Fin août 1914. Le plan Schlieffen — la stratégie allemande qui prévoit d’écraser la France en quelques semaines par un vaste mouvement tournant à travers la Belgique, avant de se retourner contre la Russie — mobilise le gros des forces du Reich sur le front occidental. L’Empire russe, bien avant d’avoir achevé sa mobilisation, lance pourtant une offensive en Prusse-Orientale pour honorer l’alliance franco-russe, qui l’oblige à ouvrir un front contre l’Allemagne dans les premières semaines du conflit. Deux armées convergent vers Königsberg, capitale de la Prusse-Orientale : au nord-est, la 1re armée du général Pavel von Rennenkampf ; au sud, la 2e armée du général Alexandre Samsonov. L’objectif est de prendre en tenailles la seule VIIIe armée allemande stationnée dans la région. Les premiers combats tournent à l’avantage des Russes — la victoire de Gumbinnen, le 20 août, sème la panique dans le commandement allemand. Le général von Prittwitz, qui a ordonné un repli général sur la Vistule — c’est-à-dire l’abandon de toute la Prusse-Orientale —, est aussitôt relevé de ses fonctions.
Rappelé de sa retraite à 67 ans, Paul von Hindenburg prend la tête de la VIIIe armée, flanqué d’Erich Ludendorff. Les décrypteurs allemands interceptent des messages russes transmis en clair — non pas de la désinformation, mais de véritables ordres opérationnels — et découvrent que les deux armées ennemies progressent sans coordination, séparées par des dizaines de kilomètres de forêts et de marécages. À cette désorganisation s’ajoute une hostilité personnelle entre les deux généraux russes, héritée de la guerre russo-japonaise de 1905 — Rennenkampf ne fera rien pour secourir Samsonov. Hindenburg et Ludendorff décident alors de concentrer toutes leurs forces contre Samsonov, isolé au sud, et de ne laisser qu’un rideau de troupes face à Rennenkampf, dont ils savent qu’il se dirige vers Königsberg sans intention de se porter au secours de la 2e armée. Du 26 au 30 août, la manœuvre d’encerclement aboutit : la 2e armée russe est anéantie, 92 000 soldats sont faits prisonniers, et Samsonov, incapable de rendre compte d’un tel désastre au tsar Nicolas II, se donne la mort dans la nuit du 29 au 30 août. Une semaine plus tard, Rennenkampf est à son tour battu lors de la première bataille des lacs de Mazurie.
Les conséquences de Tannenberg dépassent le cadre du front oriental. Côté allemand, la victoire fait de Hindenburg et Ludendorff des héros nationaux — Hindenburg accédera à la présidence de la République de Weimar en 1925, avant de nommer Adolf Hitler chancelier en janvier 1933 ; Ludendorff participera au putsch manqué de Munich dès 1923 aux côtés de Hitler, puis basculera dans l’extrême droite nationaliste. Côté russe, Tannenberg amorce une série de défaites qui ne s’interrompra plus et contribuera à l’effondrement de l’Empire, jusqu’aux révolutions de février et d’octobre 1917. Quant à la France, elle tire un bénéfice indirect mais décisif de l’offensive russe : le haut commandement allemand, alarmé par l’invasion de la Prusse-Orientale, prélève deux corps d’armée sur le front occidental pour les expédier à l’est. Ces renforts arrivent trop tard pour peser sur l’issue de Tannenberg, mais leur absence affaiblit le dispositif allemand en France au moment précis où Joffre lance la contre-offensive de la Marne (6-12 septembre 1914), qui stoppe l’avancée allemande et sauve Paris.
Voici les rares ouvrages en français consacrés à cette bataille : le premier l’inscrit dans le cadre de l’alliance franco-russe ; le second en retrace le déroulement au jour le jour.
1. Tannenberg 1914 : sacrifice russe pour la France ? (Pierre Rigoux, 2010)

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Officier de l’Armée de l’air pendant onze ans, passé par l’Afrique du Nord, les États-Unis et l’Allemagne fédérale, Pierre Rigoux aborde Tannenberg par une question que l’historiographie francophone a rarement traitée de front : l’armée impériale russe s’est-elle réellement sacrifiée pour soulager la France ? Pour y répondre, Rigoux remonte aux conventions militaires conclues entre Paris et Saint-Pétersbourg à partir des années 1890 — des accords qui imposaient à la Russie d’ouvrir un front contre l’Allemagne dans des délais stricts, afin d’obliger le Reich à diviser ses forces. Il évalue ensuite l’écart entre ces obligations et la réalité des opérations d’août 1914, pour déterminer si l’offensive russe relevait d’un sacrifice consenti ou de l’exécution — désastreuse — d’un plan convenu de longue date.
Outre la diplomatie, Rigoux analyse les erreurs de commandement des généraux russes, les défaillances logistiques d’une armée lancée en campagne sans ravitaillement suffisant, et l’absence de coordination entre Rennenkampf et Samsonov — autant de facteurs qui ont transformé l’offensive de Prusse-Orientale en catastrophe. Rigoux relie systématiquement les opérations de l’est aux événements du front occidental, pour mesurer dans quelle proportion l’engagement russe a contribué au salut de l’armée française sur la Marne.
Publié aux éditions Economica dans la collection « Campagnes & stratégies » (136 pages), c’est l’un des rares bouquins en français sur le front de l’Est de 1914 — un théâtre de guerre que les historiens francophones ont longtemps négligé au profit des combats de l’Ouest. Si vous souhaitez comprendre pourquoi la Russie est entrée en campagne si tôt et ce que la France devait véritablement à son allié oriental, c’est par là qu’il faut commencer.
2. Tannenberg : 26-29 août 1914 (Bernard Crochet, 2007)

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Bernard Crochet — historien, journaliste et documentaliste, qui a notamment conçu des expositions permanentes pour le Mémorial de Caen — propose aux éditions Ysec un récit des opérations militaires d’août 1914 en Prusse-Orientale. Le cadre chronologique est resserré : de l’entrée des troupes russes à la mi-août jusqu’à l’anéantissement de la 2e armée, puis à la victoire des lacs de Mazurie en septembre 1914. Crochet rapproche la manœuvre d’encerclement réussie par Hindenburg de celles que la Wehrmacht exécutera lors de l’opération Barbarossa en 1941 : dans les deux cas, l’armée allemande mise sur l’enveloppement rapide de forces adverses plus nombreuses mais mal coordonnées, une constante de la pensée militaire prussienne puis allemande.
Crochet a exercé pendant plus de vingt ans comme iconographe chez Bordas puis chez Larousse : il a réuni pour cet ouvrage des photographies et des documents pour la plupart inédits. Il ne se contente pas du récit de l’affrontement : il suit Hindenburg et Ludendorff par-delà la bataille et montre comment la gloire acquise en Prusse-Orientale a conditionné leur trajectoire ultérieure — l’un vers la présidence de la République, l’autre vers l’agitation putschiste. Crochet retrace aussi les répercussions du désastre pour la Russie : la chaîne de revers militaires amorcée à Tannenberg contribue à discréditer le régime tsariste et précipite sa chute trois ans plus tard.