Philippe de Hauteclocque naît en 1902 dans une famille de vieille noblesse picarde. Officier formé à Saint-Cyr, il sert au Maroc dans les années 1930 avant d’être capturé deux fois par les Allemands lors de la débâcle de juin 1940 — et de s’évader à chaque reprise. Il rejoint de Gaulle à Londres et adopte le pseudonyme de « Leclerc » pour mettre sa famille à l’abri des représailles nazies. Le Tchad, l’une des premières colonies d’Afrique équatoriale à se rallier à la France libre sous l’impulsion du gouverneur Félix Éboué, devient sa base d’opérations.
En mars 1941, après avoir pris le fort italien de Koufra au terme d’une traversée de deux mille kilomètres dans le désert, il prononce le serment de Koufra : ses hommes et lui ne déposeront les armes que lorsque le drapeau français flottera sur la cathédrale de Strasbourg. Suivent les campagnes du Fezzan — cette vaste région désertique du sud de la Libye alors tenue par les Italiens — et la jonction avec la VIIIᵉ armée britannique de Montgomery à Tripoli, en janvier 1943. Puis vient la 2ᵉ division blindée (2ᵉ DB), qu’il équipe de matériel américain et entraîne entre le Maroc, l’Angleterre et les États-Unis avant de débarquer en Normandie à l’été 1944. Le 25 août, ses hommes libèrent Paris. Le 23 novembre, ils entrent dans Strasbourg : la promesse de Koufra est tenue.
Après la capitulation allemande, Leclerc est envoyé en Indochine, où il prône — fait rare pour un militaire de son rang — la négociation avec le Viêt-minh plutôt que la reconquête par la force. Le 28 novembre 1947, il meurt dans un accident d’avion près de Colomb-Béchar, en Algérie. Il a quarante-cinq ans. Élevé à la dignité de maréchal de France à titre posthume en 1952, il reste l’une des figures les plus admirées — et les moins controversées — de l’histoire militaire française.
Les cinq ouvrages qui suivent permettent de mesurer ce qui sépare l’homme de sa légende.
1. Sept ans avec Leclerc (Jacques Massu, 1974)

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C’est le livre du compagnon d’armes, publié en 1974 et réédité en 1997 avec une nouvelle préface. En décembre 1940, le capitaine Massu — alors à la tête de la subdivision militaire du Tibesti, au nord du Tchad — attend un colonel qu’il n’a encore jamais vu. De cette première rencontre jusqu’à la mort de Leclerc sept ans plus tard, Massu ne le quittera quasiment plus. Raids dans le désert, campagnes du Fezzan, débarquement en Normandie, libération de Paris puis de Strasbourg, Indochine et drame final de Colomb-Béchar : le récit couvre l’ensemble de l’épopée leclercienne, du premier coup de feu au dernier. Massu raconte la guerre avec la précision d’un officier de terrain et l’attachement sans fard d’un homme qui a servi son chef avec dévotion.
Massu ne prétend pas à l’objectivité de l’historien ; il revendique un regard partial, celui d’un soldat pour qui Leclerc incarne un idéal de commandement. C’est précisément ce parti pris qui donne aux pages sur le Fezzan leur force : on y mesure ce que signifie faire la guerre dans le Sahara avec un armement de fortune et des véhicules civils bricolés, au sein d’une troupe hétéroclite que seule la confiance en Leclerc tient ensemble. La mort du lieutenant-colonel Colonna d’Ornano lors du raid sur Mourzouk en janvier 1941 — premier tué au combat de la France libre en Afrique — est relatée avec la sobriété d’un soldat qui sait que d’autres suivront. L’Indochine occupe les derniers chapitres, et non les moindres : Massu y montre un Leclerc soucieux de faire taire les armes, en opposition frontale avec l’amiral Thierry d’Argenlieu — haut-commissaire de France en Indochine, partisan d’une reprise en main militaire du territoire.
2. Leclerc, maréchal de France (Jean Compagnon, 1994)

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Jean Compagnon a d’abord été élève de Leclerc à Saint-Cyr en 1935-1936, avant de servir sous ses ordres à la 2ᵉ DB puis en Indochine. Son livre est donc, comme celui de Massu, un témoignage de première main — mais d’une nature différente. Devenu général de corps d’armée après la guerre, Compagnon a mené un véritable travail d’historien : dépouillement d’archives, interrogation systématique des témoins survivants, recoupement avec ses propres notes et agendas de l’époque. Publiée pour le cinquantenaire de la Libération, cette biographie de plus de six cents pages retrace avec une rigueur méthodique l’ensemble du parcours de Leclerc, de sa jeunesse picarde à sa mort en Algérie.
Compagnon a vécu les événements qu’il rapporte — ses chars sont entrés les premiers dans Strasbourg le 23 novembre 1944 —, et pourtant il s’impose une discipline constante de recoupement et de vérification. Le portrait qui en ressort est celui d’un chef autoritaire et lucide, d’une loyauté sans faille envers de Gaulle, mais capable de s’opposer à lui sur la question indochinoise. Compagnon ne dissimule ni les frictions entre officiers au sein de la 2ᵉ DB — rivalités de commandement, désaccords tactiques — ni les questions restées sans réponse autour de la mort de Leclerc. Un livre de référence, aussi solide par ce que son auteur a vu que par ce qu’il a reconstitué dans les archives.
3. Leclerc (Jean-Christophe Notin, 2005)

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Avec cette biographie de 620 pages, Jean-Christophe Notin reprend le dossier à zéro — ou presque. Ingénieur de formation et passionné d’histoire militaire, il a fouillé des fonds d’archives français, britanniques, américains et allemands, dont certains n’avaient jamais été consultés. L’ouvrage renouvelle en profondeur la connaissance de Leclerc, en particulier sur trois points : ses rapports souvent conflictuels avec l’état-major et de Gaulle lui-même ; son rôle en Indochine, où ses désaccords avec l’amiral d’Argenlieu prennent ici toute leur ampleur ; et surtout les circonstances de l’accident d’avion du 28 novembre 1947, qui a alimenté des décennies de spéculations.
Sur ce dernier point, Notin se fait enquêteur. Il retrouve des témoins, traque les pièces manquantes du dossier, reconstitue le parcours de l’appareil et met en lumière les incohérences du rapport officiel : absence de relevé de positions des corps, disparition des clichés du lieu du crash, analyse inexistante des débris. Il s’attaque aussi au mystère du « treizième corps » — l’avion ne transportait officiellement que douze passagers, mais un treizième cadavre a été retrouvé dans les décombres, sans que l’enquête officielle n’ait jamais fourni d’explication satisfaisante.
Le bouquin n’est pas exempt de défauts — la jeunesse et les années de formation de Leclerc sont expédiées en un seul chapitre, et les débuts de la guerre d’Indochine accusent un certain essoufflement —, mais ces réserves n’entament guère la solidité de l’ensemble. C’est la biographie qui, à ce jour, va le plus loin pour restituer Leclerc tel qu’il fut : un homme avec ses faiblesses, ses contradictions et ses doutes, plus intéressant que l’icône figée de la mémoire nationale.
4. Leclerc, patriote et rebelle (Christine Levisse-Touzé et Julien Toureille, 2017)

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Christine Levisse-Touzé a dirigé pendant plus de vingt-cinq ans le musée du général Leclerc et de la Libération de Paris. Julien Toureille a consacré sa thèse de doctorat à la mémoire et à l’histoire de Philippe de Hauteclocque. À eux deux, ils sont sans doute les meilleurs connaisseurs vivants de leur sujet. Ce grand format illustré, publié pour le soixante-dixième anniversaire de la mort de Leclerc, s’appuie sur des archives, photographies et films en partie inédits, dont certains proviennent directement de la famille de Hauteclocque.
Là où les biographies précédentes suivent la chronologie des batailles, cet ouvrage s’intéresse avant tout à la personnalité de Leclerc. Anticonformiste, rebelle, colérique, mais aussi fragile de santé et étonnamment moderne dans sa vision de la France et de son empire — on est loin de la figure lisse des cérémonies officielles. Les ordres du jour rédigés en Afrique, dans la solitude et la chaleur, révèlent par exemple un chef attentif au moral de ses troupes, conscient que ses soldats souffrent autant de l’éloignement de leurs familles que des conditions du terrain. L’abondance de cartes, de clichés d’époque et de documents reproduits est par ailleurs un vrai plus.
5. Écrits de combats (Philippe Leclerc de Hauteclocque, édition établie par Christine Levisse-Touzé et Julien Toureille, 2023)

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Leclerc n’a laissé ni mémoires ni brouillons d’autobiographie. Il est mort trop tôt et trop vite pour cela. Pourtant, comme le rappellent les éditeurs de ce volume, il n’est pas un homme de verbe, mais un homme d’écrits. Des milliers de lettres, rapports, ordres de mission, mémorandums, billets d’humeur et fragments de journaux de bord jalonnent son parcours, depuis la pacification du Maroc au début des années 1930 jusqu’à l’Indochine de l’après-guerre. Ce sont ces textes que Christine Levisse-Touzé et Julien Toureille ont réunis, annotés et mis en perspective pour la première fois, chez Sorbonne Université Presses.
On y découvre un homme qui pense par écrit, formule ses doutes, argumente ses désaccords avec la hiérarchie et consigne des jugements tranchés sur la politique française, l’avenir de l’Empire et la conduite des opérations. Les éditeurs ont puisé dans les collections privées de la famille de Hauteclocque, le fonds historique constitué par les anciens de la 2ᵉ DB, les Archives nationales, la Fondation Charles de Gaulle et le Service historique de la Défense. Quatre-vingts ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est Leclerc par lui-même qui apparaît — et l’homme, lu sans le filtre de la commémoration, se révèle plus complexe, plus politique et plus lucide que sa légende ne le laisse supposer.