La mode a longtemps été un sujet marginal dans la bande dessinée. Il faut attendre les années 1990 pour que des autrices japonaises — Ai Yazawa en tête — s’en emparent et en fassent un terrain de fiction, avec ses intrigues, ses rivalités, ses enjeux dramatiques. Du côté de la BD franco-belge, l’approche est différente : la haute couture inspire plutôt des albums ponctuels, souvent biographiques (la vie d’un grand couturier, l’histoire d’un vêtement emblématique) ou documentaires (les rouages sociologiques de cette industrie). Le manga et le manhua — la bande dessinée taïwanaise et chinoise —, eux, préfèrent le feuilleton au long cours, avec des personnages qui tentent de percer dans un milieu impitoyable.
Voici dix bandes dessinées qui, chacune à sa manière, racontent la mode de l’intérieur.
1. Shine (Kotoba Inoya, 2017)

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Chiyuki n’a qu’un rêve : défiler lors de la Fashion Week de Paris avec l’agence de mannequinat de son père, Mille Neige. Problème : elle mesure 1,58 m. Or, dans la haute couture, la taille minimum exigée pour les mannequins femmes tourne autour d’1,72 m — autant dire que Chiyuki part avec un sévère handicap. Son entourage la supplie de renoncer. Elle refuse. En parallèle, Ikuto, un camarade de lycée doté d’un talent de styliste remarquable, n’a pas les moyens de se payer une école de mode. Leur rencontre va changer la donne pour tous les deux : Chiyuki a besoin de tenues adaptées à sa morphologie ; Ikuto a besoin de quelqu’un qui croit en lui.
Shine est un shōnen — c’est-à-dire un manga initialement destiné à un lectorat adolescent masculin, par opposition au shōjo, qui vise un lectorat féminin. La distinction compte, car elle conditionne le ton du récit : ici, pas de romance au premier plan, mais une structure qui rappelle les mangas de sport. Les castings remplacent les matchs, les défilés font office de tournois, et c’est la détermination des deux protagonistes qui fait avancer l’histoire. Kotoba Inoya ne se contente pas de raconter une ascension linéaire : la série montre avec rigueur les coulisses du métier — retouches de dernière minute, pression des créateurs, verdict sans appel du jury. Les couvertures de l’édition française (chez Nobi Nobi) imitent d’ailleurs celles d’un magazine de mode, et ce n’est pas un hasard : le dessin de la série, élégant et longiligne, accorde autant d’attention aux vêtements qu’aux visages — chaque tenue est reproduite avec une précision de planche de mode.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 12 ans selon l’éditeur et les sites spécialisés (Manga-News). La série reste accessible et porte un message positif sur la persévérance, même si le milieu dépeint n’épargne pas les personnages.
2. Paradise Kiss (Ai Yazawa, 2000)

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Yukari est une lycéenne studieuse, entièrement absorbée par la préparation des concours d’entrée à l’université — au Japon, ces examens sont un rite de passage redouté qui conditionne toute la suite de la vie professionnelle. Sa routine bien réglée vole en éclats le jour où elle croise un groupe d’étudiants en mode de l’Académie Yazawa (surnommée la Yaz’Art) : Arashi le rockeur impulsif, Miwako la lolita aux cheveux roses, Isabella — femme transgenre d’une élégance impeccable — et surtout Georges, styliste aussi brillant qu’arrogant, qui voit en Yukari le mannequin idéal pour présenter sa collection de fin d’année. Ce qu’il ignore (ou feint d’ignorer), c’est que Yukari est en train de tomber amoureuse de lui. S’enclenche alors un double récit : d’un côté, la préparation fiévreuse de la collection Paradise Kiss ; de l’autre, la lente métamorphose d’une jeune femme qui réalise que la voie toute tracée — études, concours, emploi stable — n’est peut-être pas la seule possible.
Fait inhabituel : Paradise Kiss a été prépublié dans le magazine de mode Zipper, et non dans un magazine de manga — ce qui signifie que le titre s’adressait d’abord à des lectrices intéressées par la mode, pas nécessairement par la bande dessinée japonaise. Le pari est cohérent : Ai Yazawa — qui a elle-même étudié le stylisme avant de devenir mangaka (autrice de manga) — connaît le milieu de l’intérieur. Les vêtements portés par les personnages ne sont pas de simples accessoires graphiques : ils reflètent leur personnalité et leurs contradictions. Mais le vrai sujet du manga n’est pas la mode : c’est le passage à l’âge adulte, avec les choix douloureux que cela suppose. Paradise Kiss appartient au josei, c’est-à-dire un manga destiné à un public de jeunes femmes adultes (par opposition au shōjo, qui cible les adolescentes) : le ton est plus mature, les relations plus complexes, les enjeux plus ancrés dans la réalité.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 12 ans selon Manga-News et Kana (l’éditeur français), mais plusieurs lecteur·ices et critiques estiment que les thèmes abordés — sexualité, relations toxiques, désillusion amoureuse — conviennent mieux à un lectorat de 15 ans et plus.
3. Gokinjo, une vie de quartier (Ai Yazawa, 1995)

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Avant Paradise Kiss, avant Nana, il y a eu Gokinjo. Lycéenne aux cheveux teints et au caractère bien trempé, Mikako Kôda fréquente l’Académie Yazawa — la même école de mode que dans Paradise Kiss, dont Gokinjo est en réalité la préquelle. Son ambition : créer sa propre marque de vêtements, Happy Berry, et la voir portée par les jeunes de son âge. À ses côtés, Tsutomu, son voisin d’immeuble et ami d’enfance, se cherche encore — artistiquement comme sentimentalement. Autour d’eux gravite une bande de lycéen·nes aux styles vestimentaires très marqués : punk, lolita, ou encore gyaru (un style japonais caractérisé par un maquillage prononcé, des cheveux décolorés et une attitude volontairement tapageuse).
Là où Paradise Kiss traite la mode sous l’angle professionnel, Gokinjo l’aborde par le prisme de l’adolescence et du bricolage créatif. On y voit des lycéen·nes qui fabriquent leurs propres vêtements, montent des stands dans des marchés de rue, vendent leurs créations avec la fougue de celles et ceux qui n’ont pas encore appris à douter. Ai Yazawa y pose les bases de son univers : un humour décalé (les résumés de début de tome où les personnages s’adressent directement au lectorat et commentent leur propre histoire), des personnages qui évoluent sans se trahir, et un rapport au vêtement conçu comme une façon de dire qui l’on est. Pour les lecteur·ices de Paradise Kiss, l’intérêt est double : on retrouve dans Gokinjo les origines de plusieurs personnages — Mikako n’est autre que la grande sœur de Miwako, la lolita aux cheveux roses de Paradise Kiss.
Tranche d’âge conseillée : la série est un shōjo — un manga destiné aux adolescentes — accessible dès 10-12 ans. Les thèmes restent plus légers que dans les titres ultérieurs d’Ai Yazawa, même si les premiers émois amoureux et quelques passages mélancoliques ajoutent de la profondeur.
4. The One (Nicky Lee, 2005)

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Teng Lele a grandi dans l’ombre du mannequinat : ses parents, tous deux mannequins, sont morts dans un accident d’avion quand elle était enfant. Élevée par sa grand-mère à Taïwan, Lele a développé une franche aversion pour l’industrie de la mode — jusqu’au jour où elle tombe sur une photo du top model américain Angus Lanson. Le choc est immédiat : à travers le travail d’Angus, Lele comprend que le mannequinat peut être une forme d’expression artistique, et pas seulement une affaire de physique. Elle décide de se lancer, aidée par sa tante, ex mannequin reconvertie en agent. Mais son premier casting tourne à la catastrophe. Et pour corser le tout, elle fait la connaissance d’Eros, le frère jumeau d’Angus — physiquement identique mais au caractère radicalement différent : là où Angus est réservé, Eros est imprévisible, provocateur et dangereusement séduisant.
The One est un manhua, c’est-à-dire une bande dessinée taïwanaise. En 18 tomes, Nicky Lee déploie un mélodrame assumé où la romance et le mannequinat se nourrissent mutuellement, sur fond de lourds secrets familiaux et de rivalités entre jumeaux. Les retournements de situation sont spectaculaires, les drames personnels des frères Lanson virent parfois au roman noir (drogues, abus, dépression), et l’ensemble a un côté irrésistiblement addictif — le genre de série qu’on dévore avec la promesse (jamais tenue) d’arrêter au prochain tome. Le dessin, très influencé par le manga japonais — on pense à Fuyumi Soryo (Mars, Cesare) —, fait la part belle aux silhouettes élancées et aux tenues de défilé.
Tranche d’âge conseillée : 12 ans et plus selon l’éditeur français Meian, mais la série aborde au fil des tomes des sujets sombres qui la destinent plutôt à un lectorat adolescent averti, voire jeune adulte. Certains sites la déconseillent aux mineur·es.
5. Helter Skelter (Kyôko Okazaki, 1995)

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Ririko est la top model la plus célèbre du Japon. Son visage, son corps, sa silhouette : tout semble parfait. Mais cette beauté est entièrement artificielle — le résultat d’une série d’opérations de chirurgie esthétique et de traitements médicamenteux illicites. Ririko le sait : son corps reconfiguré a une date de péremption. Et les premiers signes de dégradation apparaissent. Quand son agence engage une rivale de seulement 15 ans, fraîche et intacte, Ririko bascule : paranoïa, cruauté envers son entourage, comportements autodestructeurs. La spirale est enclenchée.
Helter Skelter est un seinen — une catégorie de manga qui cible un public adulte masculin, mais dont le lectorat réel est bien plus large. Figure majeure de la bande dessinée japonaise des années 1980-1990, Kyôko Okazaki y dissèque avec un humour noir féroce le culte de la beauté, l’idolâtrie médiatique et le système qui fabrique des femmes-produits pour ensuite les jeter. Ririko est un personnage profondément antipathique — égocentrique, manipulatrice, violente — et pourtant impossible à réduire au rôle de méchante : elle est autant bourreau que victime d’une machine qui l’a construite pour mieux la broyer. Le trait d’Okazaki, volontairement brut, presque grossier, contraste avec la gravité des sujets traités ; ce décalage renforce le malaise.
L’album a reçu le Prix culturel Osamu Tezuka en 2004 et a été adapté au cinéma en 2012 par la photographe et réalisatrice Mika Ninagawa. Précision importante : la carrière de Kyôko Okazaki a été brutalement interrompue en 1996, quand elle a été renversée par une voiture. Elle ne s’en est jamais remise et n’a plus rien publié depuis. Helter Skelter, édité en volume unique en 2003 (après une prépublication dans le magazine Feel Young entre 1995 et 1996), reste sa dernière grande réalisation.
Tranche d’âge conseillée : 16 ans et plus (seinen). L’album contient des scènes de nudité, de sexualité, de violence psychologique et de consommation de drogues.
6. Fashion (Lemon Haruna, 2020)

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Kai Shindo a 36 ans, une femme mangaka (Sakurako), un fils, un boulot de technicien lumière pour la télévision et une passion dévorante pour la mode : il ne rate pas un défilé de la Fashion Week de Tokyo et travaille à côté comme acheteur pour le concept store d’un ami. Un jour, il fait la connaissance de Jean, un jeune étudiant en stylisme au sourire franc et à l’enthousiasme communicatif, qui lui demande de l’aider à organiser son premier défilé pour la Fashion Week — sans budget, ou presque (monter un défilé coûte en moyenne 70 000 €). Touché par la ferveur du garçon, Kai accepte d’offrir son temps, ses contacts et sa confiance. Mais au fil des pages, le doute s’installe : sous ses airs candides, Jean se révèle un manipulateur redoutable, et Kai commence à comprendre qu’il s’est peut-être fait piéger.
Ce qui s’annonce comme un manga sur la passion du vêtement se transforme peu à peu en thriller psychologique feutré, où chaque sourire peut cacher un calcul. Lemon Haruna — dont le compagnon travaille lui-même dans la mode — nourrit son récit d’un savoir documentaire : on apprend comment s’organise un défilé, quels métiers sont mobilisés (mannequin, coiffeur·se, maquilleur·se, scénographe, attaché·e de presse…), et à quel point ce milieu repose sur un jeu d’apparences permanent. Les couvertures de chaque tome imitent d’ailleurs celles d’un magazine de mode, avec accroches et titrailles façon presse féminine. Volontairement sobre et minimaliste, le dessin laisse la tension narrative faire le gros du travail — et elle le fait très bien. La série est un josei (manga pour jeunes femmes adultes), publié en France par Le Lézard Noir.
Tranche d’âge conseillée : 14 ans et plus. Le récit s’adresse à un public adulte ou jeune adulte, tant par ses personnages trentenaires que par la finesse de ses enjeux relationnels.
7. Jeune fille en Dior (Annie Goetzinger, 2013)

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12 février 1947, avenue Montaigne, Paris. Le Tout-Paris se presse pour assister au premier défilé d’un certain Christian Dior. Les jupes corolles s’envolent, les silhouettes tourbillonnent, et la rédactrice en chef du Harper’s Bazaar, Carmel Snow, lâche la phrase qui va faire le tour du monde : « It’s quite a revolution, your dresses have such a new look! ». Le « New Look » est né — un style caractérisé par des jupes longues et amples, des tailles cintrées et des épaules douces, aux antipodes de l’austérité vestimentaire de la guerre. C’est aussi le premier jour de Clara Nohant, jeune chroniqueuse fictive au Jardin des Modes (un vrai magazine de mode de l’époque), qui se retrouve propulsée dans les coulisses de la maison Dior — d’abord comme journaliste, puis comme mannequin.
Annie Goetzinger signe ici un roman graphique réalisé aux couleurs directes dans des tons pastel qui donnent aux robes un éclat presque palpable. L’album retrace les dix années d’or de Christian Dior, de 1947 à sa mort en 1957, à travers le regard de Clara — un regard admiratif, peut-être un peu trop lisse par endroits, mais qui a le mérite de rendre le récit fluide et agréable. L’album tient autant du documentaire que de la fiction : les annexes en fin de volume — glossaire des étoffes et des accessoires de mode, biographies de l’entourage de Dior, chronologie de ses vingt-deux collections — témoignent du sérieux de la recherche. Goetzinger, qui avait elle-même étudié le dessin de mode avant de se consacrer à la bande dessinée, était sans doute l’une des artistes les mieux armées pour rendre hommage à la fois au couturier et aux petites mains — ces ouvrières spécialisées des ateliers de haute couture qui transforment les croquis en robes réelles.
Tranche d’âge conseillée : tout public, à partir de 12-13 ans. L’album est publié chez Dargaud et ne contient aucun contenu sensible. Il s’adresse aussi bien aux passionné·es de mode qu’aux amateur·ices de bande dessinée historique.
8. La Mode déshabillée (Frédéric Godart et Zoé Thouron, 2021)

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Le principe est simple : une autrice de bande dessinée (Zoé Thouron) et un sociologue spécialiste des industries créatives (Frédéric Godart, docteur de l’Université de Columbia) décident de mener ensemble une enquête dessinée sur la mode, ses contradictions et ses zones d’ombre. De la tendance claquettes-chaussettes à la petite robe noire, de Platon à Karl Lagerfeld, de Louis XIV aux influenceuses YouTube, le duo ratisse large et convoque au fil des pages une galerie de personnages historiques impressionnante. Mention spéciale à Marie-Antoinette, accompagnée de sa modiste Rose Bertin, qui fait irruption dans le récit à intervalles réguliers pour commenter l’actualité de la mode avec un aplomb souverain (c’est le cas de le dire).
Le résultat est une BD documentaire drôle, dense et rigoureuse. Le sociologue y explique, par exemple, comment notre façon de nous habiller sert à la fois à signaler notre appartenance à un groupe social et à nous en démarquer — ce que la sociologie appelle la tension entre imitation et distinction. Il montre aussi comment un vêtement peut devenir un outil de pouvoir politique (le costume sombre des dirigeants occidentaux, le voile, l’uniforme), ou comment les réseaux sociaux ont bouleversé la diffusion des tendances. Tout cela est rendu limpide par le dessin de Zoé Thouron — fille du dessinateur de presse Lefred-Thouron —, dont le trait coloré et volontiers caricatural donne au propos un ton espiègle qui empêche toute lourdeur académique.
Tranche d’âge conseillée : à partir de 14-15 ans pour une lecture autonome. Le propos est accessible, mais certains passages plus théoriques (sociologie, géopolitique) demandent une certaine maturité. Convient aussi bien à un·e adolescent·e curieux·se qu’à un·e adulte qui veut comprendre la mode sans la prendre au premier degré.
9. Boys Run the Riot (Keito Gaku, 2020)

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Ryo est un garçon trans. Assigné femme à la naissance, il vit chaque jour de lycée comme une épreuve : l’uniforme féminin est pour lui insupportable, et il se rend en cours en tenue de sport — seul compromis que le règlement lui autorise. Il ne peut pas en parler à sa meilleure amie, dont il est secrètement amoureux. Ni à sa mère, qui ne comprend pas pourquoi son « enfant » s’habille « comme un garçon ». Le seul moment où Ryo se sent lui-même, c’est quand il porte ses vêtements préférés, ceux qu’il a choisis. L’arrivée de Jin, un nouvel élève au look de voyou et au franc-parler radical, va tout bousculer. Derrière les apparences de bad boy, Jin partage avec Ryo une passion pour le streetwear (la mode de rue, née de la culture hip-hop et skate). Ensemble, ils décident de créer leur propre marque de vêtements — un projet créatif, mais aussi un geste de résistance contre les normes qui les enferment.
Lui-même homme transgenre, Keito Gaku a nourri ce seinen de quatre tomes avec sa propre expérience. Boys Run the Riot est un récit intime et politique où la mode n’est pas un simple décor mais un outil d’affirmation de soi. On y parle de dysphorie de genre (le malaise ressenti quand son corps ou son apparence ne correspond pas à son identité), de harcèlement scolaire, de pression sociale — mais aussi de la joie de porter enfin un vêtement dans lequel on se reconnaît. Le manga a été sélectionné aux Harvey Awards 2021 (un prix majeur de la bande dessinée américaine) dans la catégorie « Meilleur Manga », et figure dans le top 10 des meilleurs mangas de l’année selon le School Library Journal. L’édition anglaise a été confiée à une équipe de traduction et d’édition entièrement composée de personnes transgenres — un choix éditorial inédit.
Tranche d’âge conseillée : 14 ans et plus (seinen, collection Medium chez Akata). Le manga aborde la transidentité avec justesse, sans sensationnalisme. Recommandé aussi bien aux personnes concernées qu’à celles qui souhaitent mieux comprendre ces réalités.
10. Smoking — La révolution Yves Saint Laurent (Loo Hui Phang et Benjamin Bachelier, 2024)

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1966, avenue Marceau, Paris. Yves Saint Laurent est à sa table de travail. Le croquis qui l’absorbe représente une femme en smoking — ce costume noir à revers de satin jusqu’alors strictement réservé aux hommes. Un an plus tard, Betty Catroux, sa muse et amie, porte ce smoking dans la rue et se fait refouler des restaurants new-yorkais. Le motif : une femme en pantalon, c’est tout bonnement interdit dans les établissements chics de l’époque. À partir de cette anecdote — véridique —, la scénariste Loo Hui Phang construit un récit imaginaire mais solidement documenté : Saint Laurent et Catroux déambulent de lieu en lieu et croisent la route de figures réelles, parfois séparées par des siècles. Coco Chanel, George Sand, la femme à barbe Clémentine Delait, Candy Darling (actrice transgenre de l’entourage d’Andy Warhol), des historien·nes, des rock stars, des premier·es d’atelier… Chaque rencontre est l’occasion de retracer un épisode de l’histoire du pantalon, de son rôle dans l’émancipation des femmes et de ce que le vêtement autorise — ou interdit — en matière de genre.
Au dessin, Benjamin Bachelier alterne crayon, encre, aquarelle et papiers découpés, ce qui donne aux planches une texture très particulière, entre la sobriété du noir et blanc et des éclats de couleur soudains. Publié chez Albin Michel, l’album se termine par des notices biographiques sur les trente-quatre personnalités croisées dans le récit, ainsi qu’une chronologie qui met en regard les dates-clés de la vie de Saint Laurent et celles de l’évolution de la condition sociale de la femme en France — le droit de porter le pantalon sans autorisation préfectorale, par exemple, n’a été officiellement acquis qu’en 2013. L’ensemble est instructif sans être pesant, porté par un vrai sens du dialogue : les échanges entre Saint Laurent et Catroux sont drôles, tendres, parfois incisifs.
Tranche d’âge conseillée : ados-adultes (à partir de 15-16 ans). L’album suppose un intérêt pour l’histoire et les questions de genre, mais reste très lisible grâce à sa construction en conversations.