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Que lire sur Raspoutine ?

Que lire sur Raspoutine ?

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Sibérie occidentale, 1869. Un enfant vient au monde dans le village de Pokrovskoïe. Rien ne destine Grigori Efimovitch Raspoutine à franchir un jour les grilles du palais impérial ; pourtant, à l’aube des années 1900, ce paysan semi-illettré fréquente la plus haute aristocratie de Saint-Pétersbourg et, à partir de 1905, le couple impérial lui-même. La raison tient en un mot : hémophilie. Seul héritier mâle de Nicolas II, le jeune tsarévitch Alexis en souffre depuis la naissance ; la moindre chute peut le tuer. Or ce moujik qui se présente en starets — homme de Dieu vagabond dans la tradition russe, à la fois pèlerin, guérisseur et conseiller spirituel — semble calmer Alexis par sa seule présence, peut-être par hypnose. Dévote et rongée d’angoisse, la tsarine Alexandra voit en lui un envoyé de Dieu. Autocrate irrésolu, Nicolas II laisse faire.

En 1915, la Première Guerre mondiale s’enlise et l’armée russe recule. Nicolas II prend alors une décision qui va peser sur la suite : il quitte Saint-Pétersbourg pour rejoindre le grand quartier général et commander lui-même ses troupes. Dans la capitale, la tsarine Alexandra assure la régence de fait — et Raspoutine devient son confident politique. Les ministres se succèdent à un rythme que la Russie n’a jamais connu : quatre présidents du Conseil en moins de deux ans, chaque nomination paraissant passer par le starets ou par la tsarine qui l’écoute. La presse se déchaîne : orgies dans les salons aristocratiques, contrôle des affaires d’État, et surtout espionnage au profit de l’Allemagne — un soupçon que les origines allemandes d’Alexandra, née princesse de Hesse, rendent crédible aux yeux du public. Certaines de ces accusations sont fondées (l’influence sur les nominations est bien réelle), beaucoup sont fantasmées (aucune preuve d’espionnage n’a jamais été établie).

Pour une partie de l’aristocratie et de la famille impériale, la conclusion s’impose : Raspoutine doit disparaître si l’on veut sauver le régime. Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1916, des conjurés emmenés par le prince Felix Ioussoupov — neveu par alliance du tsar — attirent le starets au palais Ioussoupov et le tuent. Le récit qui circule ensuite vient pour l’essentiel des mémoires d’Ioussoupov, publiées à partir de 1927. Il décrit un Raspoutine quasi indestructible : gâteaux et vin au cyanure avalés sans broncher, balles à bout portant qui ne l’arrêtent pas. L’enquête judiciaire suggère une scène bien plus banale, réglée par un unique coup de feu fatal. Mais c’est la version d’Ioussoupov qu’on retient : elle a imposé le Raspoutine des légendes, cet être qu’aucun poison ni aucune balle ne semble pouvoir abattre, et alimente depuis plus d’un siècle le mythe du « moine fou ».

Deux mois plus tard, la Révolution de février 1917 balaie le régime tsariste ; l’exécution de la famille impériale suivra en juillet 1918. Les conjurés, qui voulaient sauver la monarchie par la mort du starets, n’ont peut-être fait qu’accélérer l’inévitable. La question hante encore les historien·ne·s : Raspoutine a-t-il précipité la chute des Romanov, ou n’a-t-il été qu’un bouc émissaire commode pour un régime déjà condamné ?

Voici cinq livres pour aborder ce personnage sous des angles bien différents, du récit biographique classique à l’étude universitaire la plus récente.


1. Raspoutine (Henri Troyat, 1996)

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Publié chez Flammarion en 1996, c’est la biographie la plus accessible pour qui découvre le personnage. Henri Troyat (1911-2007), né à Moscou, exilé en France dès 1920, académicien français et biographe prolifique des figures de l’Empire russe (Catherine II, Pierre le Grand, Alexandre II, Nicolas II…), traite Raspoutine comme les autres : un récit fluide, presque romanesque, qui déroule l’existence du starets comme un feuilleton historique, du village sibérien au palais Ioussoupov.

L’approche privilégie le portrait et l’anecdote plutôt que l’analyse. Troyat suit pas à pas la trajectoire de Raspoutine : jeunesse rude, pèlerinages, initiation à la guérison par la prière, arrivée à Saint-Pétersbourg en 1903, ascension dans les salons aristocratiques via des clercs orthodoxes influents, première présentation au couple impérial en 1905, emprise sur la tsarine, assassinat. La correspondance du couple impérial — Alexandra et Nicolas s’écrivent quasi quotidiennement pendant la guerre — est largement convoquée : elle donne chair aux seconds rôles (la dame d’honneur Anna Vyroubova, les grandes-duchesses, la demi-douzaine de ministres que le couple fait valser) et restitue l’atmosphère confinée d’une cour rongée par la maladie du tsarévitch et la peur de la révolution.

Le bouquin a ses limites. Troyat reste à la surface des mécanismes politiques, et il prend parfois au sérieux les prétendus pouvoirs surnaturels du starets sans les interroger : les guérisons à distance du tsarévitch par télégramme, par exemple, sont rapportées avec plus de crédulité qu’un historien de métier ne s’y risquerait aujourd’hui. L’érudition est réelle, mais l’historien critique cède souvent la place au conteur. Lisez-le si vous voulez entrer dans le personnage par le récit et l’atmosphère ; pour passer du portrait au diagnostic, il faudra continuer avec les titres qui suivent.


2. Le Roman de Raspoutine (Vladimir Fédorovski, 2011)

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Diplomate soviétique devenu romancier et essayiste en France, Vladimir Fédorovski a bâti chez Rocher toute une collection de « romans » historiques : Le Roman du Kremlin, Le Roman de Saint-Pétersbourg, Le Roman de l’âme slave… Ce Roman de Raspoutine a reçu en 2012 le Grand Prix Palatine du roman historique. Le titre annonce la couleur : un récit enlevé, mi-essai mi-roman historique, signé par un auteur qui connaît les coulisses du pouvoir russe.

L’apport principal se trouve dans les annexes, où Fédorovski inscrit Raspoutine dans une tradition proprement russe de rapport au sacré. Trois références y sont expliquées. Les vieux-croyants d’abord : chrétiens orthodoxes en rupture avec l’Église officielle depuis les réformes liturgiques du patriarche Nikon au XVIIᵉ siècle, longtemps persécutés puis tolérés, marqués par un attachement farouche à la piété populaire. Les khlysty ensuite, aussi appelés flagellants : secte clandestine russe qui associait extase mystique, danses rituelles et, disait-on, pratiques sexuelles collectives — la rumeur a longtemps prêté à Raspoutine une affiliation aux khlysty, jamais avérée. Enfin la figure du prophète nomade sibérien, à la fois pèlerin, guérisseur et voyant. Fédorovski prolonge ensuite le fil jusqu’aux guérisseurs et occultistes qui ont gravité autour du pouvoir soviétique puis post-soviétique — Brejnev et Eltsine ont eu leurs magnétiseurs, et les milieux proches du Kremlin actuel n’en sont pas démunis.

Les réserves : la démonstration tient parfois du survol, et Fédorovski penche nettement pour une réhabilitation de Raspoutine (moins débauché, moins politiquement nuisible qu’on ne l’a dit), parti pris dont il faut tenir compte. Les rivalités entre services secrets autour de l’assassinat — Okhrana russe, renseignement britannique, services allemands — sont très mises en avant alors qu’elles restent largement hypothétiques. À conseiller pour la mise en perspective spirituelle et politique de longue durée, moins pour la biographie stricto sensu.


3. Raspoutine, une tragédie russe (Yves Ternon, 1991)

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Médecin devenu historien des génocides du XXᵉ siècle (Arméniens, Juifs d’Europe, Tutsi du Rwanda), Yves Ternon a fait un détour par Raspoutine en 1991 (Éditions Complexe, réédité en poche chez Archipoche). Le sujet peut sembler à mille lieues de ses travaux habituels. En réalité, la question qui l’intéresse est la même : comment une société bascule-t-elle dans l’irrationnel ? Le sous-titre d’origine, « 1906-1916 », dit tout : la focale est resserrée sur la décennie où Raspoutine pèse sur les affaires de l’Empire.

Le livre s’attaque frontalement aux mystifications. Pendant la Première Guerre mondiale, les journaux et pamphlets ont accusé Raspoutine de tout : agent de l’Allemagne (née princesse allemande de Hesse, la tsarine Alexandra donnait prise à ce soupçon d’une « cinquième colonne » au cœur du palais), chef occulte d’un complot maçonnique, suppôt des « forces obscures ». Ternon trie. Il s’en tient aux sources vérifiables et à une chronologie stricte. Le personnage qui en sort est moins un cerveau politique qu’un symptôme : celui d’un régime qui, faute de savoir gouverner, se met à croire à un moujik illettré parce qu’il ne sait plus à quoi se raccrocher. Le starets n’est pas la cause — il est le signe.

Le cadrage est serré, la démonstration méthodique, l’écriture sobre. Ternon ne s’embarrasse pas de toute la toile de fond : il suppose que vous avez quelques repères de base sur la fin de l’Empire — la Révolution de 1905, qui arrache au tsar la création d’une assemblée nommée la Douma ; la guerre russo-japonaise de 1904-1905, perdue par la Russie ; les factions à la cour. Lisez-le pour démêler, pièce par pièce, le personnage historique de sa légende noire.


4. Raspoutine (Alexandre Sumpf, 2016)

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Professeur d’histoire russe à l’Université de Strasbourg, Alexandre Sumpf signe chez Perrin en 2016 la biographie universitaire de référence en français. Précisons-le d’emblée : le livre n’est pas construit comme une biographie classique. Sumpf annonce qu’il s’intéresse autant à l’homme qu’à ses représentations — c’est-à-dire à la façon dont Raspoutine a été raconté, peint, caricaturé, filmé, de son vivant et après sa mort. Cette double ambition fait la singularité du livre.

Pourquoi cette double attention ? Parce que Raspoutine est l’un des premiers personnages de l’histoire russe dont la célébrité doit autant aux images qu’aux faits. Dès 1912, la presse russe le caricature en faux prophète lubrique ; après 1917, les bolcheviks le récupèrent comme preuve de la pourriture du tsarisme ; les premiers films muets, allemands puis américains, en font vite un personnage de fiction : le moine fou, magnétique et dangereux, figure commode d’un Orient russe à la fois sacré et dépravé. Sumpf consacre à cette postérité plusieurs chapitres entiers, qui traversent la propagande soviétique, le cinéma hollywoodien et le dessin animé contemporain. Le corpus mobilisé est d’une solidité incontestable : archives russes longtemps inaccessibles, bibliographie fournie en russe, en anglais et en allemand.

La conclusion la plus forte du livre : l’influence réelle de Raspoutine sur le cours des événements a été massivement surévaluée. Le régime tsariste n’avait besoin de personne pour s’effondrer — Nicolas II se chargeait très bien tout seul d’accélérer sa propre chute. Raspoutine a surtout servi de bouc émissaire : sa diabolisation a permis à la société russe comme aux chancelleries occidentales de faire l’économie d’une analyse des causes profondes de la crise (autocratie paralysée, guerre meurtrière qu’on ne peut pas gagner, rupture sociale entre une aristocratie murée dans ses privilèges et un peuple exsangue). Le parti pris thématique pourra dérouter les lecteur·ice·s habitué·e·s à la biographie linéaire, et l’absence de cahier iconographique est regrettable pour un bouquin qui parle précisément des images de son sujet. Ces réserves faites, c’est le titre le plus solide de cette liste.


5. Nicolas II et Raspoutine : une histoire russe (Alexandre Jevakhoff, 2025)

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Dernière parution en date chez Perrin, ce livre d’Alexandre Jevakhoff — haut fonctionnaire français et historien spécialiste des Russes blancs (les forces anti-bolcheviques qui ont tenté, pendant la guerre civile de 1917-1922, de reprendre le pouvoir aux rouges, et qui furent battues) — renverse la perspective. Plutôt qu’une énième biographie du starets ou du tsar pris isolément, il se concentre sur ce qui reste peu traité : leur relation elle-même, sur la décennie (1905-1916) pendant laquelle leurs destins s’imbriquent. L’angle était libre ; Jevakhoff le prend à bras-le-corps.

Le pari est réussi parce que Jevakhoff prend les deux personnages au sérieux, ensemble. Il reconstruit la dynamique d’une relation à trois dimensions. Personnelle d’abord : dans la conviction de la tsarine, c’est Raspoutine — et lui seul — qui maintient Alexis en vie ; le moindre malaise du tsarévitch renforce la dépendance d’Alexandra. Spirituelle ensuite : pour le couple impérial, coupé du peuple, Raspoutine incarne la Russie profonde, paysanne, pieuse, authentique — celle que le tsar rêve de gouverner et qu’il croise si rarement. Politique enfin : les recommandations du starets en matière de nominations ministérielles pèsent, surtout après 1915, quand Nicolas II s’éloigne de la capitale pour commander l’armée et laisse Alexandra régler les affaires intérieures. L’auteur puise dans des sources peu exploitées, notamment sur la formation intellectuelle et spirituelle du futur Nicolas II, que la plupart des biographes expédient en quelques pages.

Revers de cette ambition : le livre est dense, et suppose déjà une certaine familiarité avec le personnel politique russe de l’époque. La récompense est à la hauteur : aucun des autres titres de la sélection n’éclaire aussi bien pourquoi la rencontre entre un tsar et un starets, inimaginable en France ou en Angleterre à la même époque, était parfaitement dans la logique religieuse et politique russe de 1905. On en ressort avec un autre regard, aussi, sur la Russie d’aujourd’hui — les rapports entre mystique orthodoxe et pouvoir n’ont pas disparu avec les Romanov.