Marchand vénitien né en 1254, Marco Polo grandit dans une famille de négociants déjà familière des routes de l’Asie. Son père Niccolò et son oncle Matteo ont atteint la cour du Grand Khan mongol avant même que le jeune Marco ne quitte Venise. En 1271, à l’âge de dix-sept ans, il part avec eux vers l’Orient par la route de la Soie et parvient en Chine, où il entre au service de Kubilai Khan, maître d’un empire mongol qui s’étend alors de la Corée à la Hongrie. Pendant près de seize ans, il parcourt cet empire en qualité d’émissaire impérial — de Pékin au Yunnan, de la Birmanie aux côtes de l’Inde. Il regagne Venise en 1295.
Trois ans plus tard, lors de la bataille de Curzola qui oppose les flottes vénitienne et génoise, il est capturé et jeté en prison à Gênes. C’est là qu’il dicte le récit de ses voyages à Rustichello de Pise, un compagnon de cellule qui se trouve être un écrivain professionnel, romancier de chevalerie. Le texte qui en résulte, connu sous le titre de Devisement du monde — autrement dit « la description du monde » —, est rédigé non pas en italien ni en latin, mais en français : au XIIIe siècle, c’est la langue de la littérature courtoise, utilisée dans les cours d’Angleterre, de Naples et de Flandre, et que de nombreux lettrés italiens adoptent pour toucher un public européen plus large. Le livre est copié, traduit et adapté en de nombreuses langues. Il fascine les lettrés, les cartographes et les princes pendant deux siècles, jusqu’à Christophe Colomb, qui en possède un exemplaire couvert d’annotations manuscrites. Mais il suscite aussi la méfiance : Marco Polo reçoit le surnom d’« Il Milione » — peut-être lié aux exagérations qu’on lui prête, peut-être dérivé d’un nom de famille — tant ses récits paraissent invraisemblables à ses contemporains. Aujourd’hui encore, la fiabilité de son témoignage alimente les travaux des historiens et des philologues.
Voici six livres pour aborder ce personnage sous des angles complémentaires.
1. Marco Polo (Olivier Germain-Thomas, 2010)

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Écrivain-voyageur qui arpente l’Asie depuis les années 1970, de l’Inde au Japon, de la Birmanie à l’Indonésie, Olivier Germain-Thomas a consacré l’essentiel de ses livres aux cultures et aux spiritualités orientales — l’Académie française lui a décerné le Grand Prix de littérature Henri Gal en 2006. Dans cette biographie parue chez Gallimard, collection Folio biographies, il dresse un portrait de Marco Polo débarrassé du vernis mythologique : non pas le héros intrépide de la légende, mais un marchand — loyal, pragmatique, doté d’humour — capable d’endurer la faim, la maladie et les rigueurs du désert comme celles des cols d’altitude.
L’un des apports de ce bouquin tient à l’expérience de terrain de l’auteur. Germain-Thomas a lui-même parcouru une partie des routes décrites par Marco Polo, et cette familiarité avec les paysages, les distances et les modes de vie locaux lui permet de poser sur le texte médiéval des questions que seul un voyageur peut poser — ce que représente la traversée du désert de Gobi, ce qu’implique un séjour de seize ans à des milliers de kilomètres de chez soi. Il sépare ce qui relève du vraisemblable et ce qui tient du mythe, et resitue la genèse du Devisement du monde dans ses conditions réelles de fabrication : la cellule génoise, la collaboration avec Rustichello, la transformation d’un témoignage oral en récit organisé.
Avec ses quelque 220 pages, c’est la lecture la plus accessible de cette sélection pour qui souhaite découvrir Marco Polo sans s’engager d’emblée dans un appareil érudit. Le texte est ponctué de digressions personnelles de l’auteur, qui donnent à l’ensemble un rythme proche de la conversation.
2. Marco Polo (Jacques Heers, 1983)

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Professeur d’histoire médiévale à Paris-Sorbonne, Jacques Heers (1924-2013) a consacré l’essentiel de sa carrière à l’économie et à la société du Moyen Âge, avec une attention particulière pour les cités marchandes italiennes — Gênes, en premier lieu, à laquelle il a dédié sa thèse. Sa biographie de Marco Polo, parue chez Fayard en 1983 et rééditée depuis par Nouveau Monde éditions, reste un classique. La critique universitaire a toutefois signalé certaines thèses tranchées : Heers affirme par exemple, dès l’introduction, que Marco Polo ne retiendrait l’attention de l’historien que par son livre et non par ses voyages — une position que plusieurs spécialistes ont jugée réductrice.
Ce que Heers met en lumière avec le plus de force, c’est la double nature du Devisement du monde : le texte n’est pas le simple journal de bord d’un voyageur, mais le produit d’une collaboration littéraire entre Marco Polo et Rustichello de Pise. Ce dernier, familier des cours princières — le royaume angevin de Naples (la dynastie française qui règne alors sur l’Italie du Sud) et la cour d’Angleterre —, maîtrise les codes du roman chevaleresque. Heers montre que le titre original — Devisement — rattache le livre à une tradition encyclopédique et courtoise qui cherche autant à instruire qu’à plaire. Il consacre aussi des pages substantielles à la famille Polo : sa fortune, ses alliances, sa position au sein du patriciat vénitien, ses rivalités — autant d’éléments qui éclairent les raisons pour lesquelles les Polo se lancent dans le commerce lointain plutôt que de se contenter des routes méditerranéennes habituelles.
Le bouquin retrace l’ensemble du parcours : le départ de Venise, le séjour à la cour de Kubilai Khan, le périple de retour par les Indes, la captivité à Gênes, et la circulation du texte après la mort de Marco Polo. Une biographie narrative et chronologique, lisible pour un non-spécialiste, rigoureuse sur le plan historique.
3. Marco Polo (Thomas Tanase, 2016)

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Maître de conférences en histoire médiévale à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste des relations entre l’Occident latin et le monde mongol, Thomas Tanase a publié son Marco Polo chez Ellipses dans la collection « Biographies et mythes historiques ». L’ouvrage a reçu le prix Bordin 2017 de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Un livre de 570 pages appuyé sur une bibliographie considérable.
Tanase ne traite pas le voyage de Marco Polo tel une aventure isolée mais le replace dans une histoire longue des échanges entre l’Europe et l’Asie, qui court des premières routes commerciales antiques jusqu’aux grandes navigations du XVe siècle. Il consacre ainsi des chapitres entiers à l’histoire de Venise et de son aristocratie, au fonctionnement de l’empire mongol sous Kubilai Khan, au rôle des missionnaires franciscains qui ont précédé Marco Polo en Asie (Jean de Plan Carpin, Guillaume de Rubrouck), ou encore à la manière dont le Devisement du monde a nourri la cartographie et la géographie européennes — jusqu’à Christophe Colomb, lecteur assidu du texte. Tanase passe au crible les affirmations de Marco Polo : il met en doute, par exemple, que le Vénitien ait occupé un poste dans l’administration du monopole du sel en Chine, mais confirme la réalité de certaines missions diplomatiques, notamment à Ceylan.
Le livre s’adresse à un lectorat averti, prêt à s’engager dans une lecture au long cours. La densité de l’information — chaque chapitre ouvre sur des contextes politiques, économiques et religieux étendus — peut ralentir la progression, mais c’est à ce prix que Tanase parvient à montrer que l’histoire de Marco Polo n’est pas celle d’un homme seul : elle est inséparable du moment historique où, grâce à la paix imposée par les Mongols sur l’ensemble de l’Eurasie, des Européens peuvent pour la première fois se rendre en Chine, y séjourner et en revenir.
4. La Description du monde (Marco Polo, Pierre-Yves Badel, 1998)

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Pierre-Yves Badel a établi en 1998, pour la collection « Lettres gothiques » du Livre de Poche, l’édition de référence de la version française du Devisement du monde. Précision importante : le texte de Marco Polo et Rustichello existe dans de nombreuses versions manuscrites — en franco-italien, en toscan, en vénitien, en latin, en catalan, en français — qui diffèrent parfois sensiblement les unes des autres, car chaque copiste ou traducteur a pu abréger, reformuler ou compléter le texte qu’il avait sous les yeux. La version française, plus tardive et plus « lisse » que la rédaction franco-italienne originale (voir le livre suivant), est celle qui a été lue en France pendant des siècles. C’est elle que Badel traduit en français moderne. L’édition a été reprise en 2012 dans un format de poche allégé, avec une introduction réécrite et un appareil de notes révisé.
La rigueur philologique de Badel — c’est-à-dire son travail sur la langue, l’identification des sources et l’établissement du texte — s’accompagne d’un souci constant de lisibilité. L’introduction situe le récit dans son contexte de production et aborde les grandes questions qui entourent le Devisement : la part de l’observation directe et celle de l’ouï-dire, le rapport aux sources antérieures, et surtout les silences troublants du texte — Marco Polo ne mentionne ni la Grande Muraille, ni l’usage du thé, ni la pratique du bandage des pieds, autant d’omissions qui ont conduit certains historiens à douter qu’il ait réellement séjourné en Chine. Les notes éclairent les noms de lieux, les données géographiques, les us et coutumes.
Pour quiconque souhaite lire le texte lui-même plutôt qu’un discours sur le texte, cette édition reste la plus recommandable en langue française. Les cartes et les généalogies fournies en annexe aident à se repérer dans un récit qui couvre un espace géographique immense, de la Terre sainte à la mer de Chine.
5. Le Devisement du monde, version franco-italienne (Marco Polo, Joël Blanchard, Michel Quereuil, Thomas Tanase, 2019)

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Publiée chez Droz dans la collection « Texte courant », cette édition rend enfin accessible au public francophone, sous forme bilingue et à prix modique, la version dite « franco-italienne » du Devisement du monde. De quoi s’agit-il ? Le texte original, dicté par Marco Polo à Rustichello, a été rédigé dans un français mâtiné d’italien — une langue hybride, grammaticalement approximative, qui reflète les habitudes linguistiques de deux Italiens qui écrivent en français. Ce texte est conservé dans un manuscrit unique (BnF fr. 1116, copié vers 1310) et les spécialistes le considèrent comme la rédaction la plus proche de l’original perdu. Il avait été édité plusieurs fois en Italie, mais n’avait pas été réédité en France depuis 1824. Blanchard et Quereuil proposent, en regard du texte médiéval, une traduction en français moderne.
L’introduction aborde les questions essentielles : l’empire mongol, les prédécesseurs de Marco Polo, l’énigme littéraire que constitue le Devisement — ni guide marchand, ni autobiographie, ni encyclopédie, mais un récit géographique sans véritable précédent dans la littérature médiévale. Les principes d’édition sont conservateurs : les éditeurs respectent les imperfections linguistiques du manuscrit et signalent toute correction entre crochets. La traduction en regard vise le confort du lecteur moderne, ce qui implique certains choix discutables. Par exemple, le mot merveille, omniprésent dans le texte original, est tantôt conservé, tantôt remplacé par « curiosité » ou « singularité » ; de même, les répétitions formulaires héritées du roman arthurien — du type « Or dit li contes » (« Or le récit dit… ») — sont gommées au profit de tournures variées. L’effet est de lisser un texte dont la rugosité fait précisément l’intérêt.
Il s’adresse en priorité aux médiévistes et aux philologues, mais aussi à tout·e lecteur·ice qui souhaite voir à quoi ressemble le texte tel qu’il a été produit au XIIIe siècle, avant les réécritures et les adaptations ultérieures. Il permet de mesurer l’écart entre ce que Marco Polo et Rustichello ont effectivement mis par écrit et les versions normalisées qui ont ensuite circulé en Europe.
6. Le Livre des merveilles (Marco Polo, Maître de Boucicaut, Marie-Hélène Tesnière, Marie-Thérèse Gousset, Jean Richard, 2024)

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Paru chez In Fine éditions d’art à l’occasion du septième centenaire de la mort de Marco Polo, ce beau livre est consacré à l’un des trésors de la Bibliothèque nationale de France : le ms. fr. 2810, un volume de 299 feuillets orné de 265 miniatures, réalisé vers 1410-1412 pour Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Ce manuscrit ne contient pas seulement le récit de Marco Polo : c’est un recueil qui rassemble aussi d’autres relations de voyages en Orient, rédigées par des missionnaires et des voyageurs du XIIIe et du XIVe siècle (le franciscain Odoric de Pordenone, le chevalier Jean de Mandeville, le dominicain Ricoldo da Monte Croce). L’ensemble a ensuite appartenu au duc de Berry, puis à d’autres bibliophiles, avant de rejoindre les collections royales.
La publication se concentre sur les 85 enluminures qui illustrent le récit de Marco Polo — les autres miniatures du recueil, consacrées aux textes complémentaires, ne sont pas traitées ici. Ces 85 images sont attribuées au Maître de Boucicaut, un peintre parisien actif au début du XVe siècle, connu pour la luminosité de sa palette et le dépouillement de ses compositions. Spécialiste de l’iconographie médiévale au département des Manuscrits de la BnF, Marie-Thérèse Gousset (1930-2022) en fournit un commentaire image par image. Marie-Hélène Tesnière, conservateur général au même département, assure la transcription intégrale du texte tel qu’il figure dans le manuscrit. Historien des croisades et du Proche-Orient médiéval, Jean Richard apporte un essai critique sur l’histoire textuelle du Devisement — c’est-à-dire sur la manière dont le texte a été copié, traduit et transformé au fil des siècles.
Destiné aux amateurs d’art médiéval et d’enluminure autant qu’aux spécialistes du texte de Marco Polo, le livre donne à voir comment, un siècle après la rédaction du Devisement, des artistes qui n’avaient jamais quitté Paris ont représenté les paysages et les peuples d’un Orient qu’ils ne connaissaient que par le texte. Le résultat est un mélange singulier : des éléphants et des chameaux cohabitent avec des architectures gothiques, les courtisans du Khan portent des vêtements européens, et les batailles mongoles ressemblent à des scènes de tournoi — des décalages qui renseignent sur l’imaginaire occidental de l’Asie au début du XVe siècle au moins autant que sur le récit de Marco Polo lui-même.