En mai 1942, dans le désert libyen, la 1re Brigade française libre du général Kœnig reçoit l’ordre de tenir Bir Hakeim, un puits abandonné à l’extrême sud de la ligne de Gazala — le dispositif défensif que les Britanniques ont établi à travers la Libye orientale pour bloquer l’avancée de Rommel vers l’Égypte. Les soldats qui y arrivent sont déçus : « Bir Hakeim, ce n’est rien, un désert dans le désert. » Environ 3 700 Français libres — légionnaires, fusiliers marins, tirailleurs, artilleurs, Tahitiens et Néo-Calédoniens — vont pourtant tenir cette position pendant quinze jours contre les assauts conjugués de l’Afrika Korps et des divisions italiennes, soit des forces dix fois supérieures en nombre et en moyens. Cette garnison reflète la composition même des Forces françaises libres : des volontaires venus de tous les territoires de l’Empire colonial, de Tahiti à l’Afrique équatoriale, unis par le refus de la défaite de 1940.
Sur le plan stratégique, Rommel a besoin de neutraliser Bir Hakeim pour sécuriser son flanc sud avant de lancer son offensive vers l’Égypte et le canal de Suez. Les quinze jours perdus à tenter de réduire cette position retardent sa progression et permettent à la VIIIe armée britannique de se replier, de se réorganiser et de préparer sa contre-offensive victorieuse à El Alamein en octobre 1942. Depuis 1940, la France libre de De Gaulle a surtout rallié des territoires d’outre-mer — l’Afrique équatoriale française, le Cameroun, les comptoirs de l’Inde, la Nouvelle-Calédonie — sans que ses forces aient été véritablement éprouvées face à la Wehrmacht. À Bir Hakeim, pour la première fois, des Français tiennent tête aux Allemands sur un champ de bataille. De Gaulle obtient enfin la reconnaissance des Anglo-Saxons comme allié à part entière. Malraux comparera Bir Hakeim au premier combat de Jeanne d’Arc à Orléans : dans les deux cas, une victoire locale à partir de laquelle la guerre prend un autre cours. Le 10 juin, de Gaulle télégraphie au « vainqueur de Bir Hakeim » : « Général Kœnig, sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. » Pourtant, cette bataille reste mal connue du grand public, réduite à un nom de station de métro parisien ou, au mieux, associée à un vague souvenir de la guerre du désert qu’on confond parfois avec le film Un taxi pour Tobrouk.
Voici les principaux ouvrages en français qui lui sont consacrés.
1. La Cathédrale des sables, Bir Hakeim (26 mai-11 juin 1942) (François Broche, 2019)

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François Broche consacre près de cinquante années de recherches à la bataille au cours de laquelle son père, le lieutenant-colonel Félix Broche, Compagnon de la Libération, a été tué le 9 juin 1942. C’est cette perte qui l’a conduit à recueillir, pendant des décennies, témoignages et confidences d’anciens de la Brigade française libre — des hommes aujourd’hui décédés, dont la parole n’a pas été consignée ailleurs. Le titre reprend une image de l’artilleur Jacques Roumeguère, que Broche a rencontré en 1972 lors d’un pèlerinage sur le site de la bataille : celle d’une cathédrale assiégée en plein désert.
Le récit suit un fil chronologique serré, jour après jour, du 26 mai au 11 juin 1942, et se concentre sur l’expérience vécue par les combattants — pour la plupart des volontaires sans formation militaire préalable. Broche ne s’en tient pas au périmètre du champ de bataille : il replace le siège dans le contexte plus large de la guerre du désert, expose les calculs stratégiques de Rommel, le rôle des Britanniques et le profit politique que de Gaulle tire de l’événement.
Par la somme des témoignages inédits qu’il rassemble et par l’ampleur de sa documentation, c’est, en 432 pages, la référence la plus complète sur la bataille. Broche y corrige d’ailleurs certaines lacunes de son précédent Bir Hakeim publié chez Perrin — notamment l’absence de cartes, que cette édition chez Belin vient combler. Si vous ne devez lire qu’un seul bouquin sur le sujet, c’est celui-ci.
2. Bir Hakeim (Pierre Kœnig, présentation de François Broche, 2022)

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Publié chez Nouveau Monde Éditions à l’occasion du 80e anniversaire de la bataille, ce livre rend enfin accessibles les mémoires du commandant de la 1re Brigade française libre : le général Pierre Kœnig (1898-1970), élevé à titre posthume à la dignité de maréchal de France en 1984. Ses notes personnelles, jamais publiées ni expurgées, retracent les décisions prises heure par heure par un chef confronté à des choix qui engagent la vie de ses hommes et l’issue du combat. Kœnig prévient d’emblée toute lecture hagiographique : « Nous reconnaîtrons volontiers que Bir Hakeim n’est qu’un fait d’armes parmi tant d’autres inscrits au frontispice de nos gloires. »
François Broche, qui signe la présentation de ces mémoires, les accompagne d’un appareil critique — notes, contextualisations, recoupements avec d’autres sources. Le lecteur·ice accède ici à la pensée tactique d’un officier en situation de siège : comment organiser la défense d’un périmètre miné et bombardé sans relâche, comment gérer la pénurie d’eau et de munitions, et quand déclencher la sortie de vive force — c’est-à-dire la percée nocturne à travers les lignes ennemies par laquelle la garnison s’échappe dans la nuit du 10 au 11 juin. Kœnig évoque aussi les officiers qui ont servi sous ses ordres — le prince géorgien Dimitri Amilakvari à la tête de la Légion étrangère, Félix Broche et le bataillon du Pacifique qu’il avait formé, Gabriel Brunet de Sairigné, Hubert Amyot d’Inville. Le récit ne se réduit pas à la vision d’un seul homme.
Avant cette édition, les mémoires de Kœnig n’avaient jamais été publiées dans leur intégralité. 470 pages d’un témoignage de première main, enrichi par l’appareil critique de l’un des meilleurs connaisseurs du sujet.
3. Bir Hakeim : février-juin 1942 (Erwan Bergot, 1989)

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Officier parachutiste, prisonnier à Diên Biên Phu, grièvement blessé en Algérie, Erwan Bergot (1930-1993) a lui-même connu le feu. La chaleur d’un canon après le tir, la sensation d’un bombardement subi dans une tranchée, le bruit et la poussière d’un assaut de blindés — autant de réalités physiques qu’on ne restitue pas sans les avoir vécues. Son ambition dépasse le strict récit des quatorze jours de siège : il remonte à février 1942, quand la brigade de Kœnig s’installe dans cette position désolée. On suit alors les semaines de préparation — creusement de tranchées, pose de champs de mines, organisation des points d’appui — qui précèdent l’assaut et sans lesquelles la résistance de mai-juin serait incompréhensible.
Bergot accorde une place centrale aux portraits individuels de combattants venus de tous les horizons : légionnaires rescapés de la campagne de Norvège, marsouins de l’Oubangui-Chari, artilleurs de Dunkerque, marins ralliés depuis l’Angleterre, volontaires du Pacifique. Il reconstitue le quotidien de ces hommes qui se sont engagés pour, selon ses propres mots, « effacer la honte de la désastreuse campagne de juin 1940 ». « C’est un rocher que les vagues du temps ne peuvent détruire jamais », disait de Gaulle. Bergot, lui, préfère montrer les visages derrière la formule.
Récompensé par de multiples prix de l’Académie française pour ses ouvrages d’histoire militaire, Bergot a consacré l’essentiel de sa carrière littéraire aux soldats du rang — ceux qu’il appelait « les obscurs, les sans-grades, ceux qui n’ont jamais leur mot à dire dans l’histoire ». Dans son Bir Hakeim, paru aux Presses de la Cité et réédité en poche, Bergot prend le contrepoint de Broche. Là où ce dernier adopte la perspective du commandement, Bergot écrit à hauteur du fantassin, de l’artilleur, du légionnaire.
4. Bir Hakeim : Événement et mémoires (Jean-Marc Largeaud, 2022)

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Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Tours, Jean-Marc Largeaud aborde Bir Hakeim sous un angle radicalement différent des récits militaires précédents. Sa question n’est pas « que s’est-il passé à Bir Hakeim ? » mais plutôt : comment cet événement a-t-il été raconté, commémoré, instrumentalisé et parfois oublié au fil des décennies ? Qui en a parlé, à quelles fins, et qu’est-ce que chaque époque a projeté sur la bataille ?
L’originalité de cette publication aux Indes savantes (éditeur spécialisé en sciences humaines) tient à ce double mouvement : reconstituer le fait militaire, puis en suivre les métamorphoses dans la mémoire collective — discours politiques, films, commémorations officielles, manuels scolaires, récits de combattants publiés à différentes époques. Également auteur de Napoléon et Waterloo : la défaite glorieuse de 1815 à nos jours, Largeaud connaît bien ces mécanismes : il a montré, pour Waterloo, comment le souvenir d’une bataille peut se transformer au point de ne plus correspondre à ce qui s’est réellement passé. Le même phénomène s’observe pour Bir Hakeim, tantôt érigée en mythe fondateur de la France libre, tantôt reléguée dans l’angle mort de la mémoire nationale.
Si vous connaissez déjà le déroulement factuel des combats, cet ouvrage permet de comprendre pourquoi Bir Hakeim n’occupe pas, dans les mémoires, une place à la mesure de son importance historique — et comment, à force de commémorations convenues ou de silences successifs, une bataille peut finir par disparaître de la conscience d’un pays.
5. J’étais fusilier marin à Bir Hakeim : souvenirs inédits d’un des derniers témoins (Paul Leterrier, préface de Benjamin Massieu, 2018)

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Né au Havre en 1921, Paul Leterrier est embarqué dès l’âge de quinze ans comme garçon de cabine sur le paquebot Normandie. Après la débâcle de 1940, il s’engage dans la marine de Vichy avec l’intention secrète de déserter à la première occasion. Lors d’une escale à Beyrouth, il profite d’un débarquement de passagers pour s’adresser à mi-voix à deux soldats australiens postés sur le quai : « I belong to the crew and I want to join the Free French Forces. » Les Australiens le saisissent, le hissent sur la passerelle du navire et croisent leurs baïonnettes face aux marins de Vichy, trop surpris pour réagir. C’est ainsi que Leterrier rejoint le 1er bataillon de fusiliers marins de la France libre. Avec eux, il se retrouve encerclé à Bir Hakeim, face à un ennemi qu’il évoquera plus tard avec un flegme tout normand : « Une colonne de blindés qui vous fonce dessus, c’est un spectacle sensationnel à voir ! »
L’historien Benjamin Massieu a convaincu Leterrier, alors âgé de 96 ans, de rendre publics des souvenirs initialement réservés à ses petits-enfants. Le récit qui en résulte va bien par-delà la seule bataille de Bir Hakeim : il couvre El Alamein, la Tunisie, l’Italie, le débarquement de Provence et la Libération, puis la carrière de Leterrier au sein de la Direction de la surveillance du territoire (DST, l’ancêtre de l’actuelle DGSI). Il ne faut donc pas s’attendre à un récit centré sur les opérations militaires de Bir Hakeim — quelques pages seulement y sont consacrées. De l’adolescence au Havre à la vieillesse en Normandie, c’est une vie entière — la guerre n’y est pas un objet d’étude mais un épisode, décisif, d’une existence. Dernier fusilier marin survivant de Bir Hakeim, Paul Leterrier s’est éteint le 28 août 2025 à Cherbourg, à l’âge de 103 ans.
6. Bir Hakeim – 1942 (Jean-François Vivier et Francesco Rizzato, 2022)

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Premier tome de la collection Les Grandes Batailles de l’histoire de France aux éditions Plein Vent, cet album de bande dessinée de 48 pages permet de découvrir la bataille par l’image. Jean-François Vivier y raconte le siège à travers le regard de Susan Travers, seule femme présente à Bir Hakeim — ambulancière britannique et compagne du général Kœnig, dont elle conduit aussi le véhicule de commandement. On voit donc la bataille depuis le terrain, à hauteur d’un personnage pris dans les événements, et non depuis un état-major.
Les planches de Francesco Rizzato, colorisées par Luc Perdriset et Christian Lerolle, restituent la rudesse du terrain, la violence des bombardements et l’immensité vide du paysage libyen. François Broche lui-même a salué le résultat : « L’essentiel y est. Texte et dessins donnent une très bonne idée de la violence des combats et de l’importance de Bir Hakeim dans l’histoire de la France Libre. »
Le format impose un côté parfois didactique — condenser un siège de quinze jours en 48 pages oblige à des raccourcis. Mais la bande dessinée rend tangible ce que les récits écrits peinent parfois à transmettre : la chaleur écrasante du désert, l’étendue du champ de bataille, la proximité physique de l’ennemi.