Fidel Castro voit le jour en 1926 à Birán, dans l’est de Cuba, fils illégitime d’un petit propriétaire terrien espagnol et d’une jeune servante. Élevé chez les Jésuites, il étudie le droit à La Havane et s’y forge une éloquence qui deviendra plus tard son principal instrument politique. Le 26 juillet 1953, à 27 ans, il prend la tête d’une petite troupe d’environ cent trente hommes qui attaque la caserne Moncada, principal bastion militaire de l’est de l’île, pour tenter de déclencher un soulèvement contre Fulgencio Batista — ancien sergent devenu dictateur après un coup d’État en 1952, toléré par Washington et très proche de la mafia américaine qui a fait de La Havane son arrière-cour. L’opération tourne au désastre. Mais Castro, avocat de formation, retourne la situation : il fait de son procès une tribune politique. Condamné à quinze ans de prison, il en ressort figure nationale de l’opposition. Gracié par Batista en 1955 — un cadeau que ce dernier aura tout loisir de regretter —, il s’exile au Mexique, y prépare sa revanche et débarque à Cuba en décembre 1956 à bord du yacht Granma avec quatre-vingt-un compagnons, parmi lesquels un jeune médecin argentin du nom d’Ernesto Guevara, qu’on connaîtra bientôt sous le surnom de « Che ».
Après deux années de guérilla dans la Sierra Maestra (la chaîne de montagnes qui couvre le sud-est de l’île), Castro entre triomphalement à La Havane le 1ᵉʳ janvier 1959, le jour même où Batista s’enfuit en République dominicaine. Il a 32 ans et il dirigera Cuba pendant près d’un demi-siècle.
Les épisodes qui feront sa légende noire ou dorée s’enchaînent vite. Il nationalise les biens américains et rompt avec Washington. En avril 1961, la CIA envoie environ mille quatre cents exilés cubains débarquer à la baie des Cochons pour renverser le régime : ils sont battus en trois jours. Quelques semaines plus tard, Castro proclame publiquement son adhésion au marxisme-léninisme. Les Américains décrètent un embargo commercial total en février 1962 — il étrangle encore aujourd’hui l’économie de l’île. En octobre de la même année, des missiles nucléaires soviétiques sont découverts sur le sol cubain ; Kennedy impose un blocus naval et, pendant treize jours, le monde entier retient son souffle jusqu’à ce que Khrouchtchev accepte le retrait. À l’extérieur, Castro soutient les guérillas d’Amérique latine et envoie des dizaines de milliers de soldats appuyer les régimes alliés de Moscou en Angola puis en Éthiopie. À l’intérieur, un parti unique muselle toute dissidence.
En 2006, affaibli par la maladie, Castro passe le flambeau à son frère cadet Raúl. Il meurt le 25 novembre 2016 à La Havane, à 90 ans. Adulé comme héros des opprimés du tiers-monde ou honni comme tyran tropical, il demeure une figure que l’on n’aborde jamais sans parti pris. Voici huit livres pour s’y frotter sous différents angles, du plaidoyer du jeune révolutionnaire au récit de son enterrement, de la biographie grand public à l’étude universitaire.
1. L’Histoire m’acquittera (Fidel Castro, 1953)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le 16 octobre 1953, un jeune avocat de 27 ans pénètre dans la salle d’audience improvisée de l’Hôpital civil de Santiago de Cuba — on l’y juge séparément de ses camarades pour priver l’audience de tout retentissement public. Il sort de deux mois d’isolement carcéral, sans la moindre note. Il assure seul sa défense et parle pendant près de trois heures. Il convoque Thomas d’Aquin, Luther, Rousseau, Jean de Salisbury, Juan de Mariana — une généalogie savante du droit à renverser le tyran, que sa formation jésuite lui a mise en tête. Il dresse ensuite la liste de ce qu’il présente comme les six grands maux de Cuba : la terre (accaparée par une poignée de latifundiaires et par les compagnies sucrières américaines), l’industrialisation retardée, le logement insalubre, le chômage endémique, l’éducation quasi inexistante en zone rurale, la santé réservée aux villes. Le verdict tombera — quinze ans de prison — mais la phrase finale du plaidoyer est déjà entrée dans l’histoire : condenadme, no importa, la historia me absolverá (« condamnez-moi, peu importe, l’histoire m’acquittera »).
Texte fondateur de la révolution cubaine, ce plaidoyer a été reconstitué de mémoire par Castro dans sa prison de l’île des Pins, après la confiscation de la sténographie du procès par le régime. Il constitue à la fois un manifeste politique, un document juridique et un morceau de rhétorique classique à la sauce tropicale. On y découvre un Castro pas encore communiste, plutôt nourri du républicanisme de José Martí — poète et héros de l’indépendance cubaine contre l’Espagne, mort au combat en 1895, figure tutélaire de toute la vie politique de l’île — et de la pensée scolastique héritée des Jésuites. La traduction française parue aux éditions Le Temps des Cerises y ajoute, en seconde partie, un ensemble de lettres, plaidoiries et discours de la période 1952-1975 ; l’ensemble permet de suivre la mue du jeune démocrate radical en chef d’un État à parti unique.
Lire ce document quand on sait déjà ce qui viendra après — rupture totale avec Washington, alignement sur Moscou, exécutions expéditives des partisans de Batista dans la forteresse de La Cabaña en 1959 sous la présidence du Che, parti unique installé pour un demi-siècle — produit un léger vertige. Reste le meilleur point d’entrée dans le fidélisme originel : celui d’avant la prise du pouvoir, quand la promesse démocratique n’était pas encore escamotée.
2. Fidel Castro, une vie (Jean-Pierre Clerc, 2013)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Journaliste au Monde et fin connaisseur de l’Amérique latine, Jean-Pierre Clerc propose une biographie condensée, chronologique, qui couvre l’existence entière du Comandante — du gamin rebelle de Birán au vieillard en survêtement Adidas de ses dernières années. L’ouvrage ne promet pas la révélation fracassante : il offre une synthèse claire, solidement documentée, qui permet de comprendre comment le fils d’un soldat espagnol venu tenter sa chance à Cuba a fini par incarner, sur tous les continents, le symbole de la résistance à l’empire américain.
Clerc n’esquive pas les contradictions du bilan castriste. Il crédite le régime de l’alphabétisation massive (obtenue en quelques mois grâce à la grande campagne de 1961), de la médecine gratuite et d’une forme de fierté nationale retrouvée. Mais il rappelle aussi que le salaire moyen d’un Cubain au début des années 2010 avoisine les 18 euros par mois — l’un des plus bas de la planète — et que la voie des véritables réformes économiques n’a jamais été ouverte. Au lendemain du Comandante, Cuba reste figée dans une logique de guerre froide que le reste du monde a pourtant quittée depuis longtemps.
Voilà un très bon point de départ pour qui veut suivre la trajectoire complète sans s’attaquer à un pavé de sept cents pages. Les lecteur·ices déjà familier·es du sujet y trouveront moins d’inédit, mais la densité du propos en fait un livre de référence à garder sous la main.
3. Fidel Castro, l’éternel révolté (Pierre Vayssière, 2011)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Historien spécialiste de l’Amérique latine contemporaine, professeur émérite à l’université de Toulouse-II, Pierre Vayssière signe ici la première véritable biographie de Castro rédigée en France par un universitaire — c’est-à-dire une étude appuyée sur un travail d’archives et non sur des entretiens journalistiques. L’approche est d’emblée critique : loin du mythe que la gauche occidentale a longtemps entretenu, Vayssière voit dans le Líder máximo un éternel enfant rebelle de Birán, un fils illégitime en guerre perpétuelle contre toute figure d’autorité — sauf, bien sûr, la sienne propre une fois le pouvoir conquis.
L’historien reconstitue les étapes classiques (jeunesse, Moncada, Sierra Maestra, pouvoir absolu), mais son apport principal se trouve dans le bilan qu’il en tire. Il reconnaît les réussites du régime en matière d’éducation et de santé, mais les met en balance avec une économie ruinée, une société muselée par la police politique, un recul récent des conquêtes sociales, une montée des inégalités et une dépendance pathologique aux touristes et aux remesas — les transferts d’argent que les Cubains exilés à Miami envoient à leurs proches restés sur l’île, et qui constituent la première source de devises du pays. Le verdict est sévère, et assumé comme tel.
Moins romanesque que les biographies concurrentes, plus argumentée, cette étude a le mérite d’une rigueur d’historien : Vayssière ne cherche ni à encenser ni à démolir. À privilégier pour qui préfère l’approche académique au frisson du thriller politique — qui vient juste après.
4. Castro, l’infidèle (Serge Raffy, 2003)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Grand reporter au Nouvel Observateur, Serge Raffy a mené pendant des années une enquête qui donne un livre-fleuve de plus de sept cents pages, bâti sur des centaines d’entretiens et des sources de première main. Le résultat se lit comme un thriller politique tropical : amours clandestines, enfants cachés, liens précoces avec les services secrets soviétiques, coulisses de la crise des missiles, spéculations sur le rôle de La Havane dans l’assassinat de Kennedy, soupçons d’abandon délibéré du Che pendant sa guérilla bolivienne de 1967, implication trouble de Cuba dans la chute d’Allende au Chili en 1973, et enfin l’affaire Ochoa — l’exécution en 1989 du général Arnaldo Ochoa, héros de la guerre d’Angola, condamné à mort pour trafic de drogue dans un procès que beaucoup ont lu comme une purge destinée à éliminer un rival populaire. Raffy ne laisse rien dans l’ombre et revisite un demi-siècle de zones grises.
Le portrait qui s’en dégage est sans concession : un autocrate caméléon, mi-caudillo mi-stalinien des tropiques (caudillo désigne en espagnol le chef autoritaire à la poigne paternaliste, figure classique de l’histoire politique latino-américaine). Raffy décrit un Castro capable d’une habileté politique rare, mais animé par une paranoïa et une cruauté systématiques envers ses propres compagnons de combat. Il revient notamment sur la disparition jamais élucidée, en octobre 1959, du commandant Camilo Cienfuegos, héros très populaire de la révolution dont l’avion s’est évaporé par beau temps au-dessus de la mer — thèse officielle de l’accident, soupçons persistants d’élimination politique — et sur les purges internes qui ont fait le vide autour du Líder máximo. Les lecteurs proches du régime cubain ont reproché au livre son parti pris anticastriste ; les autres ont salué l’ampleur du travail d’enquête et la capacité à faire parler des témoins jusque-là silencieux.
Le bouquin a ses longueurs et quelques effets de manche, mais il reste une référence incontournable pour qui veut voir Castro sans auréole révolutionnaire. Mieux vaut prévoir quelques soirées tranquilles : on n’en sort pas en une après-midi.
5. Fidel Castro : Biographie à deux voix (Ignacio Ramonet, 2007)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Publié d’abord à Cuba sous le titre Cien horas con Fidel (Cent heures avec Fidel), ce pavé de près de sept cents pages est le résultat de longues semaines d’entretiens entre le Comandante en fin de règne et Ignacio Ramonet — journaliste, sociologue, directeur du Monde diplomatique pendant près de vingt ans et figure de l’altermondialisme. Castro y revient sur tout : son enfance, sa formation jésuite, sa rencontre avec le Che, la Sierra Maestra, la crise des missiles, ses relations avec Khrouchtchev, Mitterrand, le commandant Cousteau, Jean-Paul II, Hugo Chávez… un véritable testament politique livré au terme d’un demi-siècle de pouvoir.
La valeur documentaire du livre est indéniable : c’est à ce jour l’entretien le plus fourni que Castro ait jamais accordé, et l’on y saisit de l’intérieur la logique et la rhétorique du personnage. Le bémol, souvent relevé par la critique francophone à la parution, tient à la faible distance prise par Ramonet vis-à-vis de son illustre interlocuteur : les sujets qui fâchent — prisonniers politiques, peine de mort appliquée en 2003 aux auteurs du détournement d’un bateau, arrestation la même année de soixante-quinze dissidents non violents lors de ce qu’on appellera la Primavera negra — sont bien évoqués, mais sans véritable contradiction. Un commentateur avait parlé, à l’époque, d’un exercice de cirage de bottes assez abouti.
Reste que le document vaut pour ce qu’il est : la parole patiemment compilée d’un des acteurs majeurs du XXᵉ siècle. À condition de le lire en parallèle d’un ouvrage plus distancié, il constitue une source de premier ordre.
6. La vie cachée de Fidel Castro (Juan Reinaldo Sánchez et Axel Gyldén, 2014)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Le lieutenant-colonel Juan Reinaldo Sánchez a assuré la protection rapprochée de Fidel Castro pendant dix-sept ans, de 1977 à 1994. Quand il finit par demander sa mise à la retraite, Castro prend la chose pour une trahison personnelle. Disgrâce, deux ans de prison, dix tentatives d’évasion ratées, et enfin la Floride en 2008. Avec l’aide d’Axel Gyldén, grand reporter à L’Express, il livre un témoignage de l’intérieur sur l’homme privé, celui que personne n’est censé voir : l’île secrète de Cayo Piedra où le Comandante pratique la chasse sous-marine depuis son yacht Aquarama II, une fortune personnelle colossale accumulée via un réseau de comptes opaques, neuf enfants nés de cinq unions différentes, des rituels maniaques autour des déplacements, un goûteur pour chaque repas, des donneurs de sang de groupe compatible tenus en permanence à disposition.
Le volet politique est tout aussi dense : entraînement clandestin, dans un village fantôme caché en province, des guérillas latino-américaines et d’autres mouvements armés, coopération opérationnelle avec l’ETA basque, coulisses des interventions cubaines en Angola et au Nicaragua, échanges surréalistes avec Kadhafi et Kim Il-sung, liens troubles avec les cartels colombiens de la cocaïne dans les années 1980 — précisément ce qui servira de prétexte, en 1989, au procès et à l’exécution du général Ochoa, que Sánchez présente comme une purge pour étouffer l’affaire avant qu’elle ne remonte jusqu’au sommet. L’auteur donne ici le point de vue d’un fidèle dévoué qui finit par voir derrière le décor et en tire des conclusions amères.
On reprochera au livre, comme à tout témoignage d’ancien intime, la subjectivité de son auteur et l’absence de contradicteur. Les défenseurs du régime l’ont violemment dénoncé comme un tissu de diffamations téléguidé depuis Miami. Les autres y verront une pièce irremplaçable à verser au dossier Castro : elle apporte ce que les biographies officielles ne pouvaient pas dire. À prendre pour ce que c’est : un témoignage, pas une sentence.
7. Cuba, une révolution (Vincent Bloch, 2016)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Issu d’une thèse de doctorat récompensée par le prix Raymond-Aron et le prix de la meilleure thèse de l’EHESS, cet ouvrage du sociologue Vincent Bloch est le plus ardu de cette sélection, et probablement aussi le plus précieux pour comprendre en profondeur comment le régime castriste s’est installé et pourquoi il a tenu si longtemps. Chercheur associé au CESPRA, formé à l’anthropologie comme à la philosophie politique, Bloch refuse les deux grandes lectures qui ont longtemps dominé le sujet : d’un côté, celle des anticastristes, pour qui Castro aurait toujours été un « cryptocommuniste » qui cachait son jeu afin de conquérir le pouvoir ; de l’autre, celle selon laquelle l’île se serait alignée sur l’URSS uniquement sous la contrainte du blocus américain. Ni l’une ni l’autre ne résiste à l’examen des sources.
L’enquête couvre la période 1952-1989 et replace le régime dans la longue histoire politique de l’île : nationalisme anti-espagnol hérité de Martí, populismes latino-américains du milieu du siècle, expériences totalitaires européennes auxquelles le castrisme emprunte certains mécanismes de contrôle social. Bloch décrit ensuite avec précision l’agencement du pouvoir : épurations des adversaires, démonstrations de force, distribution des postes et des avantages matériels en échange de loyauté politique, encadrement des étudiants et des syndicats, repli des familles sur la sphère privée pour échapper à la pression idéologique. Autant de logiques concurrentes dont le croisement produit, peu à peu, le mode de vie cubain si particulier : adhésion officielle, débrouille silencieuse, résignation fataliste.
Le livre n’est pas un page-turner destiné au lecteur·ice pressé·e : c’est un travail universitaire dense, dont la lecture demande un minimum de familiarité avec le vocabulaire des sciences sociales. Mais pour qui veut sortir des lectures polémiques et saisir ce qu’a été réellement le castrisme en tant que système, c’est aujourd’hui la référence en langue française.
8. Le dernier cortège de Fidel Castro (Matthias Fekl, 2023)

Disponible sur Amazon Disponible à la Fnac
Avocat, secrétaire d’État au Commerce extérieur puis ministre de l’Intérieur à la fin du quinquennat de François Hollande, Matthias Fekl se mue ici en biographe-essayiste. Voilà un livre qu’on n’attendait pas forcément de lui. L’idée de départ est astucieuse. Le 25 novembre 2016, à la mort du Comandante, son cortège funèbre quitte La Havane en direction de l’Oriente, pour refaire en sens inverse le trajet exact de la marche triomphale qui, en janvier 1959, avait conduit les barbudos — ces guérilleros barbus de la Sierra Maestra — de Santiago jusqu’à la capitale. Fekl fait de ce trajet post-mortem un fil chronologique à rebours : chaque ville traversée par le cercueil fait surgir un épisode de la vie de Castro. Le cortège passe par Santa Clara ? L’auteur raconte la prise décisive de la ville par le Che en décembre 1958, qui provoqua la fuite de Batista. Il longe la baie des Cochons ? On revient sur le désastre de la CIA d’avril 1961. Et ainsi de suite.
Le procédé permet de dérouler l’ensemble de la trajectoire sans céder à la linéarité habituelle du genre biographique : le fils rebelle de Birán, l’étudiant jésuite, l’avocat révolté, le guérillero, le chef d’État autoritaire, le vieux sage écologiste avant l’heure, le dernier « monstre sacré » de la politique internationale. La construction, originale, tient la distance sur près de trois cents pages sans jamais sacrifier la rigueur historique. L’auteur sait se faire nuancé : il ne tait rien de la répression ni du parti unique, mais refuse aussi la caricature anticastriste facile. C’est probablement le livre le plus accessible pour qui veut faire le tour de la question après la mort de Castro, avec un vrai recul et une vraie qualité d’écriture.