Publiée depuis 1990 aux éditions Dupuis, Largo Winch est une série de bande dessinée franco-belge créée par le scénariste Jean Van Hamme et le dessinateur Philippe Francq. On y suit Largo Winczlav, un orphelin yougoslave secrètement adopté par le milliardaire Nerio Winch, qui se retrouve à vingt-six ans à la tête du Groupe W — un empire financier de dix milliards de dollars — après l’assassinat de son père adoptif. Construit en diptyques, le récit entraîne son héros, anticonformiste et bagarreur, aux quatre coins du globe, où il doit affronter manigances financières, OPA hostiles et autres coups montés.
Avec plus de trente millions d’exemplaires vendus et des adaptations au cinéma (trois films avec Tomer Sisley) et à la télévision, la série s’est imposée comme la référence du business-thriller en bande dessinée. Jean Van Hamme a scénarisé les vingt premiers tomes avant de passer le relais à Éric Giacometti.
Si vous êtes à la recherche de lectures du même genre, voici quelques pistes.
1. La Fortune des Winczlav (Jean Van Hamme et Philippe Berthet, 2021)

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Impossible de quitter l’univers de Largo sans revenir aux origines de sa famille. Avec cette trilogie-préquelle, Jean Van Hamme revient à la lignée Winczlav, dont il avait esquissé l’histoire en quelques pages dans son tout premier roman, dès 1977. L’occasion de répondre enfin à une question laissée sans réponse : d’où vient la fortune colossale dont Largo a hérité ?
Le premier tome, Vanko 1848, s’ouvre au Monténégro — alors province de l’Empire ottoman — en pleine insurrection paysanne. Vanko Winczlav, jeune médecin idéaliste, se retrouve contraint de fuir vers le Nouveau Monde en compagnie de Veska, une jeune Bulgare arrachée à l’esclavage. Le deuxième, Tom & Lisa 1910, suit les jumeaux de la génération suivante dans l’Oklahoma du début du XXe siècle, entre empires du whiskey et ravages de la Première Guerre mondiale. Le dernier volet, Danitza 1965, boucle la saga et relie les fils jusqu’à la naissance de Largo et son adoption par Nerio.
Van Hamme construit ici une saga familiale ancrée dans l’histoire américaine — guerre de Sécession, Prohibition, guerre froide — sur un modèle qu’il a déjà éprouvé dans Les Maîtres de l’orge, autre fresque dynastique où chaque tome portait le prénom d’un membre de la famille Steenfort et la date des événements racontés. Même principe ici, avec un ancêtre Winczlav par volume. Au dessin, Philippe Berthet (connu pour Pin-Up et La Ligne noire) opte pour un trait ligne claire — contours nets, aplats de couleur, lisibilité maximale — et soigne particulièrement la reconstitution historique des décors et des costumes. Pour quiconque a suivi les aventures du milliardaire humaniste, cette trilogie est le complément logique : elle lui donne enfin un passé.
2. I.R.$ (Stephen Desberg et Bernard Vrancken, 2000)

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Si Largo Winch défend sa fortune, Larry B. Max traque celle des autres. Agent spécial de l’Internal Revenue Service (le fisc fédéral américain, doté de pouvoirs d’enquête considérables), Larry est affecté aux dossiers les plus sensibles : fraudes boursières, blanchiment d’argent, connexions entre grandes fortunes et crime organisé.
Publiée aux éditions du Lombard dans la collection « Troisième Vague », la série est construite en diptyques indépendants, un format que les adeptes de Largo Winch reconnaîtront immédiatement. Le premier cycle (La Voie fiscale / La Stratégie Hagen) plonge Larry dans l’affaire d’un milliardaire juif américain dont la fortune aurait des origines troubles liées à la spoliation des biens juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Les cycles suivants l’envoient traquer des cartels mexicains, démanteler des réseaux pétroliers corrompus ou fouiller dans les comptes de la banque du Vatican.
Scénariste né à Bruxelles d’un père américain, Stephen Desberg a la double nationalité et connaît les institutions américaines de l’intérieur. Larry est un héros incorruptible mais pas unidimensionnel : élégant, solitaire, il entretient une relation téléphonique ambiguë avec une certaine Gloria — opératrice de téléphone rose — qui le ramène à une vie intime entre deux traques de sociétés écrans. Le dessin réaliste de Bernard Vrancken, aux compositions soignées et volontairement froides, convient parfaitement à un univers où les affrontements se jouent sur des relevés de comptes plutôt que sur des champs de bataille. La série a engendré deux séries dérivées, I.R.$ All Watcher et I.R.$ Team (cette dernière sur la corruption dans le football).
3. Dantès (Pierre Boisserie, Philippe Guillaume et Érik Juszezak, 2007)

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Le pitch tient en une phrase : Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas transposé dans l’univers de la Bourse. En 1988, Alexandre, un jeune trader parisien, est pris au piège d’une machination financière orchestrée par ses propres supérieurs, qui ont besoin d’un bouc émissaire. Condamné et jeté en prison, il prépare méthodiquement sa vengeance. Lorsqu’il réapparaît en l’an 2000, sous le nom de Christopher Dantès, homme d’affaires aussi riche que mystérieux, il est prêt à faire tomber ceux qui ont causé sa perte — banquier véreux, politicien corrompu et anciens « alliés » reconvertis.
Le scénario est cosigné par Pierre Boisserie et Philippe Guillaume, alors chef du service des marchés financiers du quotidien Les Échos. Cette double casquette — le scénariste et le spécialiste — donne à la série une crédibilité peu commune : les mécanismes boursiers ne sont pas un simple décor, ils sont l’intrigue. Fait notable, le premier tome est paru quelques mois avant l’affaire Kerviel (du nom de ce trader de la Société Générale qui avait fait perdre 4,9 milliards d’euros à sa banque par des prises de position non autorisées), ce qui a donné rétrospectivement à la série un air quasi prophétique.
Publiée chez Dargaud, la série compte dix tomes répartis en trois saisons. La première suit la chute d’Alexandre, son emprisonnement et sa résurrection sous une nouvelle identité. Les suivantes le voient régler ses comptes avec un ancien banquier, un candidat à la présidence de la République et des forces qui dépassent même son appétit de revanche. Érik Juszezak met tout cela en images avec un dessin réaliste précis, aussi crédible dans les scènes de tension au Palais Brongniart (l’ancienne Bourse de Paris) que dans les séquences d’action.
4. XIII (Jean Van Hamme et William Vance, 1984)

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Avant Largo Winch, Jean Van Hamme avait déjà signé l’un des plus grands thrillers de la BD franco-belge. Un homme se réveille sur une plage américaine, blessé par balle à la tempe, amnésique, avec pour seul indice un chiffre tatoué sous la clavicule gauche : XIII. Très vite, des tueurs se lancent à ses trousses, et il comprend qu’il est accusé d’avoir assassiné le président des États-Unis, William Sheridan.
Le scénario, librement inspiré du roman La Mémoire dans la peau de Robert Ludlum et de l’assassinat de Kennedy, est un modèle de thriller paranoïaque. Van Hamme y orchestre un jeu de piste à grande échelle où se croisent complots militaires, sociétés secrètes et faux-semblants identitaires. Chaque album apporte son lot de révélations, sans jamais donner toutes les clés d’un coup — et la question « qui est vraiment XIII ? » suffit à propulser le lecteur ou la lectrice d’un tome au suivant pendant dix-neuf volumes.
Au dessin, William Vance signe un travail réaliste, avec un sens du cadrage et du mouvement qui donne aux scènes d’action une lisibilité immédiate. Vendue à plus de quatorze millions d’exemplaires, la série a donné naissance à un second cycle (par Yves Sente et Youri Jigounov), à la série dérivée XIII Mystery (des albums consacrés aux personnages secondaires) et à plusieurs adaptations audiovisuelles. Les dix-neuf premiers tomes signés Van Hamme et Vance forment cependant un ensemble autonome et cohérent — et c’est sans doute la série où Van Hamme pousse le plus loin sa mécanique de suspense.
5. Lady S. (Jean Van Hamme et Philippe Aymond, 2004)

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Troisième entrée signée Van Hamme dans cette liste — rien d’étonnant quand on sait que le scénariste belge a pratiquement fondé à lui seul le thriller franco-belge contemporain. Avec Lady S., il quitte la finance et les héros amnésiques pour l’espionnage diplomatique, et place pour la première fois une femme au centre de l’intrigue.
Suzan Fitzroy, fille adoptive de l’ambassadeur américain James Fitzroy, est une jeune femme polyglotte, brillante et apparemment irréprochable. Sauf que Suzan s’appelle en réalité Shania Rivkas, qu’elle est d’origine estonienne, que ses parents biologiques ont été assassinés par d’anciens agents du KGB après la chute de l’URSS, et qu’elle a passé une partie de son adolescence à survivre par le vol et le cambriolage aux côtés d’un certain Anton Grivenko. Lorsque son passé refait surface, elle n’a d’autre choix que de devenir espionne dans les milieux diplomatiques européens — une reconversion qu’elle n’a pas choisie, mais pour laquelle elle s’avère redoutable.
Publiée aux éditions Dupuis, la série s’inscrit dans la géopolitique contemporaine : terrorisme, rivalités entre la CIA et les services russes, dossiers sensibles au Parlement européen. Le titre s’inspire du roman Lady L. de Romain Gary, autre histoire de femme au passé trouble cachée sous une identité respectable. Van Hamme a scénarisé les neuf premiers tomes avant de confier les clés à Philippe Aymond, qui assure seul scénario et dessin à partir du tome 10, avec des intrigues portées sur l’extradition, le terrorisme biologique et les droits de l’Homme. Aymond dessine de façon nette et lisible, avec un soin particulier pour les décors : les rues de Bruxelles, Tallinn ou Lisbonne sont rendues avec une précision qui ancre la fiction dans le réel.
6. Hedge Fund (Tristan Roulot, Philippe Sabbah et Patrick Hénaff, 2014)

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Là où Largo Winch observe la haute finance depuis le bureau du PDG, Hedge Fund vous jette directement dans les salles de marché. Franck Carvale, jeune Français installé à Hong Kong comme modeste courtier en assurances, rêve d’intégrer le monde de la finance de haut niveau. Sa rencontre avec Ergyu Bilkaer, multi-millionnaire au passé opaque et ancienne figure de Wall Street, va lui ouvrir les portes d’un hedge fund — un fonds d’investissement spéculatif réservé aux très gros capitaux — d’une puissance considérable. Et le précipiter en pleine crise des subprimes de 2008 (l’effondrement du marché immobilier américain qui a entraîné une crise financière mondiale).
La particularité de cette série, publiée au Lombard, tient à sa double écriture. Tristan Roulot assure la construction narrative et le rythme du thriller, tandis que Philippe Sabbah, ancien trader en salles de marché à Madrid, Paris et Hong Kong, puis président de Robeco Gestions Paris (une société de gestion d’actifs), apporte une précision de professionnel aux dialogues et aux mécanismes financiers. Les subprimes, les short squeeze (quand des vendeurs à découvert sont forcés de racheter en catastrophe, ce qui fait flamber les cours), les sociétés offshore : tout est expliqué clairement sans être simplifié. Sabbah tenait d’ailleurs à ce que la série ne soit pas un pamphlet anti-finance, mais un récit qui montre ce milieu tel qu’il fonctionne — avec ses logiques propres, ses zones grises et ses dérives.
La première trilogie couvre l’ascension et la chute de Franck, trahi par son mentor. Les diptyques suivants le voient rebondir, fonder son propre fonds — le Bright Capital Hedge Fund — et se retrouver au cœur d’un bras de fer entre les États-Unis et la Chine autour du contrôle du marché de l’or mondial. Patrick Hénaff met le tout en images avec un trait réaliste et net, volontairement froid, en phase avec les tours de verre et les écrans de trading qu’il représente. Sept tomes au total, qui constituent une initiation à la finance internationale aussi claire que haletante.
7. Ghost Money (Thierry Smolderen et Dominique Bertail, 2008)

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Toujours la finance et le pouvoir, mais avec une approche radicalement différente. Ghost Money est un thriller d’anticipation en cinq tomes chez Dargaud, et c’est la série la plus atypique de cette sélection — tant par son scénario que par son dessin.
Située dans un futur proche (les années 2020 imaginées depuis 2008), elle met en scène deux femmes : Chamza, une jeune milliardaire mystérieuse surnommée « la Dame de Dubaï », et Lindsey, une étudiante britannique dont la route croise la sienne à Londres lors d’un attentat. Autour d’elles gravitent des contractors (des mercenaires privés sous contrat avec la CIA), des vétérans de la « guerre contre le terrorisme » lancée après le 11-Septembre, et un secret lié à des flux financiers fantômes — le ghost money du titre : des fonds colossaux qui circulent hors de tout radar étatique, en lien avec les attentats de 2001.
Thierry Smolderen, essayiste et théoricien reconnu de la bande dessinée (il enseigne le scénario et l’histoire du médium à l’École européenne supérieure de l’image d’Angoulême), signe un scénario minutieux où surveillance de masse, réseaux clandestins et manipulations géopolitiques s’imbriquent sans que Chamza et Lindsey ne deviennent de simples pions au service de l’intrigue. Côté graphisme, Dominique Bertail tranche avec le dessin « classique » de la BD d’action franco-belge : ses planches jouent sur des compositions audacieuses, un travail de couleur et de lumière hors du commun, et un trait qui tient autant de la peinture que du dessin de bande dessinée. Parue entre 2008 et 2016, la série a devancé l’actualité sur plusieurs sujets qui occupent aujourd’hui le débat public : surveillance numérique généralisée, finance dématérialisée et zones grises entre États et acteurs privés de la sécurité.
8. Insiders (Jean-Claude Bartoll et Renaud Garreta, 2002)

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Avant d’écrire des bandes dessinées, Jean-Claude Bartoll était grand reporter pour plusieurs agences de presse internationales et spécialiste en géopolitique. C’est cette expérience de terrain qu’il a mise au service d’Insiders, publié chez Dargaud à partir de 2002.
L’héroïne, Najah, est une ancienne combattante tchétchène recrutée par une cellule secrète des services de renseignement américains. Sa mission : infiltrer une organisation mafieuse d’envergure mondiale et en remonter la filière jusqu’au sommet. De la guérilla en Tchétchénie aux opérations financières frauduleuses en Afrique, des luttes de pouvoir au Kremlin aux coulisses de la Maison-Blanche, Najah évolue dans un monde où mafias, agences de renseignement et gouvernements sont souvent impossibles à différencier les uns des autres.
Structurée en deux saisons (seize tomes au total), la série se lit comme de la docu-fiction. Bartoll ne plaque pas des intrigues fictives sur un décor réaliste : il décortique des mécanismes géopolitiques concrets — trafics d’armes, contrôle des ressources pétrolières, tensions nucléaires au Pakistan, montée en puissance économique et militaire de la Chine — avec la rigueur d’un ancien journaliste d’investigation. Le dessin de Renaud Garreta, réaliste et expressif, rend crédible cet univers où l’on passe en quelques cases d’un bureau feutré de Washington à un campement de guérilla en Asie centrale. La série a d’ailleurs suffisamment retenu l’attention d’Hollywood pour que l’actrice Jessica Alba et le réalisateur Robert Rodriguez en acquièrent les droits d’adaptation en 2009 — même si le projet n’a, à ce jour, pas abouti.
9. Trillion Game (Riichirō Inagaki et Ryōichi Ikegami, 2020)

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Pour finir, un détour par le Japon. Trillion Game est un seinen manga — c’est-à-dire une bande dessinée japonaise destinée à un public adulte — publié dans le magazine Big Comic Superior et édité en France par Glénat depuis 2022. Son point de départ est aussi simple que démesuré : deux amis décident de gagner mille milliards de dollars (un trillion en anglais). Ni plus, ni moins.
Haru Tennōji est un tchatcheur de génie, autoproclamé « homme le plus égoïste du monde », capable de convaincre n’importe qui de n’importe quoi. Gaku Taira est son exact opposé : un prodige de la programmation informatique, si timide qu’il échoue à tous ses entretiens d’embauche malgré des compétences techniques exceptionnelles. Ensemble, ils fondent Trillion Game Inc. et se lancent à l’assaut des géants du monde technologique et financier — à commencer par Dragon Bank, la mégacorporation qui a refusé d’embaucher Gaku.
Au scénario, Riichirō Inagaki (créateur d’Eyeshield 21 et Dr. Stone, deux séries à succès du Weekly Shōnen Jump) transpose dans l’univers des startups et du capital-risque son goût pour les situations impossibles résolues par des coups de génie improbables : bluffs monumentaux, retournements absurdes et enthousiasme permanent. Au dessin, Ryōichi Ikegami — vétéran du manga depuis les années 1960, connu pour Sanctuary (un thriller politico-mafieux) et Crying Freeman — apporte un réalisme graphique sobre et maîtrisé, à l’opposé du ton volontairement délirant du récit. Ce décalage entre le sérieux du trait et la folie de l’histoire donne à la série sa tonalité unique. Récompensé par le 69e prix Shōgakukan en 2024 et adapté en drama live-action puis en anime par le studio Madhouse, Trillion Game raconte la création d’une startup avec autant de tension qu’un thriller d’espionnage — la preuve que le neuvième art n’a pas besoin d’armes à feu pour faire monter l’adrénaline.