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Que lire sur l'histoire du Sri Lanka ?

Que lire sur l’histoire du Sri Lanka ?

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Séparée de l’Inde par le détroit de Palk — à peine 35 kilomètres —, l’île de Sri Lanka n’est pas un simple prolongement du sous-continent. Dès le Ve siècle avant notre ère, des migrants venus du nord de l’Inde s’y installent et fondent la civilisation cingalaise, organisée autour du bouddhisme theravâda — la branche la plus ancienne du bouddhisme, encore aujourd’hui religion de la majorité de la population. À la même époque, des populations tamoules originaires du sud de l’Inde s’implantent dans le nord (la péninsule de Jaffna) et sur la côte orientale. Hindouistes et tamoulophones, elles ont aussi leur propre système de castes. Pendant plus de quinze siècles, des royaumes cingalais se succèdent — Anurâdhapura (du IVe siècle av. J.-C. au XIe siècle), Polonnâruvâ, puis Kandy —, tandis qu’un royaume tamoul s’établit à Jaffna au XIIIe siècle. Kandy, dernier royaume indépendant de l’île, ne tombera qu’en 1815 face aux Britanniques.

L’arrivée des Portugais en 1505 ouvre trois siècles de colonisation européenne — portugaise, hollandaise, puis britannique. C’est sous la couronne britannique que l’économie de l’île mute radicalement : les plantations de thé, de café et d’hévéa deviennent le pilier de l’export, et pour les faire fonctionner, les colons recrutent en Inde du Sud des centaines de milliers de travailleurs tamouls. Ces Tamouls des plantations — appelés Malaiyaha — forment une communauté distincte des Tamouls sri lankais installés dans le nord et l’est depuis l’Antiquité : plus pauvres, concentrés dans les hautes terres centrales, ils resteront longtemps privés de citoyenneté par le gouvernement post-indépendance. Après 1948, le pouvoir, dominé par la majorité cingalaise bouddhiste (environ 70 % de la population), adopte une série de mesures qui marginalisent les Tamouls : en 1956, le cingalais est imposé comme seule langue officielle — ce qui exclut de fait les fonctionnaires et les étudiants tamouls de la vie publique — et en 1972, la nouvelle Constitution accorde un statut privilégié au bouddhisme. Écartés de la représentation politique et dépourvus de levier constitutionnel, des mouvements tamouls se radicalisent.

En 1976, Velupillai Prabhakaran fonde les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE), un groupe armé indépendantiste qui revendique la création d’un État tamoul dans le nord et l’est de l’île. Le pogrom de juillet 1983 — des émeutes anti-tamoules qui font plusieurs milliers de morts à Colombo et dans le sud — déclenche une guerre civile longue de vingt-six ans (1983-2009). Bilan : entre 80 000 et 100 000 morts selon les Nations unies, des centaines de milliers de déplacés internes et la formation d’une vaste diaspora tamoule en Europe, en Amérique du Nord et en Asie du Sud-Est. L’armée sri lankaise écrase militairement les LTTE en mai 2009, mais la question de la réconciliation reste ouverte : les régions tamoules du nord demeurent militarisées, les responsables de crimes de guerre n’ont pas été jugés, et des dizaines de milliers de familles attendent toujours des nouvelles de proches disparus.

Les trois ouvrages présentés ci-dessous abordent cette histoire sous des angles complémentaires. Le premier propose une synthèse historique et géopolitique de l’île ; le deuxième se concentre sur les communautés tamoules et les conséquences de la guerre ; le troisième dresse un panorama culturel de la société sri lankaise.


1. Sri Lanka : entre particularismes et mondialisation (Éric Meyer, 2001)

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Éric Meyer est l’un des rares historiens français spécialistes du Sri Lanka. Professeur à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) et chercheur au Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CNRS-EHESS), il a consacré plusieurs décennies à l’histoire moderne et contemporaine de l’île. Publié dans la collection « Asie plurielle » de La Documentation française, l’ouvrage s’organise en trois volets. Le premier traite des identités et de la culture — et notamment de la relation ambivalente de l’île avec l’Inde : la civilisation cingalaise a des racines indiennes évidentes (sa langue dérive du sanskrit, le bouddhisme est né en Inde), mais le nationalisme cingalais a construit un récit d’autochtonie qui minimise systématiquement cet héritage. Le deuxième volet retrace l’évolution du système politique, de la démocratie parlementaire héritée des Britanniques au régime présidentiel autoritaire instauré en 1978. Le troisième couvre la période 1970-2000, celle de la fracture sociale et de la violence politique.

L’un des apports essentiels de Meyer est de montrer que le nationalisme cingalais s’est construit sur un récit d’exclusion. Les élites au pouvoir ont érigé le bouddhisme en colonne vertébrale de l’identité nationale et relégué les minorités — tamoules, musulmanes, chrétiennes — à la marge de la vie politique. Mais Meyer rappelle aussi que la violence au Sri Lanka n’oppose pas seulement Cingalais et Tamouls : il décrit la trajectoire du JVP (Janatha Vimukthi Peramuna), un mouvement insurrectionnel marxiste cingalais, composé de jeunes issus des castes défavorisées du sud. Le JVP se soulève en 1971, puis de nouveau à la fin des années 1980, et sa répression fait des milliers de morts — une dimension souvent ignorée hors du Sri Lanka. L’historien consacre également des pages à Velupillai Prabhakaran, le fondateur des LTTE, et à la manière dont celui-ci a bâti un véritable proto-État dans le nord de l’île, avec sa propre administration, sa police et ses tribunaux.

La date de publication (2001) empêche l’ouvrage de couvrir la dernière phase de la guerre et l’offensive militaire de 2009 — une limite qu’il faut garder à l’esprit. Reste que Meyer ne se contente pas d’un récit chronologique : il identifie les causes profondes du conflit — le système de castes, le bouddhisme politique, les frustrations économiques des jeunes diplômés cingalais et tamouls, l’échec de la décentralisation — et les replace dans le temps long de l’histoire insulaire. On comprend à sa lecture pourquoi le Sri Lanka a basculé dans la guerre, et pas seulement comment.


2. Les communautés tamoules et le conflit sri lankais (Delon Madavan, Gaëlle Dequirez et Éric Meyer, 2011)

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Cet ouvrage collectif est issu d’un colloque tenu à la Sorbonne en février 2010, soit moins d’un an après la fin des hostilités. Publié chez L’Harmattan (collection « Géographie et cultures »), il réunit des contributions de chercheur·euse·s sous la direction de Delon Madavan (géographe, Paris-Sorbonne), Gaëlle Dequirez (politiste, université de Lille 2) et Éric Meyer (historien, INALCO) — trois spécialistes dont les travaux respectifs portent sur l’intégration des Tamouls en milieu urbain, les mobilisations nationalistes de la diaspora et l’histoire du conflit. Le parti pris du recueil : adopter non pas le point de vue de l’État sri lankais ou des grandes puissances, mais celui des populations tamoules elles-mêmes — sur l’île comme en exil.

Les chapitres entrent dans le vif des situations vécues. L’un d’eux retrace les itinéraires de fuite des Tamouls de Jaffna : lorsque l’armée sri lankaise et les LTTE ont tour à tour occupé la péninsule nord, des dizaines de milliers de civils ont fui vers Colombo, vers le Tamil Nadu (Inde du Sud) ou vers l’Europe, et l’auteur cartographie ces déplacements étape par étape. Un autre chapitre est consacré aux Tamouls Malaiyaha, ces descendants de travailleurs des plantations déjà évoqués en introduction : il analyse la manière dont cette communauté, longtemps apatride et prise entre deux identités, s’est trouvée exclue aussi bien du mouvement séparatiste tamoul que de la société cingalaise. D’autres contributions examinent l’impact de la guerre sur le statut des femmes tamoules, les mobilisations politiques de la diaspora en France, ou encore la rédaction des récits de vie dans le cadre des demandes d’asile — un exercice au cours duquel les exilé·e·s doivent traduire en récit administratif cohérent des traumatismes souvent indicibles.

L’un des mérites de ce recueil est de montrer que « les Tamouls » ne forment pas un bloc homogène. Les Tamouls de Jaffna, les Tamouls Malaiyaha des plantations et les membres de la diaspora installés à Paris, Londres ou Toronto n’ont ni la même histoire, ni les mêmes revendications, ni le même rapport au conflit — sans compter les Musulmans tamoulophones (les Maures), qui constituent un groupe ethnique à part entière et que le raccourci « Cingalais contre Tamouls » efface. Parce que les contributions reposent sur des recherches menées sur le terrain — dans l’île, au Tamil Nadu, en France —, elles offrent une image plus précise de ce que la guerre a fait à ces communautés, et de ce qu’il en reste après 2009.


3. Dictionnaire insolite de Sri Lanka (Anthony Goreau-Ponceaud et Delon Madavan, 2016)

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Publié chez Cosmopole, ce petit bouquin de 160 pages se présente comme un abécédaire : une succession d’entrées classées par ordre alphabétique, chacune consacrée à un aspect de la société, de la culture ou du quotidien sri lankais. Les deux auteurs sont des géographes de terrain. Anthony Goreau-Ponceaud (université de Bordeaux, laboratoire « Les Afriques dans le Monde ») a consacré sa thèse à la diaspora tamoule en Île-de-France ; Delon Madavan, qu’on retrouve ici après l’ouvrage précédent, a mené ses enquêtes à Colombo et dans la péninsule de Jaffna.

D’une entrée à l’autre, il est question d’astrologie, de castes, de cuisine de rue, du dieu Ganesh, de la pêche sur échasses, du carrom (un jeu de table très populaire en Asie du Sud), du Temple de la Dent de Kandy (qui abrite une relique sacrée du Bouddha), de cinéma, de diplomatie ou d’émigration clandestine. Les auteurs y intègrent des éclairages historiques et sociologiques. On apprend pourquoi les Sri Lankais dodelinent de la tête pour acquiescer, comment fonctionne la conduite sur l’île, ou quel rôle le JVP (le mouvement insurrectionnel cingalais évoqué plus haut) a joué dans la vie politique du pays. Le format autorise aussi des entrées plus graves — sur l’armée, sur les disparus du conflit, sur les réalités de l’exil.

Ce Dictionnaire insolite remplit une fonction que les deux ouvrages précédents n’assurent pas : donner à comprendre la vie ordinaire au Sri Lanka, par-delà l’histoire politique et la guerre. Le pays reste méconnu en France, souvent réduit au thé, aux plages et au tsunami de 2004. À feuilleter au hasard : d’une page à l’autre, le quotidien côtoie le tragique — reflet d’une société que la guerre n’a pas résumée.