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Quels sont les classiques de la BD dystopique ?

Quels sont les classiques de la BD dystopique ?

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C’est à partir des années 1970-1980 que la bande dessinée — au sens large — s’est véritablement approprié la dystopie. En 1977, le magazine britannique 2000 AD lançait Judge Dredd : dans les rues de Mega-City One, une mégalopole post-nucléaire surpeuplée, un seul homme y cumulait les fonctions de policier, de juge et de bourreau. Conçue à l’origine comme une parodie du « flic dur à cuire » à l’américaine, la série s’est muée en satire politique féroce au fil des années 1980, en pleine ère Thatcher. De son côté, le manga japonais forgeait ses propres visions d’un futur détraqué, nourries par la mémoire d’Hiroshima et par l’expansion urbaine vertigineuse de Tokyo. La BD franco-belge, elle, ouvrait les pages de revues comme Métal Hurlant (fondée par Moebius et Druillet en 1975) ou (À suivre) (chez Casterman, dès 1978) à des récits d’anticipation noirs, loin des aventures de ligne claire qui avaient dominé le marché jusque-là.

Des régimes fascistes aux mégacorporations toutes-puissantes, des pandémies aux guerres civiles sur le sol américain, des mégastructures hors de contrôle aux stations spatiales — la BD, le comics et le manga ont décliné la dystopie sous toutes ses formes. Les titres qui suivent, classés par ordre chronologique de parution, couvrent plus de trois décennies de publication (de 1982 à 2016) et trois traditions différentes : la BD franco-belge, le comics anglo-saxon et le manga japonais.


1. V pour Vendetta (Alan Moore et David Lloyd, 1982)

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Après un conflit nucléaire qui a ravagé l’Europe et les États-Unis, l’Angleterre a été épargnée par les bombes mais pas par le chaos. Le parti fasciste Norsefire a pris le pouvoir et instauré un régime de surveillance totale, organisé autour d’organes aux noms de parties du corps humain — le Nez (la police secrète), l’Œil (la vidéosurveillance), l’Oreille (les écoutes), la Bouche (la propagande), le Doigt (la milice). Dans cette Angleterre verrouillée, un individu masqué connu sous le seul nom de V orchestre une série d’attentats ciblés contre les responsables du régime. Son masque arbore le visage de Guy Fawkes, ce catholique anglais qui tenta de faire sauter le Parlement de Londres en 1605 pour renverser le roi protestant Jacques Ier — autant dire que le message est clair : V veut abattre le pouvoir en place, et il ne s’en cache pas. Sauvée par V d’une agression de la milice, la jeune Evey Hammond se retrouve enrôlée malgré elle dans sa guerre contre Norsefire.

Récompensé de l’Alph-Art du meilleur album étranger à Angoulême en 1990, V pour Vendetta reste l’un des récits politiques les plus acérés du neuvième art. Alan Moore y refuse le manichéisme. V est un libérateur, mais aussi un terroriste : il tue froidement, manipule Evey, et l’anarchie qu’il prône risque de remplacer un chaos par un autre. Toute l’intelligence du récit tient dans cette ambiguïté — le lecteur·ice doit décider seul·e si V a raison ou s’il est fou. On apprend au fil du récit que V est un ex détenu du camp de concentration de Larkhill, où Norsefire menait des expériences sur les prisonniers politiques : sa vendetta est donc aussi personnelle que philosophique. Au dessin, David Lloyd enveloppe l’ensemble dans un encrage sombre rehaussé de teintes d’aquarelle, qui donne à ce Londres fictif un aspect perpétuellement nocturne.


2. Le Transperceneige (Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, 1982)

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Un cataclysme climatique a plongé la Terre dans un hiver permanent. Ce qui reste de l’humanité survit à bord d’un unique train gigantesque, le Transperceneige, propulsé sans relâche par une machine à mouvement perpétuel que les passagers ont fini par vénérer sous le nom de Sainte Loco. À bord, la société s’est reconstituée selon un schéma familier : les wagons de tête, luxueux, sont réservés à l’élite ; les wagons de queue entassent les miséreux dans la crasse et le froid. Habitant de la queue du convoi, Proloff parvient à remonter le train wagon par wagon. À chaque étape, il découvre un degré de confort — et d’hypocrisie — supérieur au précédent : restaurants, bars, serres agricoles, jusqu’aux wagons de première classe où les privilégiés vivent dans l’ignorance délibérée de ce qui se passe à l’arrière du train.

Prépubliée dans la revue (À suivre) entre 1982 et 1983, cette BD de Jacques Lob (scénario) et Jean-Marc Rochette (dessin) est une allégorie de la stratification sociale. Le noir et blanc de Rochette, net et sans fioritures, accentue l’atmosphère claustrophobe du huis clos. Après la mort de Jacques Lob en 1990, le scénariste Benjamin Legrand a poursuivi l’univers avec deux albums supplémentaires. L’adaptation au cinéma par Bong Joon-ho (Snowpiercer, 2013), puis la série télévisée diffusée à partir de 2020, ont fait connaître Le Transperceneige dans le monde entier — mais la BD originale, plus sèche et plus radicale que ses adaptations, n’a rien perdu de sa puissance.


3. Akira (Katsuhiro Ōtomo, 1982)

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En 2030 (dans l’édition française), Néo-Tokyo est une mégapole corrompue, reconstruite sur les cendres de l’ancienne capitale japonaise après une explosion mystérieuse qui a déclenché la Troisième Guerre mondiale. Kanéda et sa bande de bōsōzoku — des voyous à moto, un phénomène de délinquance juvénile bien réel au Japon des années 1980 — passent leurs nuits à foncer sur les autoroutes et à se droguer aux amphétamines. Mais quand leur ami Tetsuo est grièvement blessé dans un accident avec un étrange enfant au visage de vieillard, l’armée l’embarque et le soumet en secret à des expériences destinées à développer des capacités psychiques. Le résultat dépasse toutes les prévisions : Tetsuo développe des pouvoirs de télékinésie d’une violence incontrôlable, et loin de se soumettre à ses nouveaux maîtres, il se retourne contre l’armée, contre ses anciens amis, contre Néo-Tokyo tout entière. En parallèle ressurgit la légende d’Akira, un enfant maintenu en cryogénie sous la ville depuis des décennies, dont les pouvoirs similaires avaient causé la destruction de l’ancienne Tokyo.

Avec plus de 2 200 pages publiées entre 1982 et 1990, Akira a redéfini le manga de science-fiction. Ōtomo y concentre les angoisses d’un Japon encore marqué par le traumatisme nucléaire : la peur de la bombe, l’emprise des militaires sur la recherche scientifique, une jeunesse sans repères. Détail quasi prophétique : Ōtomo imagine l’organisation des Jeux olympiques de Néo-Tokyo en 2020 — la réalité a suivi, pandémie en prime. Ōtomo dessine Néo-Tokyo bâtiment par bâtiment, explosion par explosion, avec un sens du détail architectural et de la mise en scène cinématographique qui n’avait pas d’équivalent dans le manga de l’époque — on comprend, en le lisant, pourquoi 31 studios d’animation ont dû s’associer pour adapter le manga en film en 1988. Premier mangaka japonais à recevoir le Grand Prix du festival d’Angoulême (en 2015), Ōtomo a largement contribué, par ce film, à faire découvrir le manga au public occidental.


4. The Ghost in the Shell (Masamune Shirow, 1989)

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Japon, aux alentours de 2030. La cybernétique a transformé la société en profondeur : la plupart des citoyens possèdent un « cybercerveau », un implant cérébral qui les connecte en permanence au réseau mondial et leur permet de communiquer par la pensée, de stocker des données dans leur mémoire ou de piloter des machines à distance. Le major Motoko Kusanagi dirige la Section 9, une unité d’élite gouvernementale spécialisée dans la lutte contre le cyberterrorisme. Kusanagi est elle-même un cas extrême : son corps est quasi intégralement artificiel, seul son cerveau la rattache encore à l’espèce biologique. L’intrigue principale suit sa traque du Marionnettiste, un cybercriminel capable de « pirater » l’esprit (le « ghost ») des individus connectés pour les contrôler à leur insu. Mais lorsque la Section 9 découvre que le Marionnettiste n’est pas un humain mais une intelligence artificielle ayant spontanément acquis une conscience, l’enquête policière se transforme en questionnement philosophique : qu’est-ce qui sépare un humain dont le corps est artificiel d’un programme informatique qui se sait exister ?

Prépublié dans le Young Magazine à partir de 1989, le manga de Shirow a une particularité : il regorge de notes en bas de page où celui-ci détaille la technologie, la géopolitique et la philosophie de son univers — si bien que le récit se lit par moments comme un essai de prospective illustré. L’adaptation en film d’animation par Mamoru Oshii en 1995 a propulsé The Ghost in the Shell au rang de classique absolu du cyberpunk et a directement inspiré les Wachowski pour la trilogie Matrix. Le manga original, cependant, est sensiblement différent du film : plus foisonnant, plus technique, et aussi plus léger par endroits (coéquipier de Kusanagi, Batou s’y fait régulièrement malmener par cette dernière pour des raisons souvent comiques). Il mérite d’être lu pour lui-même, d’autant que ses questionnements sur l’identité à l’ère numérique n’ont fait que gagner en pertinence depuis 1989.


5. Gunnm (Yukito Kishiro, 1990)

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Dans un futur post-apocalyptique, la Terre se divise en deux mondes superposés. En haut, Zalem : une cité suspendue dans les airs, inaccessible, où vit une élite mystérieuse. En bas, Kuzutetsu — surnommée « la Décharge » — qui sert littéralement de poubelle à Zalem et où règnent la violence et la misère. C’est là que le cyberdocteur Ido Daisuke découvre, dans un tas d’ordures, le torse et la tête d’une ancienne cyborg au cerveau encore intact. Il la répare, lui offre un corps mécanique, et la baptise Gally. Amnésique, Gally va découvrir qu’elle possède une maîtrise instinctive du Panzer Kunst, un art martial conçu pour le combat anti-cyborg — seul vestige de son passé effacé. De chasseuse de primes (« Hunter Warrior ») dans les bas-fonds de Kuzutetsu aux arènes brutales du Motorball — un sport de course entre cyborgs où chaque virage peut être fatal — Gally se bat pour comprendre qui elle est et percer le secret de Zalem.

Publié entre 1990 et 1995, Gunnm (littéralement « rêve d’une arme ») est un récit initiatique dans un univers cyberpunk où presque tout le monde possède des pièces mécaniques : bras, jambes, organes, parfois le corps entier. Dans un tel monde, la frontière entre un humain « réparé » et une machine « éveillée » devient impossible à tracer — et c’est précisément cette question qui hante Gally tout au long de sa quête. Kishiro revendique l’influence de Blade Runner, de Metropolis et du design biomécanique de H.R. Giger (le créateur visuel de la créature d’Alien), et cela se sent. L’adaptation cinématographique de Robert Rodriguez, Alita: Battle Angel (2019), produite par James Cameron — qui portait le projet depuis les années 1990 — a fait connaître l’héroïne à un public plus large, mais le manga va bien plus loin dans la noirceur, notamment dans son dernier tiers consacré à l’ascension vers Zalem et à ce que Gally y découvre.


6. Transmetropolitan (Warren Ellis et Darick Robertson, 1997)

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Spider Jerusalem est journaliste. Il est aussi drogué, misanthrope, grossier, colérique — et viscéralement attaché à la vérité. Après cinq ans d’exil volontaire à la montagne, Spider est contraint de revenir dans la mégapole, « La Ville », pour honorer un contrat d’édition en retard. Flanqué de ses deux assistantes, Channon Yarrow et Yelena Rossini, il reprend sa rubrique dans le journal The Word et s’attaque frontalement à deux présidents successifs des États-Unis : d’abord la Bête, un politicien brutal mais prévisible, puis le Sourire, un homme affable en surface qui s’avère infiniment plus corrompu et dangereux — au point d’envoyer des tueurs aux trousses de Spider pour le faire taire.

Publiée de 1997 à 2002 sous le label Vertigo de DC Comics, la série de Warren Ellis et Darick Robertson se déroule dans un futur où l’on peut changer de sexe au distributeur automatique, se télécharger de nouvelles croyances religieuses, et adopter un chat mutant à trois yeux — mais où la corruption politique et l’apathie médiatique fonctionnent exactement comme aujourd’hui. Le personnage de Spider Jerusalem, librement inspiré du journaliste gonzo Hunter S. Thompson (célèbre pour ses reportages sous l’emprise de diverses substances dans les années 1970), est l’un des anti-héros les plus mémorables du comics américain. Sous les provocations, la vulgarité et les drogues, la série pose une question simple : dans une société saturée de bruit et de mensonge, que peut encore un journaliste qui refuse de se taire — et que lui en coûte-t-il ?


7. Blame! (Tsutomu Nihei, 1997)

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Le cadre de Blame! est d’abord un vertige spatial. La Mégastructure est une cité colossale — possiblement aussi vaste que le système solaire — composée de milliers d’étages aux dimensions titanesques. Autrefois construite et administrée par l’humanité, elle est désormais hors de contrôle : des robots bâtisseurs autonomes continuent d’agrandir la ville sans fin ni logique, et l’accès à la résosphère — le réseau informatique central qui permettait jadis de piloter l’ensemble — est verrouillé. Pour s’y connecter, il faut posséder un patrimoine génétique spécifique, les « gènes terminaux du réseau ». Or un virus a corrompu les gènes de l’humanité il y a des siècles, et depuis, les « contre-mesures » — des entités de sécurité automatisées — considèrent tout être humain qui tente de se connecter comme un intrus, et l’éliminent. Taciturne et quasi indestructible, Killy erre dans la Mégastructure à la recherche d’un porteur de ces gènes intacts, seul espoir de reprendre le contrôle. En chemin, il s’allie à Shibo, une scientifique déterminée à comprendre ce qui a mal tourné.

Avant de devenir mangaka, Tsutomu Nihei était architecte — et cela se voit. La Mégastructure est le véritable personnage de Blame! : couloirs de béton à perte de vue, perspectives abyssales, structures organiques qui évoquent le travail de H.R. Giger (le créateur visuel du film Alien). Les dialogues sont rares, parfois absents pendant des dizaines de pages consécutives, et c’est le dessin seul — un noir et blanc saturé de détails architecturaux — qui porte le récit. Nihei cite William Gibson et H.P. Lovecraft parmi ses influences, et le jeu vidéo Doom pour le rythme. Le résultat, publié entre 1997 et 2003 dans le magazine Afternoon, est un manga déroutant : il exige de reconstituer soi-même le puzzle d’un univers qui ne livre ses clés qu’au compte-gouttes, mais la récompense est une expérience visuelle et narrative sans équivalent dans le manga de science-fiction. Réédité en France dans une version Deluxe en six tomes grand format chez Glénat.


8. Eden: It’s an Endless World! (Hiroki Endo, 1998)

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Dans la seconde moitié du XXIe siècle, le closure virus — un mal d’origine inconnue qui durcit la peau de ses victimes jusqu’à la rendre semblable à de la céramique, puis liquéfie leurs organes internes — a tué environ 15 % de la population mondiale. Les cadavres, rigides et creux, ressemblent à des statues. Sur les décombres de cette pandémie, le Propater, une organisation internationale aux méthodes autoritaires, tente d’imposer un gouvernement fédéral mondial en comblant le vide laissé par les États effondrés. Le récit suit la famille Ballard sur deux générations : d’abord Enoa, un survivant naturellement immunisé contre le virus, puis — vingt ans plus tard — son fils Elijah, un adolescent de 15 ans séparé de sa mère lors d’un attentat et lancé dans une guerre personnelle contre le Propater. L’organisation détient en effet sa sœur Mana, kidnappée pour contraindre leur père — devenu entre-temps un puissant chef de cartel en Amérique du Sud — à coopérer.

Sérialisé dans le magazine Afternoon de 1998 à 2008, Eden est un récit qui change constamment de registre : science-fiction post-pandémique, thriller politique, romance, drame familial, réflexion sur le gnosticisme et la mort — le tout articulé dans une narration non linéaire, pleine de flash-backs et de personnages secondaires dont les destins s’entrecroisent. Hiroki Endo, qui revendique l’influence d’Ōtomo et de Neon Genesis Evangelion, alterne des séquences de combat d’une brutalité frontale avec des chapitres d’une mélancolie inattendue, où il s’arrête sur le quotidien de ses personnages entre deux crises. Élu meilleur manga de l’année 2007 par le magazine américain Wizard, Eden est longtemps resté confidentiel en France lors de sa première publication chez Panini (2003-2009). La réédition en format double depuis 2021 lui offre enfin la visibilité qu’il mérite.


9. Y le dernier homme (Brian K. Vaughan et Pia Guerra, 2002)

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Le 17 juillet 2002, en l’espace d’un instant, tous les mammifères porteurs du chromosome Y — c’est-à-dire tous les mâles, humains comme animaux — meurent simultanément sur l’ensemble de la planète. Tous, sauf deux : Yorick Brown, un jeune prestidigitateur au chômage, et son capucin, Esperluette. Du jour au lendemain, la moitié de la population mondiale disparaît, et avec elle la quasi-totalité des chefs d’État, des pilotes d’avion, des ouvriers du bâtiment et des soldats — autant de professions massivement masculines. Devenu sans le vouloir l’être humain le plus recherché de la Terre, Yorick part traverser le monde sous la protection de l’Agent 355, une espionne redoutable du Culper Ring (une agence gouvernementale secrète), et avec l’aide du Dr Allison Mann, biologiste spécialiste du clonage. Son objectif : retrouver sa fiancée Beth, coincée en Australie, tout en comprenant pourquoi lui a survécu.

Publiée de 2002 à 2008 chez Vertigo en 60 épisodes, la série de Brian K. Vaughan et Pia Guerra tire le meilleur de son postulat en refusant les raccourcis. Un monde sans hommes n’est pas un monde pacifié : Vaughan y met en scène des républicaines armées qui s’emparent du Congrès, des groupes d’amazones autoproclamées qui veulent achever le travail, des astronautes de retour de la Station spatiale, des pirates — autant de personnages féminins aux motivations contradictoires, loin de tout angélisme. La série pose en filigrane des questions sur le genre, le pouvoir et ce que révèle l’effondrement d’un monde construit sur une répartition inégale des rôles. La série télévisée de 2021, annulée au bout d’une saison, n’a pas rendu justice à la densité du comics — qui, lui, reste à ce jour l’une des séries les plus solides publiées sous le label Vertigo.


10. Ikigami, préavis de mort (Motorō Mase, 2005)

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Le dispositif est d’une simplicité bureaucratique glaçante. Dans un pays asiatique imaginaire, une loi dite « pour la sauvegarde de la prospérité nationale » impose que chaque enfant reçoive un vaccin à son entrée à l’école primaire. Un vaccin sur mille contient une microcapsule mortelle, logée dans le cœur du porteur et programmée pour se déclencher à une date précise, entre ses 18 et 24 ans. Vingt-quatre heures avant l’échéance, un fonctionnaire assermenté vient remettre à la personne condamnée son ikigami — son préavis de mort —, accompagné de quelques « services privilégiés » de dernière heure. La logique officielle du système est la suivante : en rappelant à la population que n’importe qui peut mourir du jour au lendemain, l’État force chaque citoyen·ne à apprécier la valeur de sa propre vie et à contribuer activement à la société. Le prix à payer : un meurtre d’État par tirage au sort, à intervalles réguliers, propre, ordonnancé, légal.

Personnage central du récit, Kengo Fujimoto est le fonctionnaire chargé de livrer ces préavis. Chaque arc narratif suit une victime différente — un musicien raté, une jeune femme isolée, un infirmier dévoué — et la manière dont elle occupe ses dernières vingt-quatre heures. Mais le véritable fil rouge est la lente érosion morale de Fujimoto : d’abord exécutant discipliné, fier de servir la prospérité nationale, il commence à douter du système qu’il alimente au quotidien — au risque de devenir lui-même la cible d’enquêtes internes. Publié de 2005 à 2012 en dix volumes et récompensé du prix spécial BD des Utopiales 2009, Ikigami n’a pas besoin de décors futuristes spectaculaires ni de technologie avancée pour glacer le sang. L’horreur vient d’un formulaire administratif, d’un compte à rebours de vingt-quatre heures, et du fait que personne autour ne trouve cela anormal.


11. DMZ (Brian Wood et Riccardo Burchielli, 2005)

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Une seconde guerre civile américaine éclate. D’un côté, le gouvernement fédéral des États-Unis ; de l’autre, les « États Libres », une coalition née de la révolte de l’Amérique profonde — excédée par les guerres préventives menées à l’étranger — qui a pris les armes et progressé jusqu’à la côte Est. Le front se fige sur Manhattan, déclarée zone démilitarisée (la DMZ du titre) : ni l’armée fédérale ni les insurgés ne sont censés y opérer. En réalité, l’île est un terrain de chasse où cohabitent snipers, milices locales et 400 000 civil·es trop pauvres pour avoir été évacué·es. C’est là que débarque Matty Roth, un jeune photographe stagiaire embarqué avec une équipe de journalistes chevronnés. Dès l’atterrissage, l’hélicoptère est pris sous le feu : l’équipe est décimée, et Matty se retrouve seul dans un Manhattan en ruines avec sa carte de presse pour seule protection.

Matty y rencontre Zee Hernandez, ex-étudiante en médecine reconvertie en infirmière de fortune pour les habitants restés sur l’île, et toute une galerie de survivant·es, de chefs de guerre autoproclamés et de politicien·nes opportunistes. Au fil des 72 épisodes publiés de 2005 à 2012 chez Vertigo, Brian Wood (scénario) et Riccardo Burchielli (dessin) construisent un récit de guerre urbaine d’un réalisme inhabituel pour un comics — au point que des soldats américains en poste en Irak et en Afghanistan ont écrit à Wood pour confirmer la justesse de ses descriptions du quotidien en zone de conflit. Wood lui-même décrit sa version de Manhattan comme un croisement entre le New York fictif de New York 1997 (le film de John Carpenter), la ville irakienne de Falloujah et La Nouvelle-Orléans dévastée par l’ouragan Katrina en 2005.


12. Lazarus (Greg Rucka et Michael Lark, 2013)

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Dans un futur indéterminé, les gouvernements ont cessé d’exister. Le monde est réparti entre seize familles qui règnent chacune sur un territoire, selon un système féodal d’un genre nouveau. La population est divisée en trois castes : les membres de la Famille, qui détiennent le pouvoir absolu ; les « Serfs », des employés utiles qui reçoivent en échange protection, logement et nourriture ; et les « Déchets » — tous les autres, c’est-à-dire l’immense majorité, abandonnés à eux-mêmes sans aucun droit. Pour défendre ses intérêts et régler ses conflits avec les familles rivales, chaque clan élève un individu unique, dopé génétiquement et entraîné depuis l’enfance à se battre : son Lazare, un soldat d’élite capable de régénérer ses blessures et donc, en pratique, de revenir d’entre les morts. Chez les Carlyle, qui contrôlent la côte ouest de l’Amérique du Nord, le Lazare est une femme nommée Forever. Élevée comme la fille biologique du patriarche, elle découvre peu à peu qu’elle n’est qu’une arme fabriquée sur mesure — et que la famille qu’elle protège lui a menti depuis toujours.

Greg Rucka (scénariste de Gotham Central et Whiteout) et le dessinateur Michael Lark ont conçu cette série en se posant une question : « Que se passe-t-il si la concentration des richesses atteint son terme logique — si les plus riches finissent par remplacer purement et simplement les États ? » Ils se sont inspirés du mouvement Occupy Wall Street (2011) et de ses revendications sur les inégalités économiques — en poussant le scénario jusqu’à son aboutissement le plus sombre. Le résultat est une dystopie qui ressemble moins à de la science-fiction qu’à une extrapolation froide de tendances déjà en cours. L’intrigue progresse sur deux fronts : d’un côté, les complots et trahisons entre les familles Carlyle, Hock, Morray et les autres ; de l’autre, la lente prise de conscience de Forever, qui commence à douter de sa nature et de la loyauté qu’on lui a inculquée. Publiée chez Image Comics depuis 2013 et toujours en cours sous le titre Lazarus: Risen, la série n’a pas encore livré son dernier mot.


13. Shangri-La (Mathieu Bablet, 2016)

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La Terre est devenue inhabitable. Ce qui subsiste de l’humanité — environ un million de personnes — vit dans une station spatiale orbitale entièrement régie par la multinationale Tianzhu Enterprises. Tianzhu ne se contente pas de gérer l’approvisionnement et la sécurité : la corporation contrôle aussi la télévision (Tianzhu TV), la téléphonie (TZ-Phones), l’alimentation (Tianzhu Burgers), la banque, l’immobilier — bref, chaque aspect de l’existence. La consommation fait office de religion et de ciment social. Employé ordinaire de la station, Scott est missionné pour enquêter sur des explosions suspectes dans des stations-laboratoires liées au projet Homo Stellaris — un programme secret dont l’objectif est de créer, de toutes pièces, une nouvelle espèce humaine adaptée aux conditions de vie sur Titan, la plus grande lune de Saturne. Ses découvertes vont l’entraîner dans un engrenage où se croisent son propre frère Virgile (engagé dans un mouvement de résistance), les animoïdes (des êtres mi-humains mi-animaux créés par Tianzhu pour servir de main-d’œuvre corvéable et de bouc émissaire commode), et la direction même de la corporation.

Dessiné, écrit et mis en couleur par Mathieu Bablet, ce pavé de 220 planches publié chez Ankama (Label 619) en 2016 aborde en un seul volume un éventail de sujets inhabituellement large pour une BD : consumérisme comme mode de gouvernement, exploitation d’une sous-classe racisée, manipulation médiatique, hubris scientifique. Influencé par Ōtomo et par les jeux vidéo de type RPG, le trait de Bablet restitue avec précision l’architecture de la station et ses coursives saturées de publicité, tout en offrant des vues de l’espace d’une beauté froide. Sélectionné au festival d’Angoulême 2017, Shangri-La a confirmé Bablet — qui avait 29 ans à sa parution — comme l’un des auteurs les plus singuliers de la BD française de science-fiction. Sa conclusion, qui projette le récit trente mille ans dans le futur, oblige à relire tout ce qui précède sous un angle radicalement différent.