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Que lire sur Lech Wałęsa ?

Que lire sur Lech Wałęsa ?

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Lech Wałęsa naît en 1943 à Popowo, alors annexé par l’Allemagne nazie. Électricien de formation, il est embauché en 1967 aux chantiers navals Lénine de Gdańsk, l’un des plus grands complexes industriels du bloc soviétique. Les pénuries alimentaires, les bas salaires et les conditions de travail entretiennent une colère ouvrière que le pouvoir communiste réprime périodiquement par la force. En décembre 1970, une hausse brutale des prix déclenche des émeutes à Gdańsk, Gdynia et Szczecin ; l’armée tire sur la foule, fait plusieurs dizaines de morts parmi les ouvriers et laisse dans la mémoire des chantiers une blessure qui n’a pas cicatrisé dix ans plus tard. En août 1980, rebelote : nouvelle hausse des prix, nouvelles grèves. Wałęsa, licencié depuis 1976 pour activité syndicale, escalade le mur du chantier pour rejoindre les grévistes, se fait élire à la tête du comité de grève interentreprises et négocie avec le régime les accords de Gdańsk, qui obtiennent pour la première fois dans un pays communiste le droit de grève et la liberté syndicale. C’est la naissance de Solidarność, qui atteint en un an dix millions d’adhérents — soit à peu près un Polonais adulte sur deux.

La pression de Moscou s’intensifie. Le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski, chef du parti, décrète la loi martiale pour devancer — ou éviter — une intervention soviétique : couvre-feu, coupure des lignes téléphoniques, milliers d’arrestations. Wałęsa est interné onze mois. Le prix Nobel de la paix lui est décerné en 1983 pour avoir maintenu une résistance non violente dans un pays occupé par sa propre armée ; son épouse Danuta va le chercher à Oslo, parce que le régime refuse de laisser partir un homme qu’il soupçonne, à juste titre, de ne pas revenir. La fin de la décennie précipite tout : étranglé par la crise économique, le pouvoir accepte de négocier avec l’opposition ; les accords de la Table ronde, au printemps 1989, ouvrent la voie à des élections semi-libres que Solidarność remporte sans partage. En six mois, le régime communiste polonais tombe, puis, par contagion, l’ensemble du bloc. Wałęsa est élu président de la République en décembre 1990 avec 74 % des voix. Cinq ans plus tard, il est battu par Aleksander Kwaśniewski, social-démocrate issu de l’ex Parti communiste.

La figure du résistant a mieux traversé le temps que celle du chef d’État. Son mandat laisse le souvenir d’une thérapie de choc économique dure pour les plus pauvres, d’un conservatisme catholique étroit et de conflits ouverts avec les intellectuels de Solidarność qui l’avaient soutenu ; s’y ajoutent, depuis l’ouverture des archives communistes, les soupçons d’une brève collaboration avec la police politique au début des années 1970 — que l’intéressé a toujours niés.

Les cinq livres réunis ici offrent cinq points d’entrée dans cette trajectoire : Wałęsa lui-même à deux moments de sa vie, son épouse Danuta, un témoin britannique du bouleversement de l’Est et une historienne française du cinéma.


1. Un chemin d’espoir (Lech Wałęsa, 1987)

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Quand ce premier livre paraît chez Fayard en 1987, la Pologne est toujours sous régime communiste, Solidarność — interdite depuis 1982 — opère dans la clandestinité, et Wałęsa vit sous surveillance policière permanente. C’est dans ces conditions qu’il dicte — plus qu’il ne rédige — le récit de ses quarante premières années. L’enfance rurale à Popowo ; l’embauche aux chantiers Lénine en 1967 ; la grève meurtrière de décembre 1970 ; les années de petits boulots après son licenciement en 1976 ; l’été 1980 et les accords de Gdańsk ; les cinq cents jours pendant lesquels Solidarność fonctionne légalement ; enfin, l’arrestation dans la nuit du 13 décembre 1981 et les onze mois d’internement qui suivent.

Deux choses frappent à la lecture. La première est religieuse : derrière chaque décision, Wałęsa invoque sa foi catholique, dans un pays où l’Église est depuis des décennies le principal contre-pouvoir moral au régime. La seconde est une humilité revendiquée — il se présente comme un ouvrier propulsé par les circonstances, surpris d’être lui-même devenu un symbole mondial. En 1983, il déclare ainsi qu’il serait ridicule qu’un syndicaliste aborde les affaires intérieures du pays ; il sera pourtant président de la République sept ans plus tard.

Le livre s’arrête là où commence la suite. On n’y trouvera ni la chute du Mur, ni les années de pouvoir, ni les polémiques à venir sur ses contacts supposés avec la Sûreté communiste au début des années 1970 — des documents issus de l’Institut polonais de la mémoire nationale (l’IPN, qui détient les dossiers de la police politique) les alimenteront à partir de 1997. C’est le Wałęsa saisi en pleine action, encore sans recul sur lui-même : un document d’époque autant qu’une autobiographie.


2. Le chemin de la vérité : mémoires (Lech Wałęsa, 2010)

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Publié en France chez Archipel en 2010, vingt-trois ans après Un chemin d’espoir, ce second livre reprend et prolonge le premier. On y retrouve l’enfance, la militance des années 1970, la naissance de Solidarność. Mais l’essentiel du volume — plus de cinq cents pages — est consacré à ce que le premier n’a pas pu raconter : le retour à la légalité de Solidarność en 1989, les accords de la Table ronde, l’élection présidentielle de 1990, les cinq années de mandat, enfin la défaite de 1995 face à Aleksander Kwaśniewski, que Wałęsa qualifie d’« arrêt au milieu du gué ».

Le livre contient aussi une plaidoirie. Wałęsa y répond frontalement aux accusations selon lesquelles il aurait fourni des informations à la Sûreté communiste dans les années qui ont suivi les émeutes de décembre 1970, au cours desquelles l’armée avait tué des dizaines de grévistes à Gdańsk et Gdynia. Les dossiers de l’IPN, ouverts au compte-gouttes depuis les années 2000, relancent régulièrement cette controverse ; ces mémoires cherchent à la désamorcer.

Particularité éditoriale : entre les chapitres, des encadrés donnent la parole à une galerie de témoins — Mikhaïl Gorbatchev, Frederik Willem de Klerk, Shimon Peres pour les figures internationales ; Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement non communiste de la Pologne d’après-guerre, Bronisław Geremek, historien devenu ministre des Affaires étrangères, et le cinéaste Andrzej Wajda côté polonais. Le dispositif aère la lecture et inscrit la trajectoire de Wałęsa dans une conversation internationale plus large ; il contribue aussi à sacraliser un personnage qui, en Pologne même, reste vivement contesté.

Entre les deux autobiographies, celle-ci est de loin la plus complète : elle reprend l’essentiel du premier opus et couvre un quart de siècle de plus. C’est aussi un livre de défense, à mettre en regard des controverses qu’il cherche à réfuter.


3. Rêves et secrets (Danuta Wałęsa, 2014)

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Paru en polonais en 2011 sous le titre Marzenia i tajemnice, traduit chez Buchet-Chastel en 2014, ce livre prend le contre-pied des précédents : il raconte l’histoire Wałęsa depuis la maison, à hauteur d’épouse et de mère. Née Gołoś en 1949, Danuta vient d’une famille paysanne de Mazovie. À la fin des années 1960, elle quitte sa campagne pour Gdańsk, où elle vend des fleurs dans un kiosque ; c’est là qu’elle rencontre Lech, alors jeune électricien au chantier naval. Ils se marient en 1969 — elle a vingt ans. Ils auront huit enfants.

Le récit alterne deux registres. D’un côté, la vie sous régime autoritaire : les nuits où la Sûreté vient cueillir son mari, les filatures, les écoutes, les perquisitions, les interrogatoires. De l’autre, la vie domestique : les couches, les repas, les factures, les dettes, l’absence répétée d’un père et d’un mari retenu par le syndicat, la prison ou, plus tard, le palais présidentiel. Palais où Danuta refusera d’ailleurs de s’installer pendant les cinq années de mandat de Lech ; elle reste dans leur maison de Gdańsk.

Le livre s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires en Pologne et a ouvert un débat national sur la condition des épouses dans le couple traditionnel polonais. Danuta rejette l’étiquette féministe, qu’elle juge incompatible avec sa foi catholique, mais le portrait conjugal qu’elle trace n’est pas tendre : un Lech peu démonstratif, souvent absent, soucieux de ne pas partager la lumière avec son épouse et plutôt contrarié quand elle commence à en recevoir un peu pour elle-même. Elle le dit sans rancœur mais sans complaisance, dans un équilibre rare entre l’amour et le jugement.

Le témoignage restitue ce que les récits héroïques de Solidarność laissent généralement hors champ : le foyer, l’économie domestique, l’épouse qui tient à bout de bras une maisonnée de dix personnes pendant que son mari entre dans l’Histoire.


4. La Chaudière. Europe centrale, 1980-1990 (Timothy Garton Ash, 1990)

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Historien britannique et correspondant des grandes revues anglo-saxonnes (The New York Review of Books, The Spectator), Timothy Garton Ash passe les années 1980 à circuler entre Varsovie, Gdańsk, Prague, Budapest et les deux Berlin. Publié chez Gallimard en 1990, La Chaudière rassemble les chroniques qu’il a écrites à chaud tout au long de la décennie. Le matériau est très varié : reportages sur les grèves polonaises et les meetings de Solidarność, récits des visites du pape Jean-Paul II en Pologne, portraits des quartiers ouvriers est-allemands, rencontres avec des dissidents encore peu connus à l’Ouest. Parmi eux : Adam Michnik, opposant polonais plusieurs fois emprisonné, futur directeur du quotidien Gazeta Wyborcza ; Václav Havel, dramaturge tchèque bientôt président de la Tchécoslovaquie ; György Konrád, écrivain dissident hongrois. S’y ajoute une longue réflexion sur la Mitteleuropa, cette Europe centrale qu’on s’obstine à appeler « de l’Est » alors qu’elle n’a jamais cessé de se penser comme l’autre Occident.

Pour qui veut comprendre Wałęsa, l’intérêt de ce livre tient à son effet de déplacement. Le leader de Solidarność n’y est pas sacralisé dans un culte national polonais : il prend sa place parmi d’autres dissidences simultanées — la Charte 77 à Prague (manifeste signé en 1977 par des intellectuels tchécoslovaques, dont Havel, pour exiger le respect des droits humains), les cercles réformistes hongrois, les milieux catholiques polonais qui soutiennent le syndicat depuis les paroisses. Garton Ash a rencontré Wałęsa, l’a vu en meeting, mais il le restitue comme un acteur parmi d’autres dans un ensemble régional, chacun avec sa sociologie et ses ambiguïtés propres.

Écrit au fil des événements, l’ensemble a gardé l’incertitude de son présent : en 1988 encore, nul ne se doute que l’année suivante fera tomber le régime polonais, puis l’Allemagne de l’Est, puis la Tchécoslovaquie, puis toute l’URSS. C’est précisément cette absence de rétrospection qui en fait la valeur aujourd’hui — l’auteur refuse de raconter 1989 comme une fable à l’issue écrite d’avance. Pour sortir Wałęsa du piédestal et le remettre dans son époque, c’est probablement la meilleure mise en contexte des cinq livres.


5. Une histoire visuelle de Solidarność (Ania Szczepańska, 2021)

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Paru aux Éditions de la Maison des sciences de l’homme en 2021, ce livre est le plus récent et le plus analytique de la liste. Historienne du cinéma et maîtresse de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Ania Szczepańska travaille depuis une vingtaine d’années sur les cinématographies de l’Est et les archives audiovisuelles. Elle a par ailleurs réalisé en 2019, pour Arte, le documentaire Solidarność, la chute du mur commence en Pologne, dont ce livre constitue le prolongement.

Le principe est de raconter Solidarność à travers ses images — photographies de presse, films amateurs tournés par les militants, bobines clandestines sorties vers l’Ouest sous la loi martiale, « films opérationnels » produits par la Służba Bezpieczeństwa (SB, la police politique polonaise) pour identifier les manifestants, reportages de la télévision d’État. Confronter ces corpus permet de voir comment chaque camp fabriquait son propre récit du conflit.

Le livre suit deux séquences. Dans la première (1977-1981), il revient sur les mouvements qui ont préparé la naissance du syndicat : le Comité de défense des ouvriers (KOR), fondé en 1976 par des intellectuels polonais pour soutenir financièrement et juridiquement les ouvriers arrêtés après les émeutes de Radom et d’Ursus ; la grève de la faim organisée à Varsovie en 1977 ; les accords de Gdańsk de 1980. Dans la seconde (1981-1986), il suit la clandestinité sous la loi martiale et le passage des images d’un côté à l’autre du rideau de fer. Un chapitre revient sur la visite de Wałęsa à Paris à l’automne 1981, moment où l’Europe occidentale découvre l’homme en chair et en os et pas seulement son visage moustachu sur les affiches de soutien.

Szczepańska n’écrit pas pour célébrer un mythe national polonais mais pour le déplier et le corriger. Un passage sur les conditions de détention des militants de premier rang sous la loi martiale — qu’elle qualifie de « relativement négociées » avec les autorités pénitentiaires — a d’ailleurs fait polémique en Pologne, où certains anciens ont mal vécu l’idée d’être montrés autrement qu’en héros sans tâche. Le pari du livre est là : restituer aux actrices et acteurs de Solidarność leurs calculs, leurs compromis et leurs zones d’ombre, sans rien retirer à ce qu’ils ont accompli. Pour lire Wałęsa sans perdre de vue ce que les images ont fait de lui, c’est sans doute celui des cinq livres qui offre le recul critique le plus abouti.