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Que lire sur les Borgia ?

Que lire sur les Borgia ?

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Peu de familles auront autant enflammé les imaginaires que les Borgia. Originaires de Játiva, dans le royaume de Valence, les Borja — leur nom catalan — s’imposent à Rome en l’espace de trois générations. Le premier à percer est Alonso de Borja, évêque qui joue un rôle décisif dans la résolution du Grand Schisme d’Occident — cette crise de près de quarante ans durant laquelle la chrétienté se retrouve avec deux, voire trois papes rivaux — avant d’accéder lui-même au trône pontifical sous le nom de Calixte III, en 1455.

Cardinal à vingt-deux ans, son neveu Rodrigo ne tarde pas à lui emboîter le pas : élu pape en 1492 sous le nom d’Alexandre VI à l’issue d’un conclave où il achète sans vergogne les voix de ses pairs (une pratique appelée simonie, c’est-à-dire le trafic de charges ou de sacrements religieux), il installe au Vatican ses maîtresses et ses enfants naturels, distribue les charges ecclésiastiques à ses proches, et gouverne l’Église comme on gère un patrimoine familial. Autour de lui gravitent ses enfants, et non des moindres : César, cardinal à dix-sept ans avant de jeter la pourpre aux orties pour se tailler un État en Romagne (une région du centre-nord de l’Italie, alors morcelée entre petits seigneurs locaux) à coups d’épée, devient le modèle du Prince de Machiavel ; Lucrèce, trois fois mariée au gré des alliances paternelles, traîne derrière elle une réputation d’empoisonneuse que l’histoire a largement fabriquée.

Car c’est là tout le paradoxe des Borgia : leur légende noire — cette image de famille monstrueuse, coupable d’inceste, de fratricide et d’empoisonnement à grande échelle — a été alimentée, dès le lendemain de la mort d’Alexandre VI, par leurs rivaux. Au premier rang d’entre eux : Jules II della Rovere, élu pape en 1503, qui avait passé des années en exil forcé sous Alexandre VI et qui, une fois au pouvoir, ordonne des enquêtes à charge et encourage les chroniqueurs hostiles pour noircir la mémoire de son prédécesseur. Victor Hugo y ajoute sa Lucrèce Borgia en 1833, Alexandre Dumas en rajoute une couche, et le mythe se fige pour deux siècles. Les séries télévisées récentes (celle de Tom Fontana pour Canal+, celle de Neil Jordan pour Showtime) ont ravivé la curiosité du grand public — avec des libertés scénaristiques qui auraient fait bondir plus d’un archiviste.

Pour y voir plus clair, voici sept livres qui permettent d’approcher cette famille par ses différentes facettes : des sommes historiques aux biographies individuelles, sans oublier un témoignage de première main rédigé dans les couloirs mêmes du Vatican.


1. Les Borgia (Ivan Cloulas, 1987)

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Conservateur en chef aux Archives nationales et ancien membre de l’École française de Rome, Ivan Cloulas livre ici la somme de référence en langue française sur la famille Borgia. L’ambition est encyclopédique : le récit part de l’évêque Alonso, artisan de la résolution du Grand Schisme au XVe siècle, et se poursuit jusqu’à saint François Borgia — un arrière-petit-fils d’Alexandre VI qui, devenu jésuite au XVIe siècle, consacre sa vie à racheter les péchés du clan par la piété. Entre ces deux figures, le livre couvre l’élection contestée de Rodrigo, les campagnes de César en Romagne, les mariages successifs de Lucrèce, mais aussi les guerres d’Italie — ces conflits à répétition où la France, l’Espagne et les cités-États italiennes (Milan, Florence, Naples, Venise) se disputent le contrôle de la péninsule, et dans lesquels les Borgia jouent un rôle de premier plan.

Cloulas traite les Borgia comme un clan soudé par une même conception du pouvoir, où chaque membre joue sa partition dans une stratégie collective. On ne trouvera pas ici de portraits psychologiques ni de reconstitutions intimes : le livre est centré sur les mécanismes politiques et diplomatiques — qui s’allie avec qui, contre qui, pour combien de temps, et à quel prix. Ce parti pris donne à l’ouvrage sa rigueur — plus de cinq cents pages, un appareil critique solide, une multitude de protagonistes — mais aussi sa principale limite : les personnages restent à distance, privés de l’épaisseur humaine qui les rendrait mémorables.

La lecture exige de la concentration : les noms s’accumulent, les intrigues s’enchevêtrent. Mais pour qui veut comprendre les Borgia sans se contenter des clichés, c’est le livre par lequel commencer, quitte à bifurquer ensuite vers d’autres lectures plus ciblées sur tel ou tel membre de la famille.


2. Les Borgia (Jean-Yves Boriaud, 2017)

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Professeur émérite à l’université de Nantes, latiniste et spécialiste de la Renaissance italienne (il a traduit Machiavel, Pétrarque et Boccace), Jean-Yves Boriaud a un projet clair dès les premières pages : vérifier, source par source, ce qui relève de la réalité historique et ce qui relève de la propagande dans l’histoire des Borgia. Le récit couvre l’ensemble de la saga familiale, des origines catalanes jusqu’au jésuite Francesco Borgia, le saint de la famille, sans oublier les deux pontificats Borgia — ceux de Calixte III et d’Alexandre VI.

L’un des apports les plus éclairants du livre est son analyse du double regard qui pèse sur les Borgia. En Catalogne, la famille reste honorée : les Borja y sont perçus comme des enfants du pays qui ont réussi. En Italie, en revanche, les rivaux politiques — notamment les grandes familles romaines comme les Orsini et les Colonna, qui supportent mal d’être dominées par des Espagnols — forgent très tôt une image diabolique du clan. Boriaud retrace la construction de cette légende noire, depuis les pamphlets de l’époque jusqu’au drame romantique de Hugo, et montre comment chaque génération a ajouté sa propre couche de noirceur au récit. Il éclaire également des aspects souvent négligés : les rapports des Borgia avec la France de Charles VIII et de Louis XII, ou la manière dont César — par son usage froid de la ruse, de l’alliance temporaire et de la force — a directement inspiré à Machiavel sa théorie du prince qui subordonne la morale à l’efficacité politique.


3. Les Borgia (Marcel Brion, 1979)

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Marcel Brion (1895-1984), membre de l’Académie française, est un historien de l’art qui a consacré l’essentiel de sa carrière à l’Italie renaissante — on lui doit aussi des biographies de Laurent le Magnifique, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci. Paru initialement en 1953 sous le titre Le Pape et le Prince, son livre sur les Borgia constitue l’un des premiers efforts sérieux de démystification en langue française. La thèse centrale est limpide : impossible de juger les Borgia à l’aune de la morale moderne sans les replacer d’abord dans une Italie où la violence politique, la simonie et le népotisme sont le lot quotidien de toutes les grandes familles — pas seulement des Borgia.

Brion ne cache pas une certaine admiration pour César, dont il salue la vision stratégique et l’énergie, quitte à minimiser parfois la brutalité du personnage. Quand les sources accusent César, Brion a tendance à plaider les circonstances atténuantes plutôt qu’à examiner froidement les faits — ce qui a pu irriter certains lecteur·ices. Lucrèce, en revanche, reste dans l’ombre : on aurait aimé qu’il lui consacre davantage de pages, tant le personnage méritait mieux qu’un rôle de figuration.

Le livre vaut surtout pour sa restitution du climat politique de l’Italie à la fin du XVe siècle — une Italie qui n’est pas encore un pays unifié mais une mosaïque de cités-États, de duchés et de républiques (Milan, Florence, Naples, Venise), où les grandes familles (Sforza, Médicis, Colonna, Orsini) se livrent une guerre permanente pour le territoire et l’influence. Les Borgia ne sont ici qu’un élément — certes spectaculaire — de ce paysage. Le livre ne propose ni bibliographie complète ni notes exhaustives, ce qui le destine davantage à un public curieux qu’aux chercheur·euses.


4. Dans le secret des Borgia : journal du cérémoniaire du Vatican, 1492-1503 (Johannes Burckard, présenté par Ivan Cloulas et Vito Castiglione Minischetti, 2003)

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Voici un document exceptionnel : le journal de Johannes Burckard (v. 1450-1506), maître des cérémonies au Vatican de 1483 à sa mort. Sa fonction consiste à organiser et surveiller le protocole des célébrations pontificales — ce qui lui donne un accès quotidien aux coulisses du pouvoir. Alsacien méticuleux et vraisemblablement peu porté sur la fantaisie, Burckard note tout ce qui se passe dans les murs du palais pontifical avec le scrupule d’un comptable — sauf qu’au lieu de colonnes de chiffres, ce sont des cadavres repêchés dans le Tibre, des cardinaux pris en flagrant délit d’inconduite et des corridas improvisées sur la place Saint-Pierre qui défilent sous sa plume.

L’édition française, établie à partir du Liber notarum latin et présentée par Ivan Cloulas et Vito Castiglione Minischetti, couvre les onze années du pontificat d’Alexandre VI. On y trouve consignés, au jour le jour, les événements qui ont alimenté la légende noire : le meurtre mystérieux de Juan Borgia, duc de Gandie, dont le corps est retrouvé dans le Tibre (et dont César est le principal suspect) ; les mariages et remariages de Lucrèce, annulés ou brisés selon les besoins politiques du moment ; l’ascension fulgurante de César ; et le fameux banquet des cinquante courtisanes — une soirée organisée au Vatican par César en octobre 1501, où des prostituées auraient dansé nues devant le pape et ses invités. Burckard rapporte les faits sans les commenter — c’est au lecteur ou à la lectrice de se faire une opinion.

Ce n’est pas un livre que l’on dévore d’une traite : la forme du journal impose son rythme, avec de longs passages consacrés aux détails du protocole liturgique. Mais pour qui s’intéresse aux Borgia, c’est une source irremplaçable — le seul témoignage de l’intérieur qui nous soit parvenu. Un conseil : mieux vaut l’aborder après avoir lu un ouvrage de synthèse, car Burckard ne prend jamais la peine d’expliquer le contexte — il écrit pour lui-même, pas pour la postérité.


5. Alexandre VI Borgia (Jean-Yves Boriaud, 2024)

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Après son livre de 2017 sur l’ensemble de la famille, Jean-Yves Boriaud revient aux Borgia avec un ouvrage cette fois centré sur la seule figure du pape Alexandre VI. Le cadrage est resserré : cardinal espagnol dans une Rome hostile aux étrangers, Rodrigo Borgia doit d’abord se hisser jusqu’au trône de saint Pierre — et le livre examine comment il y parvient, puis ce qu’il en fait une fois installé. L’achat des voix lors du conclave de 1492, la gestion des scandales, la construction d’un véritable État territorial pour l’Église : autant de sujets traités à la lumière des sources d’époque, que Boriaud — latiniste de formation — peut lire dans le texte.

Le livre insiste sur la dimension politique d’Alexandre VI, trop souvent réduit à ses frasques privées. Le pape n’est pas qu’un jouisseur doublé d’un père abusif : c’est aussi un diplomate redoutable, qui joue France, Espagne et Saint-Empire les uns contre les autres pour préserver l’indépendance de Rome. Son ambition territoriale — confier à César la conquête de la Romagne pour y construire un État pontifical solide, à l’image des royaumes séculiers de l’époque — ne se réduit pas à du simple népotisme : elle s’inscrit dans un projet politique plus large, celui d’un pape qui refuse de voir l’Église réduite au rôle de spectatrice face aux grandes monarchies européennes. Machiavel lui-même reconnaît qu’Alexandre VI a réussi, mieux qu’aucun autre pape, à accroître la puissance temporelle de la papauté — un compliment de taille dans la bouche de l’auteur du Prince.

L’ouvrage se referme sur la mort d’Alexandre VI en 1503 — empoisonné lors d’un dîner, selon la légende, ou plus probablement victime de la malaria — et sur la manière dont ses successeurs, Jules II en tête, ont méthodiquement noirci sa mémoire pour légitimer leur propre pouvoir.


6. César Borgia : Fils de pape, prince et aventurier (Ivan Cloulas, 2005)

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Cardinal à dix-sept ans, duc de Valentinois à vingt-trois, mort à trente-deux lors d’un siège en Navarre : la trajectoire de César Borgia tient en une poignée d’années. Ivan Cloulas lui consacre une biographie fondée sur un travail d’archives considérable — il a fouillé les fonds espagnols, français et italiens pour reconstituer le parcours de celui que Machiavel érigeait en modèle du prince idéal.

Le livre retrace les étapes d’un destin météorique : la jeunesse dorée au Vatican, la renonciation au cardinalat — un geste rarissime, car on n’abandonne pas la pourpre à la Renaissance, surtout quand on la doit à son propre père — pour embrasser la carrière des armes ; les campagnes militaires en Romagne, où César soumet un à un les petits tyrans locaux ; l’administration efficace des territoires conquis ; puis la chute brutale après la mort d’Alexandre VI, quand César perd d’un coup son protecteur et, avec lui, toute sa base de pouvoir. Cloulas accorde une attention particulière aux épisodes les plus controversés : le meurtre présumé de son frère Juan (César avait tout à y gagner, puisque la mort de l’aîné lui ouvrait la voie vers la carrière militaire), ses rapports ambigus avec Lucrèce, et l’usage systématique de la violence et de la trahison comme instruments politiques.

L’approche reste celle de l’historien : Cloulas aligne les faits, confronte les sources, et laisse le lecteur ou la lectrice se forger sa propre opinion. Le revers de cette méthode, c’est que le personnage reste parfois à distance : on comprend ce que César a fait, moins ce qui le faisait agir. Mais la solidité documentaire de l’ensemble en fait une référence pour qui veut aller au fond du sujet.


7. Lucrèce Borgia (Maria Bellonci, 1939)

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L’écrivaine italienne Maria Bellonci (1902-1986) consacre huit années de recherches dans les archives de la péninsule avant de publier, en 1939, cette biographie qui lui vaut le prestigieux prix Viareggio — l’un des grands prix littéraires italiens. Traduit dans de nombreuses langues, salué par le Times Literary Supplement comme un chef-d’œuvre accompli, le livre reste à ce jour la biographie de référence sur Lucrèce Borgia. À noter : la première édition italienne fut censurée pour certains passages jugés indécents ; il fallut attendre 1964 pour que le texte soit enfin publié dans son intégralité.

L’ambition de Bellonci est claire : débarrasser Lucrèce de la gangue de calomnies qui l’entoure depuis cinq siècles. Loin de l’empoisonneuse lubrique imaginée par Hugo et Dumas, la Lucrèce qui émerge de ces pages est une jeune femme prise au piège des ambitions de son père et de son frère — mariée une première fois à treize ans à Giovanni Sforza (mariage annulé quand l’alliance n’est plus utile), puis à Alphonse d’Aragon (assassiné sur ordre probable de César), enfin à Alphonse d’Este, duc de Ferrare. Ce n’est qu’avec ce troisième mariage, loin de Rome et de l’emprise familiale, qu’elle parvient enfin à s’affranchir — en partie — du rôle de monnaie d’échange, pour devenir protectrice des poètes et des artistes à la cour de Ferrare. Elle meurt en couches en 1519, à trente-neuf ans.

Le livre est aussi un portrait du Quattrocento — le XVe siècle italien — dans ce qu’il a de plus brutal et de plus raffiné à la fois. Bellonci entre dans la tête de ses personnages : elle restitue les calculs d’Alexandre VI, la froide détermination de César, mais aussi — et c’est ce qui fait la singularité du livre — les dilemmes d’une femme écartelée entre la loyauté envers sa famille et l’aspiration à une vie autonome. L’ouvrage a vieilli sur certains points — les recherches postérieures ont par exemple nuancé le rôle de Lucrèce dans les affaires politiques de Ferrare — mais il demeure, pour celles et ceux que la question des femmes dans la Renaissance italienne intéresse, un bon point de départ.