Frankenstein ou le Prométhée moderne est un roman épistolaire de Mary Shelley, publié anonymement le 1er janvier 1818. Né d’un défi lancé par Lord Byron lors d’un séjour pluvieux à Genève durant l’été 1816 — chacun devait écrire une histoire d’épouvante —, le récit met en scène Victor Frankenstein, un jeune savant suisse qui donne vie à une créature assemblée à partir de chairs mortes. Horrifié par le résultat de son expérience, il abandonne sa création — qui, loin d’être la brute muette que le cinéma a popularisée, se révèle dotée d’une intelligence et d’une sensibilité aiguës. Le rejet de son créateur et de la société tout entière la pousse alors à une vengeance implacable. Souvent considéré comme le premier roman de science-fiction, Frankenstein n’a jamais cessé de nourrir la littérature et le cinéma.
Si vous êtes à la recherche de lectures similaires, voici quelques suggestions.
1. Le Dernier Homme (Mary Shelley, 1826)

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Après avoir inventé le savant fou, Mary Shelley a décidé de rayer l’humanité entière de la carte. Le Dernier Homme, publié huit ans après Frankenstein, est un roman d’anticipation qui se déroule à la fin du XXIe siècle, dans une Angleterre devenue république. Le récit suit Lionel Verney, un jeune homme élevé à l’état sauvage après la disgrâce de son père, ancien favori du roi. Sa rencontre avec Adrian, fils du dernier monarque, idéaliste et fragile, le sort de la misère et l’introduit dans un monde de passions politiques et amoureuses. L’un des personnages centraux, Raymond, ancien lord ambitieux devenu chef de la république, part combattre auprès des Grecs contre l’Empire ottoman — un écho direct à la guerre d’indépendance grecque, qui passionnait l’opinion européenne en 1826 (et à Lord Byron, qui y a trouvé la mort en 1824). Puis la peste arrive. Elle n’épargne personne. En quelques années, elle dévaste l’Europe entière, et Verney se retrouve seul au monde.
À l’inverse de ses héritiers — comme Je suis une légende de Richard Matheson, qui se concentre sur la survie quotidienne du dernier survivant —, le roman de Shelley consacre l’essentiel de ses pages à la société avant sa disparition. C’est un roman sur le délitement des liens humains face à une catastrophe qui rend toute ambition dérisoire : les guerres, les élections, les passions, tout cela s’évapore quand la mort frappe sans discernement. Mary Shelley, qui avait perdu son mari Percy (noyé en 1822) et plusieurs de ses enfants au moment de la rédaction, prête à Verney un deuil qui ne ressemble à aucun autre : celui d’un homme qui n’a même plus de témoin pour constater son malheur. Si Frankenstein posait la question de la vie fabriquée, Le Dernier Homme pose celle de la vie qui s’éteint — et de ce qu’il reste quand plus personne n’est là pour s’en souvenir.
2. Mathilda (Mary Shelley, 1959)

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Voilà un texte que Mary Shelley a rédigé entre 1819 et 1820, mais que personne n’a pu lire avant 1959. La raison ? Son propre père, le philosophe et romancier William Godwin — par ailleurs auteur du roman Caleb Williams, un classique de la littérature anglaise —, a jugé le sujet « dégoûtant et détestable » et a tout simplement confisqué le manuscrit. Il n’a jamais accepté de le rendre, malgré les demandes répétées de sa fille. Le texte n’a été retrouvé et publié que cent quarante ans plus tard, à partir de documents dispersés. Il faut dire que le thème central est l’aveu d’un amour incestueux d’un père pour sa fille — un sujet qui, au début du XIXe siècle, suffisait à condamner un livre.
Le récit prend la forme d’une longue lettre. Depuis son lit de mort, Mathilda, à peine âgée de vingt ans, raconte son histoire à Woodville, un jeune poète et son unique ami. Élevée dans la solitude par une tante peu aimante après la mort de sa mère en couches, elle retrouve son père à l’âge de seize ans. Leur bonheur, d’abord immense, s’effondre lorsque celui-ci finit par lui dévoiler la nature de ses sentiments. Dévasté par son propre aveu, le père se suicide par noyade. Mathilda, incapable de surmonter cette révélation, se retire du monde et se laisse mourir.
On a souvent lu Mathilda comme un roman à clef — Mathilda serait Mary elle-même, son père représenterait Godwin, Woodville serait Percy Shelley. Mais réduire ce texte à un exercice autobiographique serait ignorer un aspect essentiel : Mathilda est la seule narratrice, et rien ne garantit que sa version des faits soit complète ni exacte. C’est elle qui choisit ce qu’elle révèle, ce qu’elle tait, et la manière dont elle se présente — exactement comme la créature de Frankenstein lorsqu’elle raconte sa propre histoire à Victor, ou comme le protagoniste de Caleb Williams, le roman de Godwin. Dans les trois cas, le lecteur reçoit un témoignage partial, et doit décider seul de la confiance qu’il lui accorde. Pour un personnage féminin du début du XIXe siècle, ce degré de maîtrise sur le récit n’a rien d’anodin.
3. L’Île du docteur Moreau (H. G. Wells, 1896)

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Si Victor Frankenstein voulait créer la vie, le docteur Moreau, lui, veut la remodeler. Dans ce roman de H. G. Wells, Edward Prendick, unique survivant d’un naufrage, est recueilli sur une île tropicale par deux individus au comportement pour le moins inquiétant : le docteur Moreau et son assistant Montgomery. Prendick découvre avec terreur que l’île abrite des créatures mi-hommes, mi-bêtes — des animaux que Moreau a transformés par la vivisection (la pratique d’opérations chirurgicales sur des animaux vivants à des fins expérimentales) et des greffes successives, afin de les forcer à marcher debout, à parler et à obéir à « la Loi ».
Cette fameuse Loi, que les Hommes-Bêtes récitent comme un catéchisme — « Ne pas marcher à quatre pattes. C’est la Loi. Ne sommes-nous pas des Hommes ? » —, est l’un des passages les plus glaçants de la littérature de science-fiction. Elle résume à elle seule la question du roman : qu’est-ce qui sépare l’humain de l’animal, et cette frontière peut-elle être imposée à coups de scalpel ? Publié en 1896, à une époque où la lutte pour l’abolition de la vivisection faisait rage en Angleterre, le roman pousse la logique de Frankenstein un cran plus loin. Là où Victor Frankenstein crée une vie nouvelle et s’en détourne, Moreau prétend refaire la nature — et exige de ses créatures qu’elles lui vouent un culte, sous peine d’être renvoyées dans ce qu’elles appellent « la Maison de douleur » (son laboratoire). Quant au retour de Prendick à la civilisation, il ne lui apporte aucun réconfort : incapable de croiser un être humain sans y voir une bête prête à resurgir sous le vernis, il vit désormais en reclus.
4. L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde (Robert Louis Stevenson, 1886)

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Pas besoin de laboratoire ni de cadavres ici : le monstre, c’est soi-même. Dans cette nouvelle, Stevenson raconte comment le respectable Dr Jekyll, médecin londonien estimé de tous, met au point un breuvage capable de séparer les deux faces de sa personnalité — et comment sa part sombre, incarnée par l’abject Mr Hyde, prend peu à peu le dessus.
L’originalité du texte tient d’abord à sa construction : on ne découvre pas l’affaire par les yeux de Jekyll, mais par ceux de Mr Utterson, son notaire et ami, qui remarque les liens étranges entre le docteur et un certain Hyde — un individu brutal, physiquement difforme, qui agresse une enfant dans la rue puis, plus tard, assassine un parlementaire à coups de canne. Utterson mène l’enquête, accumule les indices, et la vérité n’éclate qu’à la toute fin, dans la confession posthume de Jekyll — même si, avouons-le, le secret est aujourd’hui aussi bien gardé que la recette du Coca-Cola. Mais la force du texte ne réside pas dans la surprise. Elle tient dans le tableau d’une bonne société londonienne où des notables irréprochables mènent, derrière leurs portes closes, une tout autre existence, et dans l’idée, radicale pour l’époque, que le mal n’est pas un accident : il fait partie intégrante de chaque individu. Jekyll ne crée pas Hyde à partir de rien ; il ne fait que donner un corps à ce qui était déjà là.
Frankenstein et Dr Jekyll et Mr Hyde se répondent sur une même angoisse : que se passe-t-il quand la science donne forme à ce qui aurait dû rester enfoui ? Chez Shelley, le monstre est une créature extérieure ; chez Stevenson, il habite déjà la maison.
5. Frankenstein à Bagdad (Ahmed Saadawi, 2013)

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Bagdad, printemps 2005. Deux ans après l’invasion américaine, la capitale irakienne est un champ de ruines où s’affrontent l’armée d’occupation, les milices sunnites, les milices chiites et la Garde nationale irakienne. Les attentats rythment la vie quotidienne. Dans le quartier de Batawin, Hadi le chiffonnier ramasse des fragments de corps abandonnés sur les lieux des explosions et les coud ensemble. Sa raison officielle : que ces restes soient reconnus comme des personnes et reçoivent une sépulture digne. Mais la créature — surnommée le « Trucmuche » par les habitants du quartier — prend vie lorsqu’une âme errante vient l’habiter, et se lance dans une mission de vengeance pour le compte des victimes innocentes dont elle est constituée.
Le tour de force d’Ahmed Saadawi tient dans le piège moral qu’il tend à sa créature. Le Trucmuche, pour remplacer les morceaux de chair qui se décomposent, a besoin de nouveaux corps — et la frontière entre le justicier et le meurtrier s’efface à chaque victime supplémentaire. Qui décide de l’innocence de la prochaine cible ? Et quand le vengeur devient lui-même source de violence, en quoi diffère-t-il de ceux qu’il prétend punir ? Récompensé par le Prix international de la fiction arabe en 2014 et le Grand Prix de l’imaginaire en 2017, ce roman fonctionne à la fois comme une relecture du mythe de Shelley, une satire politique féroce et une chronique du Bagdad de l’après-Saddam. Autour du Trucmuche, Saadawi déploie une dizaine de personnages secondaires qui valent chacun un roman : Elishua, dite Oum Daniel, une vieille chrétienne assyrienne qui refuse de quitter sa maison et attend le retour de son fils disparu à la guerre ; Mahmoud al-Sawadi, un jeune journaliste prêt à tout pour décrocher un scoop ; Faraj al-Dallal, un promoteur immobilier qui profite du chaos pour racheter les propriétés des habitants en fuite.
Là où Frankenstein naissait dans un laboratoire suisse, le monstre de Saadawi naît dans les décombres d’une guerre bien réelle — et sa phrase-clef dit tout : « Il n’y a pas d’innocent complètement pur, ni d’assassin complètement abject. »
6. FranKISSstein : une histoire d’amour (Jeanette Winterson, 2019)

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Le titre, avec ses trois « s » et son « kiss » incrusté, annonce la couleur : Jeanette Winterson ne fait pas dans la révérence polie. Son roman fait dialoguer deux époques. D’un côté, Genève en 1816 : on suit Mary Shelley, dix-neuf ans, au milieu du fameux séjour suisse avec Percy Shelley, Lord Byron et le médecin Polidori. Après la perte d’un premier bébé à peine né et le suicide récent de sa demi-sœur Fanny, entourée d’hommes qui peinent à croire qu’une femme aussi jeune puisse écrire quoi que ce soit de valable, elle donne naissance à Frankenstein. De l’autre, une Angleterre contemporaine post-Brexit : Ry Shelley, médecin transgenre, fournit des membres amputés à Victor Stein, un chercheur en intelligence artificielle qui poursuit un projet secret de conservation de la conscience humaine après la mort du corps. En parallèle, Ron Lord — patron d’une entreprise de robots sexuels d’un goût discutable — vend des poupées à orifices personnalisables et se prend pour un bienfaiteur de l’humanité.
Les échos entre les deux lignes narratives sont volontairement transparents : Ry renvoie à Mary, Victor Stein à Victor Frankenstein, et Ron Lord à Lord Byron (en nettement moins séduisant). Mais le roman ne se contente pas d’un jeu de correspondances. Ce qui intéresse Winterson, c’est la question du corps : à quoi sert-il ? Peut-on s’en passer ? Peut-on en changer ? Victor Stein rêve de transhumanisme — c’est-à-dire de dépasser les limites biologiques de l’être humain, notamment par la cryogénisation (des milliers de corps sont déjà congelés en Arizona dans l’espoir d’un réveil futur) et par le transfert de la conscience dans un support non organique. Ry, dont le corps a lui-même été reconfiguré, incarne littéralement cette question. Winterson pousse même l’audace jusqu’à imaginer une rencontre entre Mary Shelley et Ada Lovelace — fille de Byron, considérée comme la première programmeuse de l’histoire — pour relier les origines de la science-fiction à celles de l’informatique. Sélectionné pour le Booker Prize en 2019, FranKISSstein est un roman qui refuse de tenir en place, mais c’est précisément ce qui fait son intérêt : il secoue le mythe de Shelley pour voir ce qu’il en tombe en 2019.
7. R.U.R. (Karel Čapek, 1920)

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C’est dans cette pièce de théâtre qu’a été inventé le mot « robot ». Dramaturge tchèque, Karel Čapek a forgé le terme à partir du mot robota (« corvée » en tchèque), sur une suggestion de son frère Josef — peintre de métier — qui, selon la légende, a lâché le mot sans retirer le pinceau qu’il avait entre les lèvres. Le néologisme a supplanté « automate » du jour au lendemain, et il n’a plus jamais quitté aucune langue.
R.U.R. — pour Rossum’s Universal Robots — se déroule sur une île où la société Rossum fabrique en série des êtres d’apparence humaine. Contrairement à l’image que le mot évoque aujourd’hui, ces robots ne sont pas des machines métalliques. Ce sont des organismes biologiques, fabriqués à partir de matière organique, mais dépourvus de sentiments et conçus pour un seul but : travailler. L’intrigue démarre avec l’arrivée d’Hélène Glory, une jeune femme idéaliste venue plaider la cause des robots. Elle finit par épouser Domin, le directeur de l’usine, convaincu que ses créatures vont libérer l’humanité du travail. C’est l’inverse qui se produit : les humains, devenus oisifs, cessent de se reproduire et perdent tout élan vital. Pour rendre les robots plus performants, un ingénieur de l’entreprise les dote d’une sensibilité et d’une intelligence supérieures. Au bout de dix ans, les robots prennent conscience de leur condition, se soulèvent et exterminent l’humanité. Il ne reste qu’un seul survivant humain : Alquist, l’architecte de l’usine, qui avait été le seul à s’alarmer de la situation.
La pièce, créée à Prague en 1921 et jouée à New York dès 1922, a connu un succès international foudroyant. Sa force ne tient pas à la révolte elle-même, mais à ce qui la précède : la complaisance d’une humanité qui délègue aux robots non seulement le travail, mais aussi les guerres, la production, et finalement le sens même de son existence. Les gouvernements arment les robots, les entreprises les louent, et personne ne se demande ce qui arrivera quand les créatures seront plus intelligentes que leurs créateurs. La fin de la pièce, toutefois, n’est pas entièrement sombre : deux robots découvrent qu’ils éprouvent quelque chose l’un pour l’autre — un sentiment qui ressemble à s’y méprendre à de l’amour —, et Alquist leur confie la responsabilité du monde. Une humanité s’est éteinte ; une autre, peut-être, commence. Avec Frankenstein, R.U.R. forme le socle sur lequel toute la science-fiction ultérieure — d’Asimov à Blade Runner — a été bâtie.