’est pas une affaire de genre, mais de rapport de force — et que quiconque détient la capacité de faire mal finit tôt ou tard par en abuser. Recommandé par Barack Obama et dédié à Margaret Atwood (qui en a été la mentrice), le roman a reçu le Baileys Women’s Prize for Fiction en 2017 et a été adapté en série par Amazon.
6. Et nous ne vieillirons jamais (Jennie Melamed, 2017)

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Sur une île sans nom, coupée du reste du monde, une communauté vit en autarcie depuis plusieurs générations. Ses habitants suivent les règles strictes édictées par leurs pères fondateurs et consignées dans un texte néo-biblique appelé Notre Livre. Les hommes gouvernent, les femmes obéissent, et les filles sont mariées dès l’apparition de leurs premières règles — parfois dès treize ou quatorze ans. L’été venu, les enfants prépubères sont livrés à eux-mêmes lors de l’été de la fructification, un rite censé favoriser les unions futures, seule période de l’année où ils échappent au contrôle des adultes. Seuls les vadrouilleurs — une caste d’hommes privilégiés — ont le droit de quitter l’île pour se rendre dans les Terres Perdues, un continent prétendument ravagé par les guerres, la famine et les épidémies. Mais certaines adolescentes commencent à douter : et si le monde extérieur n’était pas aussi mort qu’on le leur affirme ?
Jennie Melamed est infirmière psychiatrique, spécialisée dans l’accompagnement d’enfants traumatisés — et cela se sent. Son premier roman décrit les mécanismes de l’emprise et de la maltraitance avec une précision clinique. Le récit alterne entre les voix de plusieurs jeunes filles : Vanessa, curieuse et fille de vadrouilleur, qui commence à poser des questions dangereuses ; Janey, qui se prive de nourriture pour retarder l’arrivée de ses règles et échapper au mariage ; et Caitlin, victime d’un père incestueux, enfermée dans le silence et la honte. Car c’est là le secret le plus noir de l’île : l’inceste entre pères et filles y est non seulement toléré mais codifié par la coutume, présenté comme un « droit » paternel. Ces atrocités sont d’autant plus difficiles à supporter qu’elles sont enveloppées de rituels solennels et de ferveur religieuse. Nommé au prix Arthur C. Clarke (l’un des prix majeurs de la science-fiction britannique), Et nous ne vieillirons jamais rappelle que l’horreur n’a pas besoin de technologie sophistiquée pour advenir : une île, un livre sacré et le silence suffisent.
7. L’Année de grâce (Kim Liggett, 2019)

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Dans le comté de Garner, les femmes n’ont que deux options : être choisies comme épouses ou finir ouvrières. Mais avant cela, un rite de passage les attend à seize ans. Les jeunes filles de la communauté sont censées posséder une magie irrésistible — une essence qui attire les hommes et rend les épouses folles de jalousie. Pour les en « purifier », on les exile un an dans une forêt entourée de palissades. De l’autre côté des palissades rôdent les braconniers, des hommes chargés d’abattre celles qui franchissent les limites et de récolter leur peau, dont on tire un sérum vendu à prix d’or. Bienvenue dans l’année de grâce. Tierney, l’héroïne, n’y croit pas une seconde. Elle ne se sent ni magique, ni puissante. Mais elle va vite découvrir que la menace la plus redoutable ne vient pas de la forêt — elle vient des autres filles.
Kim Liggett signe une dystopie souvent décrite comme un croisement entre La Servante écarlate, Sa Majesté des mouches de William Golding et Hunger Games de Suzanne Collins — et la comparaison tient la route. Le roman frappe par sa manière de montrer comment un système patriarcal ne fonctionne pas sans la complicité, souvent involontaire, de celles qu’il opprime : c’est entre les filles que la violence la plus féroce éclate pendant l’année de grâce. Privées de repères, livrées à la faim, à la peur et aux rivalités, certaines sombrent dans une hystérie collective que la communauté attribue commodément à la « magie ». D’autres, comme Tierney, comprennent que cette prétendue magie n’est qu’un mensonge inventé pour justifier leur mise à l’écart. Publié chez Casterman puis repris en poche chez Gallimard Jeunesse, le roman est estampillé « young adult », mais sa brutalité et ses questions sur la complicité féminine dans les systèmes d’oppression s’adressent à tous les âges.
8. Avec joie et docilité (Johanna Sinisalo, 2013)

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Direction la Finlande — mais pas celle que vous connaissez. Avec joie et docilité est une uchronie, c’est-à-dire un récit qui imagine ce qui se serait passé si l’Histoire avait pris un autre tournant. Ici, les théories eugénistes des années 1930-1940 (la sélection artificielle des êtres humains jugés « aptes » et l’élimination des « inaptes », pratiquée dans plusieurs pays nordiques et poussée à son paroxysme par le régime nazi) n’ont jamais été abandonnées. Elles ont au contraire été systématisées. Dans la République eusistocratique de Finlande, le mot « femme » n’existe plus. La population féminine est divisée en deux castes, dont les noms sont empruntés au célèbre roman de H. G. Wells sur le voyage dans le temps : les éloïs, blondes, soumises, dépourvues de toute autonomie intellectuelle, élevées pour le plaisir et la reproduction au service de leur époux (les virilos) ; et les morlocks, jugées trop indépendantes, donc stérilisées dès l’enfance et affectées à des travaux pénibles. Toute substance récréative est interdite, du café aux drogues dures, à une exception près : le sexe, considéré comme un outil de stabilité sociale.
Le fondement scientifique de cette dystopie n’est pas inventé : Johanna Sinisalo s’appuie sur les expériences réelles de domestication du renard argenté menées par le généticien soviétique Dmitri Beliaïev à partir des années 1950. En sélectionnant sur plusieurs générations les renards les plus dociles, Beliaïev avait obtenu des animaux au comportement radicalement transformé — plus soumis, plus juvéniles, physiquement différents. Dans le roman, ce programme a été transposé à l’être humain, et les éloïs en sont le résultat. Le récit suit Vanna, une morlock née avec l’apparence d’une éloï, qui survit en dissimulant son intelligence derrière un masque de docilité. En parallèle, elle recherche sa sœur Manna, une vraie éloï disparue dans des circonstances suspectes, probablement victime de son mari. La narration alterne journaux intimes, extraits de manuels d’éducation des éloïs (d’un cynisme sidérant, rédigés sur le ton de guides d’élevage animalier) et articles de la constitution fictive du pays. S’y ajoute une intrigue souterraine autour du piment — ou plus exactement de la capsaïcine, son principe actif, devenue la seule drogue clandestine dans un pays qui a tout interdit — et du chamanisme finlandais. Johanna Sinisalo, figure de proue du Finnish Weird (courant littéraire finlandais qu’elle a elle-même baptisé, qui injecte de l’étrange dans un cadre réaliste), signe un roman qui refuse de choisir entre le polar, la fable politique et le récit hallucinatoire — et qui tient les trois à la fois. Le titre, à lui seul, résume le programme : obéir, sourire, servir.
9. Les Fils de l’homme (P. D. James, 1992)

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Angleterre, 2021. Cela fait un quart de siècle qu’aucun enfant n’est né nulle part sur Terre. L’année 1995 — baptisée année Oméga — a été la dernière à enregistrer des naissances, sans que personne ne comprenne pourquoi la fertilité masculine s’est soudainement effondrée. (Dans le roman, ce sont les hommes qui sont stériles, et non les femmes.) La planète agonise dans l’apathie. Les vieillards, privés de descendants, se suicident lors de cérémonies collectives baptisées Quietus. La dernière génération de jeunes adultes, les Omégas, est belle mais violente et cruelle — à quoi bon se projeter dans l’avenir quand il n’y en a pas ? En Angleterre, un dictateur charismatique nommé Xan Lyppiatt — cousin du protagoniste — concentre tous les pouvoirs et gouverne sans opposition. Théo Faron, professeur d’histoire à Oxford, ne proteste pas : il a cessé de croire que quoi que ce soit mérite encore d’être défendu — jusqu’à ce qu’une jeune femme nommée Julian, membre d’un groupuscule clandestin appelé les Cinq Poissons, vienne lui demander de l’aide. Ce qu’elle porte en elle pourrait tout changer.
P. D. James — célèbre pour ses romans policiers mettant en scène le commandant Adam Dalgliesh — signe ici sa seule incursion dans la science-fiction, et le résultat est singulier. Le roman se divise en deux parties : la première, rédigée sous forme de journal intime, dresse le portrait d’une civilisation qui se sait condamnée et attend la fin sans se battre ; la seconde bascule dans le thriller de survie quand Théo comprend les enjeux de sa mission et se retrouve traqué. Contrairement aux autres titres de cette liste, Les Fils de l’homme ne met pas l’oppression des femmes au centre de son propos, mais il partage avec La Servante écarlate une question fondamentale : que devient une société quand la fertilité humaine disparaît, et à qui profite le chaos qui s’ensuit ? Atwood imaginait un régime qui asservit les femmes fertiles ; James imagine un monde où il n’y a plus rien à asservir, et où le pouvoir ne sert plus qu’à administrer l’extinction. Adapté au cinéma en 2006 par Alfonso Cuarón dans un film devenu culte (qui prend d’importantes libertés avec le roman, notamment en attribuant la stérilité aux femmes plutôt qu’aux hommes), le livre mérite d’être lu pour lui-même — ne serait-ce que pour sa première partie, qui compte parmi les descriptions les plus convaincantes de ce à quoi ressemblerait un monde sans enfants.