Né le 19 avril 1946 à Qiqihar, en Mandchourie (Chine), Hideshi Hino arrive au monde alors que ses parents fuient un Japon ravagé. Le retour sur un archipel en ruines imprime dans l’esprit du jeune garçon des images qu’il ne cherchera jamais à oublier — et qu’il passera sa vie à recycler. Très tôt attiré par le dessin, il hésite un temps avec le cinéma après avoir découvert Seppuku de Masaki Kobayashi, avant de s’engager définitivement dans la voie du manga. En 1967, il publie son premier dôjinshi, Sueur froide, dans le magazine COM d’Osamu Tezuka. Sa carrière officielle débute en 1978, et dès lors, plus rien ne l’arrête : en quelques décennies, Hino signe plus de deux cents récits, presque tous nourris d’horreur, de grotesque et d’un humour noir corrosif.
Mais Hino n’est pas qu’un mangaka. En 1985, il réalise Guinea Pig 2: Flower of Flesh and Blood, un moyen métrage si réaliste que l’acteur Charlie Sheen, après l’avoir visionné en 1991, contacte le FBI, convaincu d’avoir vu un véritable snuff movie (l’enquête fédérale concluera évidemment à une fiction). Hino récidive en 1988 avec Guinea Pig: Mermaid in a Manhole, tout aussi radical. Considéré comme l’un des pères fondateurs du manga d’horreur aux côtés de Kazuo Umezu, il a ouvert la voie à toute une génération d’auteurs, dont un certain Junji Itô. En France, c’est la maison d’édition IMHO qui a pris en charge la publication de ses titres et rendu enfin accessible un pan entier de son catalogue cauchemardesque.
Voici sept mangas pour se faufiler dans l’enfer selon Hideshi Hino. Âmes sensibles, vous êtes prévenu·es.
1. Panorama de l’enfer (1984)

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Un peintre reclus dans son atelier a condamné toutes ses fenêtres. Son matériau de prédilection ? Son propre sang, qu’il tire directement de sa chair : il se mutile, ou avale de l’acide chlorhydrique chaque matin pour le vomir. Son projet ultime : réaliser un gigantesque « panorama de l’enfer ». Mais avant de s’y consacrer, il tient à nous faire visiter les environs — guillotine en activité, crématorium, cimetière infesté de corbeaux — et à nous présenter sa famille, dont chaque membre semble plus dérangé que le précédent : un grand-père escroc, un père alcoolique, un frère bon à rien, une épouse perverse, des enfants dégénérés.
Le récit, découpé en treize tableaux apocalyptiques, fonctionne comme une descente progressive dans la folie. Le peintre s’adresse directement à nous, brise le quatrième mur avec un aplomb glacial et nous entraîne dans son délire sans jamais nous laisser reprendre pied. Le malaise s’épaissit quand on réalise que Hino a glissé dans ce personnage des éléments autobiographiques : même date de naissance, même lieu d’origine, même tatouage paternel. Où s’arrête la fiction ? Où commence la confession ?
Nommé en sélection officielle au Festival d’Angoulême 2005 et répertorié dans Les 1001 BD qu’il faut avoir lues dans sa vie (Flammarion), Panorama de l’enfer est bien plus qu’un catalogue de sévices. Sous ses dehors grand-guignolesques, ce one-shot règle ses comptes avec le Japon post-Hiroshima, la transmission du trauma familial et l’idée que seul l’excès peut rendre compte d’un siècle d’atrocités. La neige et le sang s’y répondent page après page — et la frontière entre génie et démence n’a jamais semblé aussi mince.
2. L’Enfant Insecte (1975)

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Sanpei Hinomoto n’a rien pour lui. Petit, chétif, médiocre en classe, il est le souffre-douleur de ses camarades et la honte chronique de sa propre famille. Son seul refuge : les insectes, qu’il collectionne avec une passion obsessionnelle. Un jour, une piqûre d’un cafard rare fait basculer sa vie : le corps de Sanpei commence à se transformer, lentement, irréversiblement, en celui d’un énorme insecte. Enfermé dans sa chambre par ses parents, il finit par fuir — et sa nouvelle existence s’annonce autrement plus violente que l’ancienne.
Si la filiation avec La Métamorphose de Franz Kafka saute aux yeux, Hino ne se contente pas de transposer le récit au Japon. Là où Gregor Samsa est un adulte écrasé par le poids de ses obligations, Sanpei est un enfant rejeté bien avant sa mutation. La métamorphose physique ne fait que rendre visible ce que la société lui infligeait déjà. Et contrairement à Kafka, Hino pousse son personnage hors du huis clos familial pour le lâcher dans un monde hostile où la seule règle est de tuer pour survivre.
Publié au Japon en 1975, c’est l’un des titres les plus anciens de Hino. Le trait, volontairement rude et sans concession esthétique, ne cherche jamais à embellir ce qu’il montre. On oscille entre la pitié et l’effroi, car même après ses actes les plus abominables, Sanpei reste, aux yeux du lecteur, un enfant. C’est sans doute la plus grande cruauté de ce manga : vous obliger à éprouver de la tendresse pour un monstre — et à admettre que ce sont les humains qui l’ont fabriqué.
3. La fillette de l’enfer (1982)

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Par une nuit d’orage, des jumelles naissent dans un hôpital. L’aînée est tout à fait normale. La cadette, en revanche, semble sortie tout droit des enfers : difformité extrême, refus du lait maternel, et un appétit exclusif pour le sang — elle vide la réserve de l’hôpital avant même que quiconque ait le temps de réagir. Paniqué, le père dissimule la vérité à sa femme et abandonne l’enfant maudite dans une décharge à ciel ouvert. La fillette meurt. Puis un éclair frappe son corps inerte, et la vie — ou quelque chose qui y ressemble — reprend.
Ce conte horrifique pose la question du qui est le véritable monstre ? La fillette, dont le corps en putréfaction ne peut survivre que si elle dévore de la chair vivante, ou bien les adultes qui l’ont jetée aux ordures sans un regard en arrière ? Hino refuse de trancher, et le récit joue de cette ambiguïté : la psychologie de cette enfant abandonnée — sa solitude, sa rage, son besoin viscéral de chaleur humaine — touche là où on ne l’attendait pas, sous les litres de sang.
Paru au Japon en 1982, La fillette de l’enfer n’a été traduit en français qu’en 2024 par les éditions IMHO, avec une traduction de Léopold Dahan. L’éditeur a même proposé une édition fac-similé collector à 120 €, qui reproduit les planches originales en taille réelle dans un coffret — une première pour un manga. Les originaux ont par ailleurs été exposés au Centre Pompidou dans le cadre de l’exposition « La BD à tous les étages » (2024). La consécration, pour un bébé démoniaque né dans une décharge.
4. Serpent rouge (1983)

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Un petit garçon vit avec sa famille dans une immense demeure perdue au milieu d’une forêt impénétrable. Les mœurs domestiques sont, disons, peu conventionnelles : la grand-mère se prend pour une poule et tente chaque jour de pondre un œuf, le père décapite des poulets avec un enthousiasme suspect, et la sœur entretient une relation intime avec les vers de terre. Le garçon, terrorisé, n’a qu’une envie : fuir. Mais la maison est un labyrinthe dont on ne s’échappe pas, et un mystérieux miroir lié à la malédiction du Serpent rouge ne tarde pas à précipiter toute la famille dans le chaos.
Si Panorama de l’enfer est un monologue de dément, Serpent rouge fonctionne comme un cauchemar d’enfant dont la logique interne, absurde et implacable, rappelle un Alice au pays des merveilles réécrit par un psychanalyste sous acide. Plusieurs critiques ont relevé un parfum de David Lynch dans cette atmosphère où le familier se dérègle à chaque page. Et pour cause : le récit peut se lire comme une métaphore de l’éveil à la sexualité. Le serpent du titre surgit d’une « chambre close » pour mordre la sœur du narrateur, dans une scène aux implications à peine voilées. Éros et Thanatos cohabitent ici sans la moindre gêne.
La seconde moitié du manga bascule dans l’outrance pure — avalanche de hurlements, de giclées de fluides et de scènes hystériques — avec une jubilation contrôlée dont on ne sort pas indemne. On tourne les pages trop vite, et c’est peut-être la seule erreur : ces planches saturées d’horreur grotesque méritent qu’on s’y attarde. Publié au Japon en 1983, Serpent rouge a été l’un des deux premiers titres de Hino à arriver en France, chez IMHO, dès 2004, puis réédité en 2012 avec une nouvelle traduction d’Aurélien Estager. Quarante ans après sa création, il n’a pas perdu un gramme de son pouvoir de nuisance.
5. Le chat noir (1979)

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Né dans un tuyau d’égout au cœur d’une zone industrielle désaffectée, un chaton noir est le seul de sa portée à ne pas trouver preneur. Ses frères et sœurs, plus mignons, sont adoptés ; lui, avec sa robe de jais, fait fuir les enfants — au Japon comme en Europe, le chat noir porte la poisse. Livré à lui-même, il s’en va parcourir le monde des humains, animé par une question tenace : « Les êtres humains… que sont-ils vraiment ? » La réponse, prévisiblement, ne sera pas rassurante.
Le manga se compose d’un prologue et de quatre histoires courtes — « Le ventriloque », « Un étrange mangaka », « Le garçon et le chien noir » et « Pépé et mémé » — reliées par le regard du chat vagabond. On y croise un clown pathétique, un mangaka qui se perd dans ses propres fictions (la mise en abyme n’est pas subtile, et c’est voulu), un enfant maltraité dont la vengeance échappe à tout contrôle, et un vieux couple dont l’amour et la violence sont devenus indissociables. L’horreur ici n’est pas surnaturelle : elle est purement humaine, observée avec le détachement curieux d’un animal qui ne comprend pas pourquoi ces bipèdes tiennent à se détruire.
Le ton évoque celui du célèbre roman Je suis un chat de Natsume Sôseki — le même regard à la fois naïf et acerbe sur les travers humains, transposé dans un registre macabre. C’est le titre le moins gore de Hino disponible en français, ce qui en fait une porte d’entrée idéale pour les lecteur·ices curieux·ses mais pas encore blindé·es. Paru en France chez IMHO en février 2023, il avait été publié au Japon en 1979 dans la collection shôjo Lemon Comics. Oui, shôjo : à l’époque, on estimait que les adolescentes pouvaient encaisser Hideshi Hino.
6. Le cadavre vivant (1986)

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Un homme se réveille sur une plage. Il ne sait pas qui il est, ni comment il est arrivé là. En revanche, il sait une chose : son corps est en décomposition. Les vers grouillent dans ses plaies, une odeur insoutenable émane de sa chair putréfiée, et pourtant, il pense, il parle, il marche. Arrêté par la police puis confié à des médecins, il subit des traitements expérimentaux — greffe de peau synthétique, injections diverses — pour freiner la putréfaction. Mais rien ne tient, et un jour, il s’enfuit de l’hôpital pour tenter de retrouver ce qu’il a perdu : son identité, sa femme, son fils.
Ce qui pourrait n’être qu’un récit de zombie classique prend chez Hino la forme d’une fable noire sur l’identité perdue. Le personnage principal, Yôsuke, n’a rien d’un mort-vivant assoiffé de cervelles : c’est un homme bon, aimé des siens, que sa condition physique a transformé en objet de terreur pour quiconque le croise. La question qui irrigue tout le récit — peut-on garder sa place parmi les vivants quand on n’a plus rien d’humain ? — dépasse largement le cadre du fantastique. Derrière l’horreur organique (et il y a du volume côté asticots), le propos est limpide : jusqu’où va notre compassion quand l’autre ne ressemble plus à rien de connu ?
Le ton de la narration, externe et dépouillé, rappelle celui d’un conte pour enfants, ce qui accentue le contraste avec la cruauté des situations. Certains y ont vu des résonances avec le Frankenstein de Mary Shelley ou les monstres de Bernie Wrightson. Publié au Japon en 1986, Le cadavre vivant est paru en France chez IMHO en mars 2024. Un one-shot court (environ 180 pages) qui se dévore d’une traite — si l’on ose le mot.
7. Onimbo (1987)

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Onimbo ressemble à un petit garçon, mais c’est un yôkai. Son péché mignon : les insectes infernaux, des parasites qui nichent dans le cœur des humains et se nourrissent de leurs peurs et de leurs traumatismes les plus enfouis. Les personnes infectées souffrent d’hallucinations, voient des monstres épouvantables et sombrent dans une détresse constante. Quand Onimbo dévore leur insecte, elles s’en trouvent libérées. Mais ne vous y trompez pas : ce yôkai n’est animé par aucun altruisme. Il attend simplement que le ver soit assez dodu pour constituer un festin digne de ce nom. Et si on le vexe, il est tout à fait capable de précipiter sa proie en enfer pour de bon.
Ce one-shot de 400 pages compile huit histoires courtes indépendantes, chacune centrée sur un personnage rongé par un trauma différent : accident, harcèlement scolaire, phobie, deuil… Hino aborde ces sujets avec un mélange de violence graphique et de notes d’humour inattendu, notamment à travers les bagarres entre Onimbo et d’autres yôkai aux allures de grands bébés farceurs. Le format anthologique aurait pu virer à la répétition, mais la variété des ambiances — du drame intime à la farce macabre — empêche la lassitude de s’installer. On est tour à tour dérangé·e, amusé·e, mal à l’aise et, parfois, étrangement ému·e.
Publié au Japon en 1987-1988 en deux volumes dans le Lemon Comics des éditions Rippû Shobô, Onimbo a été compilé en un seul volume pour l’édition française, parue chez IMHO en novembre 2023. C’est le titre le plus accessible de Hino pour un public jeune (malgré sa violence visuelle), et celui où il réussit le mieux à injecter une humanité sincère dans des prémisses totalement démentes. Un conseil : si un petit bonhomme vous propose de manger vos angoisses, posez-vous d’abord la question de ce qu’il y gagne.