Trouvez facilement votre prochaine lecture
Que lire sur la bataille du Jutland ?

Que lire sur la bataille du Jutland ?

Cette page contient des liens affiliés vers Amazon et la Fnac. Si vous achetez un livre en passant par l’un de ces liens, nous touchons une petite commission — sans aucun surcoût pour vous. Une façon simple de nous soutenir. En tant que Partenaire Amazon, nous réalisons un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Le 31 mai 1916, au large de la péninsule danoise du Jutland, la Grand Fleet britannique de l’amiral John Jellicoe et la Hochseeflotte de l’amiral Reinhard Scheer se font face dans ce qui reste la plus grande bataille navale de la Première Guerre mondiale. Depuis le début du conflit, la Royal Navy impose un blocus à l’Allemagne ; la Kaiserliche Marine, inférieure en nombre, tente de rompre cet étau par une stratégie d’embuscade : attirer une fraction isolée de la flotte britannique vers le gros de la flotte allemande pour la détruire avant que le reste de la Royal Navy n’intervienne.

C’est le vice-amiral David Beatty qui, à la tête des croiseurs de bataille britanniques, engage le premier le contact avec l’avant-garde allemande de l’amiral Franz Hipper. S’ensuit la « course au sud » : Beatty poursuit Hipper, sans savoir qu’il se dirige droit vers le gros de la Hochseeflotte. Quand il découvre la flotte allemande au complet, il fait demi-tour et entraîne Scheer vers le nord, où Jellicoe l’attend avec la Grand Fleet — c’est la « course au nord ». Au total, quelque 250 navires et plus de 100 000 marins sont engagés. En l’espace de quelques minutes, trois croiseurs de bataille britanniques — l’Indefatigable, le Queen Mary et l’Invincible — explosent sous les obus allemands : le blindage de ces bâtiments avait été allégé au profit de la vitesse, et la cordite — leur charge propulsive — s’embrase dès qu’un obus pénètre les tourelles. Plus de 6 000 marins britanniques et 2 500 marins allemands périssent en moins de vingt-quatre heures.

Pourtant, à l’aube du 1er juin, la Hochseeflotte a regagné ses bases. Pour échapper à la supériorité numérique de Jellicoe, Scheer a exécuté par deux fois un Gefechtskehrtwendung — un demi-tour simultané de toute sa ligne de bataille, manœuvre d’une difficulté extrême au cours de laquelle chaque cuirassé vire de bord en même temps que les autres — puis, à la faveur de la nuit, sa flotte a forcé un passage à travers l’arrière-garde britannique pour rallier ses ports.

L’issue de la bataille est ambiguë : l’Allemagne revendique une victoire tactique — ses pertes sont moindres —, mais c’est la Royal Navy qui conserve la maîtrise stratégique de la mer du Nord. La Hochseeflotte ne tentera plus de bataille décisive et restera pour l’essentiel confinée dans ses ports jusqu’à son sabordage à Scapa Flow, en Écosse, en 1919 — les équipages allemands couleront leurs propres navires plutôt que de les livrer aux Alliés. À peine achevée, la bataille déclenche une controverse féroce en Grande-Bretagne sur les responsabilités respectives de Jellicoe et de Beatty — un débat que les historiens de la guerre navale n’ont jamais refermé.

La bibliographie en langue française sur la bataille du Jutland est très pauvre. Voici les rares livres qui l’abordent sous des angles très différents : une étude militaire, un récit dramatique de l’entre-deux-guerres et une bande dessinée.


1. Le Jutland, 1916 : la plus formidable bataille navale de tous les temps (François-Emmanuel Brézet, 1992)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

François-Emmanuel Brézet, ancien officier de marine et docteur en histoire de l’Université Paris-IV Sorbonne — sa thèse, dirigée par Jean Meyer, portait sur la construction de la marine impériale allemande de 1897 à 1914 —, est l’un des rares spécialistes francophones à avoir consacré l’essentiel de ses travaux à la marine de guerre allemande. Auteur de La traque du Bismarck, d’Histoire de la marine allemande (1939-1945) ou encore du Plan Tirpitz, il connaît intimement les sources allemandes et britanniques sur la guerre navale. Cette double maîtrise confère à son récit du Jutland une impartialité rare : Brézet ne tranche pas la querelle entre Jellicoe et Beatty à la légère, mais restitue le raisonnement de chaque camp — la prudence calculée du premier, l’audace parfois téméraire du second.

Le récit suit un fil strictement chronologique, presque minute par minute : la course au sud, la course au nord, le déploiement de Jellicoe, les retournements successifs de Scheer, l’explosion des croiseurs de bataille britanniques, puis la percée nocturne de la flotte allemande. De nombreuses cartes et plans permettent de suivre les mouvements de chaque escadre heure par heure — un appui indispensable, car la bataille du Jutland implique des dizaines de formations navales qui changent de cap, se croisent et se perdent de vue dans la brume, ce qui la rend presque impossible à reconstituer sans support graphique. S’y ajoutent des photographies des amiraux et des principaux bâtiments engagés.

C’est la référence la plus rigoureuse en français sur le sujet. Brézet accorde autant de soin au premier succès tactique allemand lors du choc des croiseurs de bataille qu’à l’analyse des raisons pour lesquelles la supériorité numérique écrasante de la Grand Fleet n’a pas suffi à transformer l’engagement en victoire décisive. Il en éclaire aussi les conséquences stratégiques : après le Jutland, l’Allemagne renonce à toute confrontation majeure en surface et bascule vers la guerre sous-marine à outrance — c’est-à-dire le torpillage sans avertissement de tout navire, y compris neutre, dans les eaux britanniques. Cette décision, prise en février 1917, provoque l’entrée en guerre des États-Unis deux mois plus tard et précipite la défaite allemande.


2. Le drame du Jutland : avec cartes et plans (Edmond Delage, 1929)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Normalien, agrégé d’allemand, professeur à l’École navale, Edmond Delage (1886-1968) réunit deux compétences rarement associées dans la France de l’entre-deux-guerres : une maîtrise parfaite de la langue allemande et une connaissance directe du monde maritime militaire. Dès 1922, il traduit La bataille du Jutland vue du Derfflinger de Georg von Hase — le témoignage de l’officier d’artillerie du célèbre croiseur de bataille allemand — puis la Crise mondiale de Winston Churchill. Ce travail de traduction prépare directement le Drame du Jutland, paru chez Grasset en 1929 et récompensé par le prix Montyon de l’Académie française en 1935. Delage deviendra par la suite journaliste au Temps puis au Monde, rédacteur en chef de la revue Défense nationale, et président de l’Académie de Marine en 1956.

Le titre même de l’ouvrage annonce l’angle choisi : Delage ne rédige pas un simple compte rendu d’opérations, il reconstitue un drame — au sens théâtral du terme — dont il met en lumière les décisions des commandants, les enchaînements fatals et les occasions manquées. Fort de sa maîtrise des deux langues, il peut confronter les versions allemande et britannique des mêmes événements — ce que très peu d’auteurs français de cette époque étaient en mesure de faire sans passer par des traductions de seconde main.

Il faut toutefois garder à l’esprit que ce texte a près d’un siècle : certaines interprétations ont depuis été nuancées ou corrigées par des travaux plus récents, et les cartes, assez succinctes, ne rivalisent pas avec celles de Brézet. Delage n’en reste pas moins le premier auteur français à avoir produit un récit d’ensemble de la bataille : il restitue aussi bien la tension des états-majors que le chaos des ponts en feu, et la lecture reste étonnamment vivante pour un texte qui a presque cent ans. Aujourd’hui disponible uniquement d’occasion, c’est aussi un document qui éclaire l’état d’esprit de la France de l’entre-deux-guerres : dans un pays où la mémoire de 1914-1918 se confond alors presque entièrement avec celle des tranchées — Verdun, la Somme, le Chemin des Dames —, Delage est l’un des rares auteurs français à insister sur le rôle décisif qu’a joué la guerre sur mer dans l’issue du conflit. Le succès du livre en témoigne : treize éditions et un prix de l’Académie française.


3. Jutland (Les Grandes batailles navales) (Jean-Yves Delitte, 2017)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac

Peintre officiel de la Marine belge, membre titulaire de l’Académie des Arts et Sciences de la mer, Jean-Yves Delitte dirige depuis 2017 chez Glénat la collection Les Grandes batailles navales, dont il a lui-même dessiné et scénarisé plusieurs albums — parmi lesquels Chesapeake, Hampton Roads, Le Bismarck ou encore Leyte. Architecte-designer de formation, il a publié ses premières planches dans le Journal de Tintin en 1984 avant de s’imposer dans la bande dessinée maritime avec des séries comme Black Crow, Belem ou U-Boot. L’album consacré au Jutland est l’un des tout premiers de la collection.

Delitte aborde la bataille à hauteur d’homme, à travers les regards croisés de protagonistes des deux camps — officiers britanniques et marins allemands. Les planches restituent fidèlement la silhouette des cuirassés et des croiseurs de bataille, les gerbes d’eau soulevées par les salves, les incendies qui dévorent les ponts. Un dossier historique de huit pages en fin d’album replace les événements dans leur contexte stratégique et fournit quelques repères chronologiques essentiels.

Il faut cependant savoir que le format de 48 planches ne laisse pas la place à un récit tactique approfondi : les manœuvres de Scheer, le déploiement de Jellicoe, ou encore le fiasco du renseignement — l’Amirauté britannique avait décrypté les signaux allemands mais a transmis à Jellicoe des informations tardives et contradictoires — ne sont qu’à peine esquissés, et l’on ne trouvera aucune carte de la situation des flottes à un instant donné. Quant aux polémiques stratégiques qui ont suivi la bataille, elles ne sont qu’effleurées. C’est donc avant tout une première approche du sujet — et une invitation à poursuivre avec Brézet ou Delage si vous souhaitez comprendre non seulement à quoi la bataille ressemblait, mais pourquoi elle s’est déroulée ainsi et ce qu’elle a changé.