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Que lire après « Peau d'homme » de Hubert et Zanzim ?

Que lire après « Peau d’homme » de Hubert et Zanzim ?

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Parue en juin 2020 aux éditions Glénat, Peau d’homme est une bande dessinée scénarisée par Hubert et dessinée par Zanzim. Elle se déroule dans l’Italie de la Renaissance : Bianca, jeune fille de bonne famille, est promise à Giovanni, un riche marchand qu’elle n’a jamais rencontré. Grâce à un secret transmis par les femmes de sa famille — une « peau d’homme » qui la transforme en jeune homme —, elle s’immisce dans les sphères masculines et découvre que son fiancé est homosexuel.

Conte féministe, fable sur le genre et la sexualité, satire du poids de la morale religieuse : l’album a raflé pas moins de huit prix en 2020, dont le Grand Prix RTL de la BD, le prix Landerneau et le Grand Prix de la critique de l’ACBD (Association des critiques et journalistes de bande dessinée), et s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires. C’est aussi, tragiquement, l’un des derniers ouvrages d’Hubert, décédé en février 2020, quelques mois avant la parution du livre.

Si vous vous demandez quoi lire ensuite, voici quelques recommandations. Au menu : contes détournés avec malice, histoires vraies plus folles que la fiction, et personnages qui refusent de rentrer dans les cases qu’on leur assigne.


1. Beauté (Hubert et Kerascoët, 2011-2013)

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Beauté, série en trois tomes publiée chez Dupuis (également disponible en intégrale), est la preuve qu’Hubert savait retourner les contes de fées comme des gants, et que le résultat avait de quoi inquiéter.

L’histoire débute dans un monde médiéval-fantastique, avec Morue, une jeune fille aussi laide que son surnom le laisse deviner. Moquée par tout son village, elle libère un jour, sans le vouloir, la fée Mab d’un sortilège qui l’emprisonnait sous la forme d’un crapaud. En guise de récompense, Mab lui accorde un vœu. Morue demande la beauté. Mais le pouvoir de la fée ne peut modifier la réalité : il ne change que la perception des autres. Dès lors, tous les hommes voient en Morue la femme la plus désirable au monde, tandis que son reflet dans le miroir lui renvoie toujours le même visage ingrat.

Ce qui ressemble à un cadeau se révèle vite être une malédiction dévastatrice. Les hommes deviennent fous de désir, les femmes sont rongées par la jalousie, et Morue — rebaptisée Beauté — déclenche malgré elle des intrigues de cour, des guerres et des massacres. Car Mab n’est pas la bonne fée qu’elle prétend être : c’est une ancienne reine déchue, cruelle et manipulatrice, qui se nourrit des pires passions humaines. Plus Beauté monte dans l’échelle sociale — protégée du chevalier Eudes, puis remarquée par la cour du roi Maxence —, plus le chaos s’étend autour d’elle.

Le scénario d’Hubert ne cède jamais à la facilité : Beauté n’est ni une victime passive ni une héroïne irréprochable. Le don corrompt peu à peu sa gentillesse initiale, et cette ambiguïté rend le récit redoutable. Le dessin des Kerascoët — duo composé de Marie Pommepuy et Sébastien Cosset — donne au conte un écrin somptueux : lignes courbes héritées de l’Art nouveau (le mouvement décoratif de la fin du XIXe siècle, celui de Mucha et de Klimt), aplats de couleur qui évoquent les estampes japonaises, silhouettes spectrales à la manière des préraphaélites anglais. La cruauté du récit n’en ressort que mieux sous ces atours délicats. Si Peau d’homme utilisait le conte pour questionner les apparences et le pouvoir masculin, Beauté emprunte le même chemin — en version nettement plus sombre et brutale.


2. Miss Pas Touche (Hubert et Kerascoët, 2006-2009)

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Avant Beauté, avant Peau d’homme, le trio Hubert-Kerascoët avait déjà frappé fort avec Miss Pas Touche, série en quatre tomes publiée chez Dargaud dans la collection Poisson Pilote. On quitte ici le conte médiéval pour le Paris des années 1930 : guinguettes au bord de la Marne (ces bals populaires en plein air où l’on dansait et buvait le dimanche), bas-fonds, maisons closes.

Blanche est une jeune femme timide et réservée. Sa sœur Agathe, bien plus téméraire, aime sortir danser dans les guinguettes parisiennes. Lorsque Agathe est assassinée — un meurtre maquillé en suicide —, Blanche n’a plus qu’une obsession : retrouver le coupable. Sa piste la mène au Pompadour, un bordel de luxe fréquenté par le gotha parisien, où elle se fait embaucher. Le paradoxe est savoureux : Blanche refuse catégoriquement tout rapport sexuel, ce qui, dans une maison close, relève du tour de force. Elle devient « Miss Pas Touche », spécialiste des clients aux goûts « particuliers » qu’elle soumet à coups de cravache — sa virginité intacte devient, contre toute attente, l’attraction principale de l’établissement.

L’enquête policière sert de colonne vertébrale, mais Hubert s’intéresse avant tout aux personnages qui peuplent le Pompadour : les filles solidaires ou rivales, Miss Jo (personnage trans et fan inconditionnelle de Joséphine Baker), la douce Annette, les clients pathétiques ou dangereux. Le scénario refuse tout manichéisme. Blanche elle-même, loin d’être un modèle de vertu figée, évolue de tome en tome dans un sens que personne n’aurait anticipé à la lecture du premier album. Les Kerascoët signent des planches au trait vif et aux couleurs franches, qui insufflent au récit un rythme soutenu malgré la noirceur de certaines scènes. On retrouve ici ce qui fait la marque d’Hubert : un personnage féminin résolu à survivre dans un monde pensé par et pour les hommes, une dose d’humour qui n’édulcore jamais la violence du propos, et une galerie de personnages qu’on croit cerner avant qu’ils ne nous échappent.


3. Mauvais Genre (Chloé Cruchaudet, 2013)

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Avec Mauvais Genre, publié chez Delcourt, Chloé Cruchaudet adapte en bande dessinée une histoire vraie — celle de Paul Grappe et Louise Landy, racontée par les historiens Fabrice Virgili et Danièle Voldman dans La Garçonne et l’Assassin. Le récit s’ouvre sur un procès : celui de Louise, jugée en janvier 1929 pour le meurtre de son mari. Comment en est-on arrivé là ? L’album remonte le fil des événements.

Paul et Louise s’aiment et se marient peu avant la Première Guerre mondiale. Envoyé au front, Paul est traumatisé par l’horreur des tranchées. Il se mutile pour échapper au combat, puis déserte. De retour auprès de Louise à Paris, il vit cloîtré dans une chambre d’hôtel minable, hanté par ses souvenirs de guerre, incapable de supporter l’enfermement. C’est alors que naît l’idée : pour sortir sans être reconnu, Paul se travestit en femme et devient Suzanne Landgard. Ce qui devait être un simple déguisement de survie devient, au fil des mois, une seconde peau. Paul prend goût à sa nouvelle identité féminine, s’y épanouit, s’y perd. Suzanne finit par prendre le dessus sur Paul. Le couple plonge dans le Paris des Années folles — bals, virées nocturnes au bois de Boulogne (haut lieu de rencontres sexuelles clandestines), échangisme — dans une spirale de liberté et de désarroi.

Chloé Cruchaudet traduit cette métamorphose progressive par un parti pris graphique très efficace. L’album est en noir et blanc, ponctué d’une seule couleur : le rouge. Un rouge qui passe des lèvres maquillées aux robes, du vin au sang, du vernis à ongles aux hématomes — toujours là où se croisent la féminité et la violence. Le trait, volontairement imprécis sur les visages, permet de glisser insensiblement de Paul à Suzanne sans rupture nette : on ne sait plus toujours qui des deux on regarde, et c’est exactement le propos. L’album a reçu le Prix du public Cultura au Festival d’Angoulême 2014 et le Grand Prix de la critique de l’ACBD. Là où Peau d’homme abordait la question du genre par la fable et l’humour, Mauvais Genre l’ancre dans le réel, dans la chair, dans un fait divers dont l’issue — annoncée dès la première page — glace le sang.


4. Le Prince et la Couturière (Jen Wang, 2018)

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Changement de registre radical. Le Prince et la Couturière, publié en France chez Akileos, est un récit lumineux signé par l’autrice américaine Jen Wang — le genre de livre qu’on offre à quelqu’un avec ce seul mot d’ordre : « Lis ça, ça fait du bien. »

L’histoire se déroule dans un Paris de fiction, à la charnière des XIXe et XXe siècles. Le prince Sébastien, héritier du trône de Belgique, subit la pression de ses parents qui lui cherchent une épouse convenable. Mais Sébastien a un secret : la nuit, il enfile des robes somptueuses et arpente les salons parisiens sous l’identité de Lady Crystallia, icône de mode adulée par tout le beau monde. Sa complice : Francès, une jeune couturière au talent fou, seule personne (avec son domestique) à connaître la vérité. Francès crée pour Sébastien des tenues toujours plus extravagantes, et une amitié profonde se noue entre eux. Mais la situation pèse sur la couturière : tant que le secret du prince tient, elle ne peut revendiquer aucune de ses créations. Ses propres ambitions restent dans l’ombre.

Ce qui fait la force du Prince et la Couturière, c’est le refus de dramatiser l’identité de genre de Sébastien. Le prince n’est pas en crise existentielle : il aime porter des robes, il aime aussi être un garçon, et il ne voit pas pourquoi ces deux choses seraient incompatibles. Le problème ne vient jamais de lui, mais du regard des autres et des normes sociales qui l’entourent. Jen Wang traite cette question avec une légèreté sincère, sans naïveté. L’album a reçu le Fauve Jeunesse au Festival d’Angoulême 2019 et plusieurs prix aux États-Unis (Harvey, Eisner). Les dessins aux couleurs chaudes et au trait arrondi donnent au récit une douceur contagieuse. C’est un conte de fées moderne où le prince ne cherche pas de princesse — il cherche la bonne robe.


5. Le Jardin, Paris (Gaëlle Geniller, 2021)

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Publié chez Delcourt dans la collection Mirages, Le Jardin, Paris est le deuxième album de Gaëlle Geniller, qui avait 24 ans à sa sortie. La critique l’a aussitôt repérée comme l’une des révélations de l’année. En 210 pages, ce roman graphique confirme les promesses de son premier ouvrage, Les Fleurs de grand frère.

Le Jardin du titre est un cabaret parisien des années 1920, dirigé par Muguet, une femme de caractère. Toutes les danseuses portent un nom de fleur : Hyacinthe, Violette, Marguerite, Perce-neige, Tournesol. Rose, le fils de Muguet, a grandi dans cet univers de coulisses, de costumes et de spectacles. À 19 ans, il veut à son tour monter sur scène — habillé en femme, avec autant de naturel que de grâce. Il devient rapidement la vedette du cabaret. L’arrivée d’un spectateur assidu, Aimé, qui revient soir après soir pour admirer Rose, ouvre la porte à une relation tendre et ambiguë : amour, amitié, fascination ?

Gaëlle Geniller assume pleinement un choix narratif fort : celui de la douceur et de la bienveillance. Le Jardin est un cocon. Personne ne juge Rose. La fluidité de genre du personnage — tantôt il, tantôt elle, selon l’envie du moment — n’est jamais un sujet de conflit. L’oppression d’une société où l’on attend de chacun·e qu’il soit homme ou femme — et rien d’autre — n’apparaît qu’en creux, à travers les rares incursions de Rose hors du cabaret (un séjour à la campagne chez Aimé, notamment, où la réalité sociale se rappelle à lui). Ce parti pris d’idéalisation pourra dérouter celles et ceux qui attendent un récit de lutte, mais il a sa propre force : montrer un monde tel qu’il pourrait être, plutôt que tel qu’il est.

Les couleurs pastel, les décors Art déco — ce style géométrique et ornemental des années 1920 —, les costumes de scène dessinés avec une précision de couturière : on a envie de s’attarder sur chaque planche avant de tourner la page. L’album n’a pas de grande intrigue spectaculaire, et c’est voulu. Il avance au rythme de Rose, entre deux numéros de danse, deux conversations murmurées dans les loges, deux regards échangés avec Aimé — et cette lenteur fait partie du charme.


6. L’Âge d’or (Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, 2018-2020)

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On change ici d’échelle. L’Âge d’or, diptyque (deux tomes) publié chez Dupuis dans la collection Aire Libre, est une épopée médiévale de 464 pages coécrite par Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil. Prix Landerneau BD 2018 et Prix BD Fnac France Inter 2019, le diptyque propose un récit d’aventure politique qui partage avec Peau d’homme bien davantage que le cadre médiéval : la même colère contre les systèmes de domination, le même intérêt pour les personnages féminins qui refusent le rôle qu’on leur a assigné.

Le vieux roi est mort. Sa fille Tilda s’apprête à lui succéder sur le trône. Elle a des projets de réforme pour un royaume accablé par la disette et miné par les malversations des seigneurs de la cour. Mais un complot ourdi par sa propre mère et son jeune frère la condamne à l’exil. Tilda prend la fuite avec deux compagnons : Tankred, chevalier fidèle, et Bertil, son protégé. Leur route croise une légende ancienne, celle d’un « âge d’or » où les hommes vivaient libres et égaux — et d’un livre oublié dont la puissance serait capable de tout renverser.

Ce qui frappe d’abord dans L’Âge d’or, avant même l’histoire, ce sont les planches de Pedrosa. Elles évoquent des enluminures médiévales — ces peintures miniatures qui ornaient les manuscrits du Moyen Âge — mais réinventées avec une inventivité débridée : doubles pages en rouge et or, personnages représentés plusieurs fois dans une même case pour figurer leur déplacement (à la manière d’une chronophotographie, cette technique du XIXe siècle qui décomposait le mouvement en images successives), scènes de bataille qui se déploient d’un bord à l’autre de la page. Le résultat est d’une beauté rare, mais ce n’est pas qu’un exercice de style.

Le scénario de Roxanne Moreil — son premier — est une fable politique sur le pouvoir et l’émancipation collective. Dans le premier tome, Tilda part en quête d’un mystérieux livre lié à la légende de l’âge d’or et croise sur sa route des communautés paysannes qui tentent de vivre sans seigneur ni hiérarchie. Dans le second, des années ont passé : Tilda est devenue chef de guerre et assiège le château de son frère, mais le pouvoir l’a rendue autoritaire, obtuse, incapable d’écouter ses alliés. Même le fidèle Tankred ne parvient plus à la raisonner. Les insurgés qui l’ont rejointe portent leurs propres idéaux, souvent incompatibles avec sa quête personnelle du trône.

Conçu pendant la campagne présidentielle française de 2017, le récit pose une question difficile : peut-on abolir un ordre injuste sans reproduire les mécanismes de domination qu’on prétend combattre ? Peau d’homme s’attaquait au patriarcat et à l’intolérance par la farce ; L’Âge d’or les affronte par l’épique — avec la même conviction qu’un monde différent reste possible, et la lucidité de montrer que le chemin pour y parvenir n’a rien d’une ligne droite.