Coincée entre l’Inde, la Chine, le Laos, la Thaïlande et le Bangladesh, la Birmanie — renommée Myanmar par la junte militaire en 1989 — est un pays que l’on connaît mal en Occident. Son histoire court pourtant sur plus d’un millénaire. Au IXe siècle, la cité de Pagan, sur les rives de l’Irrawaddy, devient la capitale du premier empire birman. Ses rois adoptent le bouddhisme theravada — la branche la plus ancienne du bouddhisme, dominante en Asie du Sud-Est — et font édifier des milliers de temples dont les vestiges couvrent encore la plaine. Après l’effondrement de cet empire à la fin du XIIIe siècle, le territoire se fragmente en royaumes rivaux — Pégou au sud, Ava au nord — puis se réunifie sous les dynasties successives des Taungou et des Konbaung, avant de tomber sous la domination britannique au cours du XIXe siècle.
Intégrée à l’Empire des Indes, la Birmanie obtient son indépendance en 1948, portée par le général Aung San, père fondateur du pays, assassiné un an plus tôt. Mais l’État birman ne parvient pas à se stabiliser. Le pays abrite plus d’une centaine de groupes ethniques (Shan, Karen, Kachin, Chin, entre autres), et les promesses d’autonomie formulées à l’indépendance restent lettre morte ; des insurrections éclatent aux frontières, et les gouvernements civils se révèlent incapables de les contenir. En 1962, le général Ne Win en tire les conséquences : il renverse le pouvoir civil et instaure un régime militaire qui va durer, sous diverses formes, plus de cinq décennies. Le pays se referme sous la bannière d’un « socialisme birman » autarcique et s’appauvrit, alors qu’il était, au moment de l’indépendance, l’un des plus prospères d’Asie du Sud-Est.
En 2008, la junte fait adopter une nouvelle Constitution taillée sur mesure : un quart des sièges au Parlement est réservé à l’armée, qui conserve aussi le contrôle des ministères clés (Défense, Intérieur, Frontières). Dans ce cadre verrouillé, une libéralisation contrôlée s’amorce à partir de 2010. Les élections de 2015 portent Aung San Suu Kyi, fille du héros de l’indépendance et prix Nobel de la paix en 1991, à la tête d’un gouvernement civil. Mais lorsque son parti remporte une victoire écrasante aux élections de novembre 2020, l’armée refuse le verdict des urnes : en février 2021, un nouveau coup d’État replonge le pays dans la guerre civile.
Pour qui souhaite comprendre comment la Birmanie en est arrivée là, voici les rares ouvrages disponibles en langue française sur le sujet.
1. La Birmanie. L’âge d’or de Pagan (Guy Lubeigt, avec la collaboration d’Anne-May Chew, 2005)

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Publié aux Belles Lettres dans la collection « Guides Belles Lettres des civilisations », cet ouvrage se consacre à la civilisation de Pagan, capitale du premier empire birman fondée vers 849. Géographe au CNRS et directeur de l’Alliance française de Rangoun, Guy Lubeigt retrace ici — avec la collaboration d’Anne-May Chew, spécialiste de l’art et de l’architecture birmans — l’histoire d’une cité qui, durant trois siècles (du XIe au XIIIe siècle), a rivalisé de puissance avec l’empire khmer d’Angkor pour la domination de l’Indochine continentale.
Le livre s’ouvre sur le règne fondateur d’Anôratha (1044-1077), le roi qui unifie la plaine centrale birmane et impose le bouddhisme theravada comme religion d’État, ce qui inaugure des siècles de construction de temples et de monastères. Il décrit ensuite la société de Pagan à son apogée : l’organisation politique autour du souverain et de sa cour, le rôle central des moines dans la vie publique, les échanges commerciaux — teck, rubis, jade, argent — avec les mondes indien, chinois et malais, et la vie quotidienne des habitants de la plaine.
Une part importante du livre est consacrée à l’architecture sacrée — les plus de 2 800 temples, stûpa et monastères qui subsistent sur les 42 km² du site — et aux styles artistiques qui s’y sont succédé. Cartes, glossaire, index et bibliographie en font à la fois un manuel et un compagnon de voyage, idéal pour qui souhaite préparer un séjour à Pagan et comprendre ce que les monuments racontent.
2. Histoire de la Birmanie. Des rois de Pagan à Aung San Suu Kyi (Antoine C. Sfeir, 2018)

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Paru chez Tallandier dans la collection « Histoire de… » et préfacé par l’historien Jacques Leider, ce livre constitue la première synthèse en français qui embrasse l’ensemble de l’histoire birmane, des origines de Pagan jusqu’aux premières années du gouvernement d’Aung San Suu Kyi. Diplômé en droit et en histoire (King’s College London, Sorbonne, Cornell), Antoine C. Sfeir a mené ses recherches sur le terrain entre 2013 et 2015, alors qu’il était en poste sur la frontière thaïlando-birmane. Son ambition est de combler une lacune : jusqu’à la parution de ce bouquin de 560 pages, il n’existait aucun récit linéaire de l’histoire birmane accessible en français.
À chaque époque, le livre dégage les forces de fond qui façonnent le pays sur la longue durée. On y comprend, par exemple, comment la puissante dynastie Taungou (XVIe-XVIIIe siècle) est parvenue à unifier un territoire immense — qui couvrait, à son apogée, la majeure partie de l’Indochine continentale — et pourquoi cette unification s’est défaite à chaque fois que le pouvoir central s’est affaibli. De même, la colonisation britannique (1886-1948) n’est pas seulement racontée comme une annexion. Sfeir explique comment l’intégration de la Birmanie à l’Empire des Indes a bouleversé les équilibres ethniques du pays : l’administration coloniale a encouragé l’immigration indienne et marginalisé les élites birmanes, ce qui a nourri un nationalisme durable.
L’auteur s’arrête enfin sur les Rohingya, cette population musulmane de l’Arakan (État côtier de l’ouest du pays, frontalier du Bangladesh), persécutée de manière récurrente depuis les années 1970 et dont la crise s’est aggravée à partir de 2012. Parce qu’il inscrit ces violences dans une trame historique longue, il permet de saisir pourquoi les fractures ethniques et religieuses du pays ne sont pas des accidents, mais des constantes.
3. Histoire de la Birmanie contemporaine. Le pays des prétoriens (Renaud Egreteau, 2010)

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Publié chez Fayard, ce livre du politologue Renaud Egreteau — docteur de Sciences Po Paris, professeur de politique comparée à la City University de Hong Kong — est l’un des premiers ouvrages en français à remettre en cause la lecture occidentale de la crise birmane. Là où les médias et les ONG présentent volontiers le pays comme un peuple épris de liberté écrasé par une junte brutale, Egreteau pose une question plus dérangeante : pourquoi la Birmanie est-elle, à la date de parution, le plus ancien régime militaire au monde ? Et pourquoi la démocratisation y semble-t-elle structurellement bloquée ?
Le titre donne la réponse. Les « prétoriens » — référence à la garde prétorienne de la Rome antique, ces soldats d’élite qui faisaient et défaisaient les empereurs — désignent ici l’armée birmane, la Tatmadaw. La thèse centrale d’Egreteau est que cette armée ne constitue pas un simple parasite greffé sur l’État : elle est l’État, ou du moins son ossature, depuis l’indépendance de 1948. Pour le démontrer, l’auteur remonte aux origines de cette fusion. Sous l’occupation japonaise (1942-1945), ce sont des militaires birmans formés par Tokyo qui mènent la résistance puis négocient l’indépendance ; après 1948, les insurrections ethniques et communistes aux frontières renforcent le rôle de l’armée comme seul garant de l’unité nationale ; à partir de 1962, les généraux en tirent la conclusion qu’eux seuls peuvent gouverner.
Egreteau analyse également comment la proximité de la Chine et de l’Inde pèse sur la politique birmane, et pourquoi les élites militaires perçoivent toute ouverture au capitalisme occidental ou aux ONG comme une menace pour leur souveraineté. Nourri de sources birmanes et d’enquêtes menées sur place, Egreteau livre une analyse qui ne ménage personne — et dont les événements de février 2021 ont confirmé la pertinence.
4. Birmanie (Myanmar) 2010-2017 : un pays en transition ? (Aurore Candier, dir., 2020)

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Publié aux Presses de l’Inalco dans la collection « Asie(s) », cet ouvrage collectif est dirigé par l’historienne Aurore Candier, chercheuse associée au Centre Asie du Sud-Est (CASE) et à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC), qui a vécu plus de vingt ans en Birmanie. Il réunit des contributions d’anthropologues, de géographes et d’historiens français autour d’une question précise : que s’est-il réellement passé en Birmanie entre 2010 et 2017 ? En 2011, la junte se dissout et cède la place à un gouvernement « semi-civil » dirigé par l’ex-général Thein Sein ; en 2015, le parti d’Aung San Suu Kyi remporte les élections. Vue de l’extérieur, la transition semble spectaculaire. Mais qu’en est-il sur le terrain ?
Les contributeur·ices refusent de réduire la période à un récit linéaire de démocratisation — approche qu’ils reprochent à la littérature anglophone sur le sujet, trop focalisée sur les seules élections et les réformes institutionnelles. Chaque chapitre aborde un aspect des transformations en cours : la question foncière dans le delta de l’Ayeyarwady, où des paysans spoliés par les militaires tentent de récupérer leurs terres ; l’introduction de l’enseignement des langues minoritaires dans les écoles publiques, sujet brûlant dans un pays où la politique linguistique a longtemps servi d’instrument d’assimilation ; le rôle politique des moines bouddhistes, qui constituent une force autonome entre l’armée et l’opposition civile ; et surtout, la montée du nationalisme bouddhique et ses liens directs avec les violences contre les Rohingya en Arakan.
Chaque enquête est adossée à un arrière-plan historique qui éclaire le présent, et le bouquin dessine ainsi le portrait d’un pays où les réformes, loin d’effacer les lignes de fracture héritées du passé, les ont parfois ravivées — ce qui rend d’autant plus compréhensible, a posteriori, le coup d’État de février 2021.