Publié en 2020 aux États-Unis et traduit en français chez Lumen en 2021, La Vie invisible d’Addie Larue est un roman de l’autrice américaine V. E. Schwab. On y suit le destin d’Adeline Larue, une jeune femme née dans un village de la Sarthe à la fin du XVIIe siècle. En 1714, pour échapper à un mariage forcé, elle conclut un pacte avec une entité démoniaque nommée Luc : elle obtient l’immortalité, mais en contrepartie, chaque personne qu’elle rencontre l’oublie dès qu’elle quitte son champ de vision. Condamnée à traverser les siècles comme un fantôme, incapable de laisser la moindre trace — pas même un mot sur du papier —, Addie erre à travers l’Europe puis le monde entier, jusqu’au jour, en 2014, où un libraire new-yorkais nommé Henry se souvient d’elle. Le roman alterne entre le passé et le présent d’Addie et interroge la mémoire, l’identité et le prix de la liberté — une variation moderne sur le mythe de Faust, celui d’un être humain qui vend son âme en échange d’un don dont il ne mesure pas le coût.
Si vous êtes à la recherche de lectures similaires, voici quelques suggestions : des romans où le temps se dérègle, où l’amour défie la logique, où la magie a toujours un prix.
1. Le Cirque des rêves (Erin Morgenstern, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le Cirque des rêves n’ouvre ses portes qu’à la tombée de la nuit. Aucune affiche, aucune annonce : il apparaît, tout simplement, avec ses chapiteaux rayés de noir et de blanc. Sous ces toiles, le public découvre un jardin de glace, un dédale de nuages, une contorsionniste au tatouage hypnotique. Mais le cirque est aussi le terrain d’un duel secret entre deux jeunes illusionnistes, Celia Bowen et Marco Alisdair, chacun·e formé·e depuis l’enfance par un mentor excentrique en vue d’une compétition dont ni les règles ni l’issue ne leur ont été révélées.
Or cette issue est fatale : le duel ne peut se conclure que par la mort de l’un·e des deux. Et pour ne rien simplifier, Celia et Marco tombent amoureux. Leur rivalité se mue alors en collaboration, leurs créations se répondent et s’enrichissent, tandis qu’autour d’eux gravite toute une galerie de personnages — les Rêveurs, ces passionné·es qui suivent le cirque de ville en ville, ou encore Bailey, un jeune homme du Massachusetts dont le rôle s’avérera décisif.
Premier roman d’Erin Morgenstern, récompensé par le prix Locus du meilleur premier roman en 2012, Le Cirque des rêves partage avec Addie Larue un goût prononcé pour les ambiances hors du temps, les amours impossibles et les pactes dont on ne mesure jamais le coût réel. L’intrigue, qui s’étend sur plusieurs décennies (de 1873 à 1903) et multiplie les points de vue, livre ses secrets avec une patience calculée : chaque chapitre ajoute une pièce au puzzle, et l’image complète ne se forme qu’à la toute fin.
2. La Mer sans étoiles (Erin Morgenstern, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Étudiant sans histoire, Zachary Ezra Rawlins découvre un jour dans la bibliothèque de son université un ouvrage non répertorié, sans auteur connu. Le livre s’intitule Doux chagrins, et Zachary y découvre avec stupeur un passage qui décrit un épisode de sa propre enfance : une porte peinte qu’il a trouvée un jour dans une ruelle et qu’il n’a jamais osé ouvrir. Cette trouvaille l’entraîne jusqu’à un bal costumé à Manhattan, où il rencontre le séduisant Dorian et la redoutable Mirabelle — et, de fil en aiguille, jusqu’à un labyrinthe souterrain peuplé de livres, de chats, d’abeilles dorées et d’épées, sur les rives d’une mer sans étoiles.
Le roman est construit par emboîtements successifs : des contes s’imbriquent dans d’autres contes, des récits de pirates côtoient des fables sur le Temps et la Lune, et chaque histoire renvoie aux autres dans un jeu permanent de récits enchâssés — des histoires dans l’histoire, elles-mêmes contenues dans d’autres histoires. Erin Morgenstern signe ici une véritable déclaration d’amour aux livres, aux histoires et à celles et ceux qui les chérissent — un roman pour quiconque a un jour voulu entrer physiquement dans un récit.
Si Addie Larue vous a séduit·e par son atmosphère onirique et par l’idée d’un personnage qui ne peut rien laisser derrière soi — ni nom, ni souvenir, ni page écrite —, La Mer sans étoiles pousse cette logique encore plus loin. Le roman interroge la nature même de la narration : qui raconte, qui préserve, qui détruit les histoires ? Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement — le plaisir du livre réside justement dans le fait de reconstituer les liens entre les récits, comme on résout un jeu de piste littéraire.
3. Les Dix Mille Portes de January (Alix E. Harrow, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Au tournant du XXe siècle, January Ruddy vit comme un objet de collection parmi d’autres dans le vaste manoir de M. Locke, un riche antiquaire qui l’élève en l’absence de son père, lui-même parti courir le monde à la recherche de curiosités. Métisse à la peau sombre dans l’Amérique ségrégationniste, January étouffe entre les murs de cette cage dorée — jusqu’au jour où elle met la main sur un livre sans auteur qui raconte l’histoire des Dix Mille Portes : des passages secrets disséminés à travers le monde, ouverts sur des univers parallèles. Et ce récit est étrangement lié au sien.
Le roman alterne entre l’aventure de January et le manuscrit qu’elle dévore, celui d’une certaine Ada qui, dans un autre temps, cherche et franchit ces fameuses Portes. Les deux récits se répondent et finissent par se rejoindre. Car dans l’univers de January, ce qui est écrit avec suffisamment de conviction peut altérer le réel. Les mots ne sont pas de simples symboles — ils ont le pouvoir d’ouvrir des brèches entre les mondes. Le tout s’accompagne d’un regard lucide sur le racisme, le colonialisme et la place des femmes dans l’Amérique du début du XXe siècle.
Finaliste des prix Hugo, Nebula et Locus en 2020, lauréat du British Fantasy Award en 2021, Les Dix Mille Portes de January résonnera avec les lecteur·ices d’Addie Larue par son héroïne en quête de liberté et d’identité, son amour des livres comme instruments d’émancipation, et son fidèle chien Bad — qui mériterait un roman à lui seul.
4. How to Stop Time (Matt Haig, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Tom Hazard a quarante et un ans — en apparence. En réalité, il en a quatre cent trente-neuf. Il souffre d’anagérie, une condition génétique rare qui ralentit le vieillissement à un point absurde : il ne vieillit que d’environ un an tous les quinze ans. Né en France en 1581, il a traversé l’Angleterre de Shakespeare, le Paris des années folles aux côtés de Zelda et Scott Fitzgerald, et se retrouve aujourd’hui professeur d’histoire dans un collège londonien. Un poste idéal quand on peut enseigner le passé de mémoire — à condition de ne jamais s’attacher à personne.
Car c’est la règle d’or de la Société Albatros, une organisation secrète qui regroupe les individus atteints du même mal : ne jamais tomber amoureux. Fondateur du groupe, Hendrich veille au grain. Tom, lui, cherche surtout à retrouver sa fille Marion, née il y a plusieurs siècles et porteuse de la même condition. Mais l’arrivée de Camille, professeure de français dans son établissement, vient bouleverser cette discipline de fer. Comme quoi, quatre siècles de sagesse ne suffisent pas toujours face à un sourire.
Matt Haig signe avec How to Stop Time — publié en français sous ce titre anglais, avec le sous-titre Fuir l’amour à tout prix pour rester en vie — un roman qui partage avec Addie Larue l’idée centrale d’une immortalité vécue comme une malédiction. Là où Addie est oubliée de tous, Tom doit fuir tous ceux qu’il aime. Deux formes de la même solitude, et une même question : à quoi bon l’éternité si l’on n’a personne avec qui la vivre ?
5. Le temps n’est rien (Audrey Niffenegger, 2003)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Henry est bibliothécaire à Chicago. Claire est artiste. Ils se rencontrent quand Claire a vingt ans et Henry vingt-huit — sauf que Claire le connaît déjà depuis l’âge de six ans. Le problème ? Henry est atteint d’un trouble génétique — il est une Personne Chrono Déficiente — qui le projette sans prévenir à des moments aléatoires de sa propre chronologie. Il disparaît sans crier gare, nu comme un ver (le voyage temporel ne prévoit pas de service bagage), pour réapparaître dans une autre époque de sa vie. C’est ainsi qu’un Henry adulte a rendu visite à Claire tout au long de son enfance, sans jamais rien lui révéler de leur avenir commun.
Le roman se présente comme un journal intime à quatre mains, où alternent les points de vue de Claire et d’Henry — chaque entrée indique la date et l’âge respectif des deux personnages, un repère indispensable quand votre mari peut débarquer au dîner avec vingt ans de plus ou de moins que la veille. Mais le dispositif de science-fiction n’est qu’un cadre : au fond, c’est une histoire d’amour entre deux personnes qui veulent simplement vivre ensemble — et que tout conspire à séparer. Les fausses couches, l’attente, la peur de la perte, le désir acharné d’une vie normale : tout y est.
Adapté au cinéma en 2009 sous le titre Hors du temps (avec Rachel McAdams et Eric Bana), puis en série télévisée en 2022, Le temps n’est rien a ouvert la voie à toute une génération de romans à mi-chemin entre fantastique et romance. Si Addie Larue vous a touché·e par le dilemme entre immortalité et attachement, le premier roman d’Audrey Niffenegger aborde la question par l’autre bout : non pas l’éternité sans mémoire, mais l’amour sans maîtrise du temps. L’effet est tout aussi dévastateur.
6. Piranèse (Susanna Clarke, 2020)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
La Maison est immense. Ses pièces sont infinies, ses couloirs interminables, ses salles ornées de milliers de statues — minotaures, enfants, jardiniers, femmes voilées. Un océan est emprisonné dans ses étages inférieurs ; des nuages se forment dans les plus hauts. Piranèse, le narrateur, y vit seul ou presque : il pêche, il répertorie les statues avec un soin méthodique dans son journal, et il rend visite deux fois par semaine à l’Autre, le seul être humain qu’il connaît, pour l’aider dans sa quête du Grand Savoir. Piranèse est heureux. Piranèse ne se pose pas de questions. Piranèse, peut-être, devrait.
Car le jour où il découvre des traces d’un troisième habitant, tout vacille. Qui est cette personne ? Pourquoi l’Autre semble-t-il si peu soucieux de la vérité ? Et surtout : la Maison est-elle réellement le monde entier, comme Piranèse le croit ? Susanna Clarke (à qui l’on doit le colossal Jonathan Strange & Mr Norrell) construit ici un huis clos labyrinthique où chaque découverte remet en cause ce que le lecteur croyait acquis. Le roman est aussi une fable sur l’emprise : Piranèse a-t-il choisi cette vie, ou quelqu’un l’y a-t-il enfermé — et si oui, pourquoi ?
Lauréat du Women’s Prize 2021, Piranèse est un livre assez court (environ 300 pages) qui rejoint Addie Larue dans sa manière de placer un personnage seul face à un monde dont il ne connaît pas les règles véritables — un personnage dont la mémoire a été altérée et qui doit reconstituer sa propre histoire pour se libérer. Le titre fait référence au graveur italien Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), célèbre pour ses Prisons imaginaires — des eaux-fortes qui figurent des architectures impossibles, immenses et oppressantes.
7. Les quinze premières vies d’Harry August (Claire North, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Harry August naît le 1er janvier 1919 dans le nord de l’Angleterre. Il meurt. Il renaît — au même endroit, à la même date, avec tous ses souvenirs intacts. Il meurt à nouveau. Il renaît encore. Et ainsi de suite. Harry est un ouroborien : un être condamné (ou béni, selon les jours) à revivre sa vie en boucle — chaque décès remet le compteur à zéro, sauf la mémoire. Il n’est pas seul : le Cercle Cronus, une organisation secrète, rassemble d’autres ouroboriens et veille à ce qu’aucun d’entre eux ne perturbe le cours de l’histoire. Les humains ordinaires, eux, sont appelés les linéaires.
Au crépuscule de sa onzième vie, une petite fille apparaît au chevet de Harry pour lui transmettre un message venu du futur. Le principe : les ouroboriens se transmettent l’information de vieillard à enfant, à travers les générations et les vies successives, comme une chaîne téléphonique qui remonte le temps. Le message est simple et glaçant : la fin du monde approche, et elle survient de plus en plus tôt. Quelqu’un, quelque part dans le passé, est en train d’accélérer la catastrophe. À Harry de trouver qui. S’engage alors un jeu du chat et de la souris avec Vincent Rankis, un brillant camarade d’université qui se révèle être un autre ouroborien aux ambitions bien moins prudentes que celles du Cercle.
Récompensé par le prix John W. Campbell Memorial en 2015, le roman de Claire North (pseudonyme de Catherine Webb) séduit par la richesse de son postulat et ses implications morales : que feriez-vous avec une infinité de vies ? Apprendre toutes les langues du monde ? Devenir expert·e en tout ? Sombrer dans la folie ? Harry a testé toutes ces options. Comme Addie Larue, il porte le poids des siècles — mais là où elle lutte pour laisser une trace, Harry lutte pour empêcher quelqu’un d’en laisser une de trop.
8. Une vie après l’autre (Kate Atkinson, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
11 février 1910 : Ursula Todd naît — et meurt aussitôt, le cordon ombilical enroulé autour du cou. 11 février 1910 : Ursula Todd naît — et meurt quelques minutes plus tard. 11 février 1910 : Ursula Todd naît — cette fois, le médecin est présent, il coupe le cordon, et Ursula survit. Pour l’instant. Car Ursula naîtra et mourra encore de nombreuses fois : noyée à cinq ans, victime d’un accident domestique à douze, ou abattue à vingt ans dans un café de Munich — juste après avoir tiré sur Adolf Hitler.
Kate Atkinson ne fournit aucune explication surnaturelle : Ursula ne sait pas qu’elle revit sa vie. Elle ressent des fulgurances — un malaise diffus, une angoisse soudaine, un sentiment de déjà-vu — qui la poussent à agir différemment. Chaque itération modifie les destins de sa famille, les Todd, installés dans le bucolique manoir de Fox Corner. Son père Hugh, sa mère Sylvie, son frère adoré Teddy : tous voient leur trajectoire infléchie par les choix d’Ursula, sur fond de guerres mondiales. L’une de ses vies la plonge en plein Blitz — les bombardements allemands sur Londres en 1940-1941 —, une autre la conduit jusqu’en Allemagne dans les années 1930, où elle fonde une famille avant que le régime nazi ne broie tout.
Le roman est autant une fresque familiale qu’une réflexion sur le hasard et ses conséquences : il suffit qu’un médecin arrive à l’heure ou qu’une bonne rate une marche dans l’escalier pour que l’histoire bascule dans une direction entièrement nouvelle. Kate Atkinson y déploie un humour so British — sec, pince-sans-rire, parfois féroce — qui empêche le récit de sombrer dans le pathos. Une vie après l’autre partage avec Addie Larue l’idée d’un personnage piégé par la répétition du temps, mais en renverse la perspective : là où Addie conserve ses souvenirs et perd tout lien, Ursula reconstruit des liens à chaque vie, guidée par une mémoire fantôme dont elle ne comprend pas la source.
9. Ce que murmure le vent (Amy Harmon, 2019)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
New York, 2001. Anne Gallagher, romancière, vient de perdre Eoin, son grand-père adoré, avec lequel elle a grandi. Pour respecter ses dernières volontés, elle fait le voyage jusqu’à Dromahair, un petit village du nord de l’Irlande, afin de disperser ses cendres sur le lac de Lough Gill. Mais la brume se referme sur elle, et quand Anne reprend conscience, elle n’est plus en 2001. Elle est en 1921, dans le domaine familial des Gallagher — et tout le monde est persuadé qu’elle est sa propre arrière-grand-mère, disparue sans laisser de traces lors de l’Insurrection de Pâques de 1916 (le soulèvement armé des indépendantistes irlandais contre la domination britannique, écrasé en quelques jours mais devenu le symbole fondateur de la lutte pour l’indépendance).
Prise au piège de cette époque qui n’est pas la sienne, Anne se retrouve « mère » d’un petit garçon de six ans qui n’est autre que son grand-père Eoin. Elle doit apprendre à naviguer dans une Irlande en pleine tourmente : la guerre d’indépendance contre les Britanniques touche à sa fin, mais la signature du traité anglo-irlandais de 1921 divise le pays entre partisans du compromis et républicains intransigeants — ce qui débouche sur une guerre civile fratricide. C’est dans ce contexte qu’elle rencontre Thomas Smith, médecin et ami de la famille, dont la relation avec Anne constitue le cœur émotionnel du roman. Amy Harmon intègre à cette fiction des personnages historiques réels — le leader indépendantiste Michael Collins en tête — et restitue avec soin une période que l’on connaît souvent mal hors d’Irlande.
Souvent comparé à Outlander de Diana Gabaldon — autre saga où une femme du XXe siècle se retrouve projetée dans le passé des îles Britanniques — pour son mélange de voyage temporel, de romance et de reconstitution historique, Ce que murmure le vent s’en éloigne pourtant par son ton, plus intimiste, et sa structure, resserrée autour d’une poignée d’années cruciales. Les lecteur·ices d’Addie Larue y retrouveront une héroïne parachutée dans un monde qu’elle ne connaît pas, obligée de se construire une nouvelle vie sans pouvoir révéler ce qu’elle sait de l’avenir.