Le 15 octobre 1917, à l’aube, Margaretha Geertruida Zelle tombe sous les balles d’un peloton d’exécution sur le champ de tir militaire de Vincennes. Elle a quarante et un ans. Née en 1876 à Leeuwarden, en Frise néerlandaise, cette fille d’un chapelier prospère puis ruiné se réinvente à Paris sous le nom de Mata Hari — « œil du jour » en malais. Au musée Guimet, aux Folies Bergère, dans les salons privés, elle apparaît à peine vêtue et exécute des danses qu’elle prétend issues de rituels sacrés javanais — une pure invention, mais le Tout-Paris de la Belle Époque y croit ou feint d’y croire.
Courtisane entretenue par de puissants protecteurs, mythomane assumée, femme déterminée à vivre selon ses propres règles dans une société qui refuse cette liberté aux femmes, elle compte parmi ses amants aussi bien des officiers français que des diplomates et militaires allemands. Lorsque la guerre éclate en 1914, sa nationalité néerlandaise — les Pays-Bas sont neutres — lui permet de continuer à circuler librement entre les pays belligérants, ce qui attire l’attention des services de renseignement. Les Allemands la recrutent sous le nom de code H 21 ; le contre-espionnage français, de son côté, tente de la retourner à son profit.
Elle est arrêtée le 13 février 1917 et condamnée à mort pour intelligence avec l’ennemi, à l’issue d’un procès à huis clos devant le Conseil de guerre, en juillet de la même année. Le verdict tombe dans un contexte de crise sans précédent pour l’armée française : au printemps 1917, l’offensive du Chemin des Dames — une attaque meurtrière pour un gain quasi nul — provoque des mutineries massives ; des régiments entiers refusent de remonter en ligne. Le commandement a besoin de condamnations exemplaires, et le procès d’une prétendue espionne permet de surcroît de détourner l’attention de l’impasse militaire.
La question de sa culpabilité réelle n’a jamais été tranchée : pour plusieurs historien·ne·s, Mata Hari n’a transmis aucun renseignement significatif et a servi de bouc émissaire à un État en quête d’exemples ; d’autres estiment qu’elle a bien joué un rôle, fût-il mineur, dans le réseau d’espionnage allemand. Pour vous faire votre propre idée, voici huit ouvrages — essais, biographies, bandes dessinées — qui abordent chacun l’affaire sous un angle distinct.
1. Mata Hari ou la danse macabre (Sam Waagenaar, trad. Michèle Garène, 1985)

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Ce livre est le fruit d’une enquête de plus de trente ans. En 1932, Waagenaar — journaliste, romancier et photographe néerlandais — travaille en Hollande à l’occasion du film Mata Hari produit par la MGM avec Greta Garbo (sorti en 1931). Il y rencontre l’ancienne dame de compagnie de la danseuse, qui lui confie l’album de souvenirs personnel de sa maîtresse et lui affirme son innocence. Commence alors un travail de longue haleine : pendant trois décennies, Waagenaar fouille les archives du ministère de la Guerre français, celles de Scotland Yard, les fonds néerlandais, allemands et italiens, et interroge des proches de Mata Hari — connaissances d’enfance, domestiques. Un premier livre paraît dans les années 1960, The Murder of Mata Hari, mais de nouvelles découvertes le poussent à reprendre et à compléter ses recherches.
Le résultat, publié en français sous le titre Mata Hari ou la danse macabre, est l’une des premières biographies à croiser des documents d’archives de plusieurs pays avec des témoignages de première main. Waagenaar confronte les récits oraux aux pièces officielles et reconstitue le parcours de Margaretha Zelle, de la petite fille de Leeuwarden à la condamnée de Vincennes, en écartant les légendes accumulées depuis un demi-siècle. Une question traverse tout le livre et va structurer tous les travaux ultérieurs : coupable ou innocente ? Sans trancher de manière définitive, Waagenaar fournit le premier socle documentaire sur lequel les chercheur·euse·s ultérieur·e·s se sont appuyé·e·s pour remettre en cause la version officielle. C’est le livre par lequel commence le réexamen critique de l’affaire Mata Hari.
2. Mata-Hari : autopsie d’une machination (Léon Schirmann, 2001)

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Ni historien de métier ni juriste, Léon Schirmann est agrégé de sciences et enseignant en classe préparatoire : il applique à l’affaire Mata Hari une méthode de vérification et de recoupement systématique des sources. Résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, décoré de la Croix de guerre, ce chercheur indépendant s’est déjà illustré dans un combat judiciaire d’envergure : en 1992, il a obtenu la réhabilitation de quatre jeunes communistes allemands condamnés à mort et exécutés à Hambourg en 1933, après avoir prouvé que les pièces de leur dossier avaient été falsifiées par des magistrats. Il se tourne ensuite vers le dossier Mata Hari et consacre près d’une décennie à l’analyse des archives françaises, allemandes et néerlandaises du procès.
Schirmann ne laisse aucune place au doute : Mata Hari a été sacrifiée au nom de la raison d’État. Il montre qu’elle n’a jamais transmis de renseignement significatif à l’Allemagne et qu’elle était incapable de mener le double jeu sophistiqué qu’on lui a prêté. Il démonte les mécanismes de la machination judiciaire — télégrammes dont l’interprétation a été forcée, instruction conduite exclusivement à charge, absence de preuves tangibles — et balaye les légendes qui ont déformé l’affaire, en particulier l’image d’une espionne redoutable et sans scrupules. Premier chercheur à avoir dépouillé l’intégralité du dossier d’archives des trois pays concernés (France, Allemagne, Pays-Bas), Schirmann donne à ses conclusions un poids que peu de travaux sur le sujet atteignent.
Ce travail a eu des suites directes. En 2001, sur la base de ses recherches, la fondation néerlandaise Mata Hari et la ville de Leeuwarden mandatent un avocat pour déposer une requête en révision du procès auprès de la ministre de la Justice française, Marylise Lebranchu — la seule habilitée à donner suite, puisque la requête n’émane pas de descendants de la condamnée. La demande est rejetée, mais le livre reste l’un des plaidoyers les plus étayés en faveur de l’innocence de Mata Hari.
3. Mata-Hari : le dossier secret du Conseil de guerre (dir. Jean-Pierre Turbergue, préf. Patrick Pesnot, postf. André Bach, 2001)

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Ce volume de 575 pages met à la disposition du public les pièces du dossier secret sur lequel le Conseil de guerre s’est fondé pour condamner Mata Hari — des documents qui, jusqu’alors, n’étaient accessibles qu’aux chercheur·euse·s autorisé·e·s par le ministère de la Défense. Publié la même année que le livre de Schirmann — et souvent vendu en coffret avec celui-ci —, il adopte une démarche radicalement différente : plutôt que de plaider une thèse, il donne à lire les documents eux-mêmes. Sous la direction de Jean-Pierre Turbergue, éditeur spécialisé dans l’histoire militaire, l’ouvrage reproduit et commente ces archives, accompagnées de nombreux fac-similés de documents originaux.
Journaliste spécialiste de l’espionnage et créateur de l’émission Rendez-vous avec X sur France Inter, Patrick Pesnot signe la préface. Historien de la justice militaire et auteur de travaux sur les fusillés de la Grande Guerre, le général André Bach rédige la postface, dans laquelle il situe le procès de Mata Hari dans le cadre d’une justice militaire en temps de guerre — une justice qui prononce des condamnations lourdes dans des délais très courts, souvent sans que les droits de la défense soient pleinement garantis.
L’intérêt principal de ce recueil est de permettre à chaque lecteur·ice de se forger sa propre opinion sur la culpabilité ou l’innocence de l’accusée. On y trouve les interrogatoires menés par le capitaine Bouchardon (le juge d’instruction de l’affaire), les rapports du contre-espionnage, les télégrammes interceptés, les témoignages à charge et à décharge. Là où Schirmann propose une interprétation, Turbergue fournit la matière brute sur laquelle fonder — ou contester — cette interprétation.
4. Mata Hari : le tragique destin d’une courtisane à la Belle Époque (Serge Pacaud, 2009)

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Cartophile — c’est-à-dire collectionneur et spécialiste des cartes postales anciennes — et historien de la Belle Époque, Serge Pacaud aborde Mata Hari par un biais original : l’image. Cartes postales, photographies, fac-similés de documents d’époque : paru dans la collection « Mémoire en images » des éditions Sutton, son bouquin accompagne chaque étape de la vie de la danseuse de reproductions qui situent les événements dans leurs décors — les rues du Paris de 1900, les façades des cabarets, les hôtels de luxe où Mata Hari a séjourné, les salons où elle dansait.
L’ambition de Pacaud est de rectifier les nombreuses inexactitudes qui se sont sédimentées dans la biographie de Mata Hari au fil des décennies. La danseuse elle-même a semé la confusion : elle prétendait être née dans un temple hindou, avoir du sang javanais et détenir les secrets de danses sacrées — autant de fables que ses premiers biographes ont souvent reprises sans les vérifier, et que les suivants ont recopiées par inertie. Pacaud s’efforce de démêler le vrai du faux en croisant les sources iconographiques avec les faits attestés par les archives.
Moins approfondi que les travaux de Schirmann ou de Turbergue, ce livre apporte en revanche quelque chose qu’aucun autre titre de cette liste ne propose : la possibilité de voir le monde dans lequel Mata Hari a évolué. Les cartes postales et les photographies montrent à quoi ressemblaient les lieux, les vêtements, les affiches, les visages de l’époque.
5. Mata Hari : la dernière danse de l’espionne (Philippe Collas, 2017)

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Arrière-petit-fils de Pierre Bouchardon — le capitaine qui a conduit l’instruction du procès en 1917 —, Philippe Collas a eu accès à des documents familiaux inédits que nul autre biographe n’a pu consulter : notes personnelles du magistrat, correspondances, annotations marginales. Dès 2002, Collas est par ailleurs le premier à pouvoir consulter l’intégralité du dossier secret du procès. Son travail, publié une première fois en 2003 chez Plon sous le titre Mata Hari, sa vraie histoire, est traduit dans une dizaine de langues.
L’édition de 2017, revue et augmentée pour le centenaire de l’exécution, se structure en trois parties : « Les secrets d’une femme », « Raison et sentiments » et « Cœur de cible ». Collas retrace la trajectoire complète de Margaretha Zelle : l’enfance frisonne, le mariage désastreux avec un officier colonial violent aux Indes néerlandaises, le retour en Europe, la célébrité sur les scènes parisiennes, le déclin, le recrutement par les services secrets, l’arrestation et le procès. La personnalité complexe de la danseuse — impulsive, orgueilleuse, tantôt mythomane, tantôt d’une lucidité froide — y est décrite avec une précision que permet seul l’accès aux notes privées de celui qui l’a interrogée pendant des mois.
Malgré son lien de parenté avec l’accusation, Collas ne cherche à aucun moment à justifier la condamnation. Il s’attache plutôt à comprendre par quels mécanismes — la surveillance du contre-espionnage, l’instruction menée exclusivement à charge par Bouchardon, le climat de suspicion généralisée de 1917 — une femme dont la culpabilité n’a jamais été prouvée a pu finir devant un peloton d’exécution. Cette distance critique, rare chez un auteur aussi directement lié à l’affaire, donne à la biographie sa valeur de référence.
6. Mata Hari : les vies insolentes de l’agent H 21 (Bruno Fuligni, 2017)

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Historien, haut fonctionnaire, maître de conférences à Sciences Po et responsable de la Mission éditoriale de l’Assemblée nationale, Bruno Fuligni a consacré plusieurs ouvrages aux archives de la police et des services de renseignement français. Avec ce livre, publié chez Gallimard en 2017 — année du centenaire de la mort de Mata Hari —, il s’appuie sur les fonds du Service historique de la Défense pour retracer les multiples existences de Margaretha Zelle.
Le titre donne le ton : Mata Hari n’a pas eu une vie, mais plusieurs. Mère de famille aux Indes néerlandaises, danseuse érotique à Paris, courtisane entretenue par des hommes de pouvoir, agent recrutée par les deux camps, puis icône posthume — chacune de ces identités successives est inscrite dans son époque. Fuligni insiste sur un aspect souvent négligé : le rôle de la technologie dans la chute de Mata Hari. Pendant la guerre, l’armée française utilise les antennes de la tour Eiffel pour intercepter les communications radio allemandes. Parmi les télégrammes chiffrés captés, l’un mentionne un agent désigné sous le code H 21 : c’est cette interception qui met le contre-espionnage français sur la piste de la danseuse. L’affaire Mata Hari est ainsi l’un des premiers cas où le renseignement d’origine électromagnétique — c’est-à-dire l’écoute et le déchiffrement des communications ennemies — joue un rôle décisif dans une arrestation.
Le livre retrace aussi la construction du mythe après la mort de Mata Hari — au cinéma (le film de 1931 avec Greta Garbo, celui de 1985 avec Sylvia Kristel), dans la publicité, dans la culture populaire. Fuligni montre comment le nom « Mata Hari » est devenu un nom commun, synonyme de femme fatale et d’espionne séductrice, et comment cette image simplifiée a fini par éclipser la réalité d’une femme bien plus vulnérable que ne le suggère la légende.
7. Rendez-vous avec X : Mata Hari (Virginie Greiner, Olivier Roman et Patrick Pesnot, 2019)

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Cette bande dessinée appartient à la collection « Rendez-vous avec X », publiée chez Glénat en coédition avec Comix Buro. La collection adapte en BD le principe de l’émission de Patrick Pesnot sur France Inter, diffusée de 1997 à 2017 : un journaliste rencontre un agent secret au visage dissimulé — Monsieur X — qui lui livre les clefs d’une grande affaire d’espionnage. La scénariste Virginie Greiner et le dessinateur Olivier Roman transposent ce dispositif pour raconter la vie de Mata Hari, de la jeune Hollandaise à l’agent double condamnée à mort. Patrick Pesnot intervient comme conseiller historique.
L’album de 64 pages alterne entre le présent de la rencontre avec Monsieur X et le passé de la danseuse. Les interventions de l’agent secret, qui commente les événements et en éclaire l’arrière-plan géopolitique, évitent l’écueil du simple résumé biographique en images et introduisent une tension proche du récit policier. Le scénario de Greiner ne tranche pas entre les deux lectures du destin de Mata Hari — femme naïve prise au piège d’une guerre qui la dépasse, ou espionne consciente des risques qu’elle prenait — mais en présente les arguments avec clarté.
Le dessin d’Olivier Roman, attentif aux décors et aux costumes de la Belle Époque, accompagne un récit qui ne sacrifie pas la rigueur historique au rythme narratif. Pour qui souhaite aborder le sujet par la bande dessinée avant de se plonger dans les essais, l’album donne les clefs de l’affaire sans que l’exactitude historique en pâtisse.
8. Mata Hari (Esther Gil et Laurent Paturaud, 2019)

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Publiée la même année que l’album précédent, cette bande dessinée des éditions Daniel Maghen adopte un parti pris très différent. Là où Rendez-vous avec X joue sur le dispositif de l’enquête, Esther Gil et Laurent Paturaud — couple à la ville comme au travail, déjà remarqué·e·s pour Victor Hugo, aux frontières de l’exil — racontent la vie de Mata Hari sans intermédiaire ni artifice narratif. Le récit s’ouvre sur l’exécution, puis revient en arrière pour dérouler trois actes : le séjour aux Indes néerlandaises avec son mari officier, la conquête des scènes parisiennes, enfin l’arrestation et le procès.
L’originalité de cet album tient à la place accordée à la femme privée plutôt qu’au personnage public. Là où la plupart des récits sur Mata Hari débutent par la danseuse érotique au sommet de sa gloire, Gil et Paturaud consacrent près de la moitié des planches aux années d’avant la célébrité : l’enfance à Leeuwarden, le mariage malheureux à Java, les violences conjugales, la mort de son fils en bas âge. Ce choix modifie la perception du personnage : Mata Hari y apparaît moins comme une intrigante que comme une femme sacrifiée pour l’exemple — un bouc émissaire dans le contexte de crise militaire et de mutineries de 1917.
Le travail graphique de Laurent Paturaud donne à l’album une identité visuelle immédiatement reconnaissable : des couleurs chaudes et saturées, inspirées des affiches Art nouveau de la Belle Époque. Panoramas de Java, intérieurs du musée Guimet, scènes de danse : chaque période est traitée avec une palette et une lumière spécifiques. Un dossier documentaire de onze pages — croquis préparatoires, reproductions de documents d’époque, notices sur les principaux protagonistes — clôt l’album et permet de prolonger la lecture par un retour aux faits.