Cléopâtre VII naît à Alexandrie en 69 avant notre ère, dans la capitale la plus riche de la Méditerranée orientale, fondée trois siècles plus tôt par Alexandre le Grand. Elle est la septième et dernière souveraine de la lignée des Ptolémées, dynastie gréco-macédonienne installée en Égypte par l’un des généraux d’Alexandre et qui gouverne le pays depuis près de trois cents ans. À dix-sept ans, elle monte sur le trône aux côtés de son frère cadet Ptolémée XIII, selon la coutume dynastique qui veut que les souverains règnent en couple frère-sœur ; après une guerre civile contre ce même frère, remportée avec l’appui de Jules César, elle règne seule.
Son royaume est à la fois prestigieux et menacé. Prestigieux, car l’Égypte produit assez de blé pour nourrir une grande part du monde antique, et Alexandrie abrite la plus grande bibliothèque du monde connu, les meilleurs savants et un luxe qui fait rêver Rome. Menacé, car Rome a désormais absorbé toutes les autres grandes puissances méditerranéennes, et l’Égypte se retrouve dans la position d’un protectorat officieux que les Romains pourraient annexer à tout moment. Pour préserver son indépendance, Cléopâtre joue sa seule carte : nouer avec les hommes qui dirigent Rome des alliances assez solides pour protéger son trône. C’est d’abord Jules César, dont elle a un fils, Césarion ; puis, après l’assassinat de César en 44 avant notre ère, Marc Antoine, dont elle a trois enfants et avec qui elle forme le projet d’un empire commun étendu à tout l’Orient. À la fois pharaonne pour ses sujets égyptiens et reine hellénistique pour les Grecs d’Alexandrie, elle parle l’égyptien — fait rare dans sa famille, dont les membres parlaient exclusivement le grec — et se présente comme une incarnation terrestre de la déesse Isis.
Le projet échoue à la bataille d’Actium, en 31 avant notre ère : un affrontement naval au large de la Grèce, où la flotte de Marc Antoine et de Cléopâtre est battue par celle d’Octave, petit-neveu et héritier adoptif de César. Un an plus tard, Alexandrie tombe ; Marc Antoine se donne la mort, puis Cléopâtre à son tour, à trente-neuf ans. Devenu empereur sous le nom d’Auguste, Octave annexe l’Égypte, qui ne retrouvera jamais son autonomie.
Tout ce que l’Occident retient ensuite de Cléopâtre provient des vainqueurs et de leurs héritiers intellectuels. Pour justifier une guerre civile menée contre un Romain, Marc Antoine, Auguste a besoin d’un bouc émissaire acceptable : plutôt que d’attaquer frontalement son ancien allié, il charge l’« Égyptienne », reine orientale luxurieuse et manipulatrice, femme fatale qui aurait ensorcelé deux grands Romains. Ce portrait à charge, repris à l’infini par les poètes latins puis par la peinture, l’opéra, Shakespeare et Hollywood, a fini par faire de Cléopâtre l’une des figures les plus reconnaissables de la planète — peut-être même, à en croire les études quantitatives les plus récentes, la plus reconnaissable des personnalités historiques, tous domaines et toutes époques confondus. Derrière l’eye-liner d’Elizabeth Taylor et les clichés du péplum se cache pourtant une cheffe d’État redoutable, dont les historien·nes s’attachent depuis une vingtaine d’années à retrouver la trace réelle grâce aux papyrus exhumés en Égypte, aux monnaies, aux inscriptions, et à l’archéologie sous-marine de la baie d’Alexandrie, dont une partie — y compris le quartier royal — s’est effondrée dans la mer à la suite de séismes.
Les huit livres qui suivent sont classés selon un ordre de lecture progressif. On commence par une synthèse courte pour poser les bases, on passe à deux biographies narratives accessibles, puis à trois études d’historien·nes de plus en plus rigoureuses sur le terrain des sources, avant d’ouvrir sur la question de la réception : l’exposition de l’Institut du monde arabe et l’enquête sur Cléopâtre comme icône mondiale. De la reine historique au mythe planétaire, en somme.
1. Cléopâtre (Christian-Georges Schwentzel, 1999)

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Paru dans la collection Que sais-je ? des PUF, ce petit volume de cent vingt-sept pages est l’une des meilleures entrées en matière possibles. Alors maître de conférences à Valenciennes, Christian-Georges Schwentzel resitue en deux parties — une traversée chronologique, puis une approche thématique — la reine dans la longue histoire des Ptolémées et tente de cerner comment elle a construit son autorité : sur quels codes religieux (ceux des pharaons d’un côté, ceux des rois grecs de l’autre), sur quels symboles monétaires et iconographiques, sur quelles alliances diplomatiques.
Le format court rend service au lecteur·ice pressé·e. On y trouve l’essentiel des découvertes archéologiques alexandrines des années 1990 — notamment les fouilles sous-marines menées par Franck Goddio, qui a mis au jour les vestiges du quartier royal englouti —, une présentation claire de l’arbre généalogique ptolémaïque (absolument nécessaire pour qui voudrait s’y retrouver parmi les Ptolémée I à XV et les sept Cléopâtre) et un chapitre final sur le mythe, de l’Antiquité à nos jours. C’est court, dense, et cela constitue un excellent socle pour aborder la suite sans se noyer.
2. Cléopâtre (Alberto Angela, 2019)

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Vulgarisateur italien à l’immense audience, connu pour ses émissions télévisées et ses best-sellers sur Rome antique, Alberto Angela propose ici une biographie romancée qui s’intéresse moins à l’ensemble d’une vie qu’à quatorze années décisives, de 44 à 30 avant notre ère — soit de l’assassinat de Jules César jusqu’à la mort de Cléopâtre. Le pari narratif est assumé : traiter Cléopâtre, César et Marc Antoine comme des personnages de roman, reconstituer leurs décors et prêter des pensées intimes à ces figures que les sources antiques laissent souvent muettes.
Cette méthode a ses partisans et ses détracteur·ices. Les premier·es saluent une lecture agréable, assortie de notations archéologiques précises qui donnent de l’épaisseur à la vie quotidienne d’Alexandrie et de Rome. Les second·es, notamment dans la presse culturelle française, reprochent au livre de s’affranchir parfois des sources pour verser dans l’« histoire sexy » plus romanesque que rigoureuse. À lire donc pour ce qu’il est : une introduction immersive et facile d’accès, à condition de garder à l’esprit qu’on n’a pas là un travail d’historien au sens strict, mais un récit construit sur une documentation solide.
3. Cléopâtre (Stacy Schiff, 2012)

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Lauréate du prix Pulitzer en 2000 pour sa biographie de Véra Nabokov, la journaliste et biographe américaine Stacy Schiff applique à la reine d’Égypte les méthodes qui ont fait sa réputation : enquête minutieuse, souci des faits, narration ample. Paru aux États-Unis en 2010 et traduit chez Flammarion deux ans plus tard, le livre s’est vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et reste sans doute la biographie la plus lue de Cléopâtre à l’échelle internationale.
L’angle est affirmé dès les premières pages : Schiff veut extraire la reine de la propagande romaine qui l’a figée en femme fatale lascive. Rappelons le mécanisme : après la mort de César, Octave affronte Marc Antoine dans une nouvelle guerre civile, mais il ne peut pas attaquer frontalement un Romain sans se discréditer auprès du peuple ; il présente donc le conflit comme une guerre défensive contre l’« étrangère » Cléopâtre, qui aurait envoûté Antoine et menacerait Rome. Cette version, reprise par les auteurs latins qui écrivent ensuite sous le régime d’Auguste, a structuré l’image de la reine pendant deux mille ans. Schiff la démonte pour restituer ce que Cléopâtre fut réellement : une stratège politique, une oratrice d’exception, l’administratrice d’un royaume riche et convoité, qui n’a connu que deux amants — César, puis Marc Antoine — sur près de vingt ans de règne. Son Alexandrie est dense et cosmopolite, peuplée de savants, de courtisans et de marchands.
L’enquête s’appuie sur un appareil de notes substantiel, même si certain·es universitaires français·es ont pu juger la reconstruction un peu trop littéraire par endroits. Reste un portrait incarné et équilibré, idéal pour qui cherche une biographie complète mais lisible.
4. Cléopâtre, la déesse-reine (Christian-Georges Schwentzel, 2014)

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Devenu professeur d’histoire ancienne à l’Université de Lorraine, Christian-Georges Schwentzel revient au sujet, quinze ans après son Que sais-je ?, avec un volume nettement plus ambitieux paru chez Payot. La matière a eu le temps de s’enrichir considérablement : nouvelles trouvailles numismatiques, progrès de l’archéologie sous-marine à Alexandrie, relecture des papyrus. Schwentzel en tire une biographie à la fois académique et accessible qui s’attache à comprendre comment Cléopâtre a construit sa légitimité religieuse et politique — d’où le titre.
L’apport le plus original tient à l’analyse de la double identité divine que la reine revendique : réincarnation d’Isis pour les Égyptiens de souche, nouvelle Aphrodite pour les Grecs d’Alexandrie, elle joue sur les deux tableaux simultanément, comme le montrent ses portraits sur les monnaies et les bas-reliefs des temples. La stratégie est payante : elle permet à Cléopâtre d’être pleinement légitime aux yeux des deux populations principales de son royaume — les Égyptiens natifs et les Grecs d’Alexandrie, descendants des conquérants macédoniens —, qui ne se côtoyaient pas sans frictions.
Le dernier tiers du livre élargit le propos à la postérité du mythe et prend un tour inattendu : Schwentzel suit la reine jusque dans le monde arabe médiéval — qui en conserve une mémoire beaucoup plus positive qu’en Europe, comme cheffe d’État érudite plutôt que comme séductrice — et chez la communauté africaine-américaine des États-Unis, où elle devient au XXe siècle une figure d’icône noire revendiquée par les mouvements afrocentriques. Une synthèse équilibrée, déjà grand public mais adossée à la recherche la plus récente pour l’époque.
5. Cléopâtre : Un rêve de puissance (Maurice Sartre, 2018)

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Helléniste reconnu, professeur émérite à l’université de Tours et ancien membre de l’Institut universitaire de France, Maurice Sartre prévient dès l’abord qu’il ne cherchera pas à combler les trous du dossier : les sources sont trop fragmentaires, trop marquées par la propagande d’Octave, pour permettre un portrait psychologique fiable. Il fait de cette prudence une méthode, et de ce scepticisme documentaire la vertu principale de son livre.
Chaque chapitre met les sources — textes antiques, inscriptions gravées sur pierre, papyrus administratifs, monnaies — sous le feu d’une critique serrée. Sartre ne cache pas ses hésitations, pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses définitives, et reconstruit patiemment les marges de manœuvre réelles d’une reine qui dépendait en permanence du bon vouloir romain. Les pages sur les enjeux financiers (la richesse égyptienne face à un Trésor romain asséché, ce qui créait une interdépendance durable entre les élites des deux camps), sur les nécessités stratégiques (le bois nécessaire à la construction des flottes, dont Rome manquait), ou sur les rapports avec l’empire parthe à l’est (grosso modo l’Iran et l’Irak actuels, rival militaire direct de Rome) replacent Cléopâtre dans une géopolitique méditerranéenne complexe qu’on oublie souvent au profit des seules amours avec César et Antoine.
C’est ardu — il faut s’accrocher aux généalogies et à la cartographie du Proche-Orient antique — mais on en sort avec une Cléopâtre femme d’État, débarrassée du fard d’Hollywood.
6. Cléopâtre l’Égyptienne (Bernard Legras, 2021)

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Professeur d’histoire grecque à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Bernard Legras est un papyrologue — c’est-à-dire un spécialiste des textes grecs et égyptiens écrits sur papyrus, ces rouleaux qui se sont conservés par milliers dans le sable sec d’Égypte et qui documentent la vie administrative, économique et religieuse du royaume au quotidien. Le plus érudit de cette sélection, son livre part d’une remarque sur le titre : si les sources antiques qualifient Cléopâtre d’« Égyptienne », c’est pour la déprécier. Pour un Romain cultivé, être grec était honorable, mais être égyptien revenait à être un barbare ; dire de la reine qu’elle était « une Égyptienne », c’était donc l’exclure du monde civilisé et, accessoirement, lui retirer sa légitimité de femme de pouvoir. Legras retourne l’étiquette et démontre que Cléopâtre fut effectivement, et assumément, une reine à la fois grecque et égyptienne, qui revendiquait ouvertement sa double culture devant ses sujets.
Le livre s’appuie massivement sur les sources documentaires égyptiennes : ordonnances royales conservées sur papyrus, inscriptions hiéroglyphiques, données issues des fouilles subaquatiques alexandrines. On y suit la construction économique et fiscale du règne (réformes monétaires, gestion des temples, financement de la guerre contre Octave), la politique dynastique (l’élimination de sa sœur Arsinoé IV et de ses deux frères-époux Ptolémée XIII et Ptolémée XIV — la coutume ptolémaïque voulait que le roi et la reine soient mari et femme en plus d’être frère et sœur, pour conserver le sang royal dans la famille et éviter toute dilution par mariage extérieur), et la relation complexe avec la communauté juive d’Alexandrie. La mort elle-même est examinée à la lumière des connaissances toxicologiques de l’époque hellénistique : morsure d’un serpent ? poison végétal ? les sources antiques ne s’accordent pas.
Quelques erreurs factuelles ont été relevées dans l’édition originale (une confusion sur la mère de Cléopâtre, notamment), mais l’ensemble constitue un bilan à jour de ce que la recherche sait aujourd’hui. Un avertissement tout de même : c’est un livre pour lecteur·ices déjà familier·es du Ier siècle avant notre ère. À réserver aux curieux·ses déterminé·es.
7. Le Mystère Cléopâtre, catalogue de l’exposition de l’Institut du monde arabe (Collectif, sous la direction de Claude Mollard, Christian-Georges Schwentzel et Christiane Ziegler, 2025)

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Publié chez Skira à l’occasion de l’exposition événement présentée à l’IMA du 11 juin 2025 au 11 janvier 2026, ce catalogue de deux cent quarante pages rassemble les contributions des commissaires — Claude Mollard au commissariat général, l’égyptologue Christiane Ziegler (ancienne directrice du département des antiquités égyptiennes du Louvre) et l’historien Christian-Georges Schwentzel pour le versant scientifique — ainsi que d’une vingtaine de spécialistes associé·es.
Le parti pris est double : faire le point sur les connaissances historiques et archéologiques les plus récentes sur la reine, puis retracer la fabrique du mythe à travers les siècles, des auteurs romains jusqu’à Hollywood, par Shakespeare, l’opéra, la peinture académique du XIXe siècle et la bande dessinée (l’Astérix et Cléopâtre de Goscinny et Uderzo, 1965, a largement contribué à fixer sa silhouette dans l’imaginaire francophone). Le catalogue reproduit près de trois cent cinquante pièces — bustes antiques, monnaies, peintures de Cabanel et de Rixens, bijoux de scène portés par Sarah Bernhardt, affiches de cinéma — venues du Louvre, de Versailles, de la BNF et de musées étrangers.
Les notices qui accompagnent chaque pièce permettent de circuler entre érudition et culture populaire sans jamais s’ennuyer. C’est aussi l’un des rares ouvrages francophones à faire une place significative à la réception arabe de Cléopâtre, où elle est restée, au Moyen Âge comme aujourd’hui, une figure positive et érudite plutôt qu’une séductrice sulfureuse.
8. Cléopâtre Superstar : Icône marketing à l’ère du numérique (Claire Mercier et François de Callataÿ, 2025)
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Publié par l’Académie royale de Belgique en juin 2025 et prolongé par une exposition à Liège à partir de décembre de la même année, ce livre marque l’étape finale de ce parcours : non plus la Cléopâtre historique, mais l’icône planétaire qu’elle est devenue. François de Callataÿ, archéologue et historien d’art, professeur à l’Université libre de Bruxelles, prix Francqui 2007, avait déjà consacré un volume à la question en 2015 ; Claire Mercier, historienne spécialiste de la réception de l’Antiquité dans la culture populaire, enseigne à la Burgundy School of Business et dirige par ailleurs une entreprise de merchandising — ce qui, quand on s’attaque à Cléopâtre comme produit marketing, tombe plutôt bien.
La méthode est inédite : les auteur·ices ont passé une liste d’une centaine de personnalités historiques, de Néfertiti à Cristiano Ronaldo, au crible d’une vingtaine de bases de données — production littéraire, chansons, films, banques d’images, sites de commerce en ligne, marques déposées. Résultat : Cléopâtre arrive en tête, toutes catégories confondues, dès lors qu’on considère la population mondiale et non la seule culture occidentale. Le livre interroge ensuite les raisons de cette domination : pourquoi fonctionne-t-elle comme une marque, pourquoi son image est-elle si élastique (blanche, noire, féline, serpentine, chaste ou lascive, selon les besoins de l’époque), et comment le public, à partir des années 2000, en est venu à créer sa propre Cléopâtre plutôt qu’à en consommer une version officielle.
Les chapitres sur les parfums baptisés à son nom, le casino Caesars Palace de Las Vegas, les canards de bain égyptisés, les déguisements d’Halloween et la polémique autour de Queen Cleopatra de Netflix en 2023 — un docu-drame qui confiait le rôle à une actrice noire et a provoqué une levée de boucliers en Égypte, où la reine est revendiquée comme un emblème national — sont un régal d’érudition joyeuse. Une façon parfaite de clore ce parcours : après avoir cherché qui fut Cléopâtre, on comprend enfin pourquoi il nous est devenu impossible de la laisser tranquille.