En mai 1892, dans la Silésie prussienne — région d’Europe centrale aujourd’hui partagée entre la Pologne, la République tchèque et l’Allemagne —, naît Manfred von Richthofen. Issu d’une lignée d’officiers, il suit la voie tracée par ses pères : cadet à onze ans, officier à vingt dans un régiment d’uhlans (ces cavaliers de lance qui font la fierté de l’armée prussienne), il part à la guerre en août 1914 la tête pleine de rêves de charges héroïques. Mais la cavalerie devient vite inutile face aux mitrailleuses, aux barbelés et aux tranchées : charger une ligne de feu moderne, c’est se faire faucher avant d’arriver. Les uhlans se retrouvent relégués à la messagerie et à la reconnaissance, et le jeune baron comprend que la gloire ne se trouve plus au ras du sol.
Il rejoint l’aviation en 1915, d’abord comme observateur — assis à l’arrière de l’appareil pour repérer les positions ennemies —, puis comme pilote de chasse l’année suivante. Sa première victoire homologuée tombe en septembre 1916. En quelques mois, il prend la tête de la Jasta 11, une escadrille de chasse, puis du Jagdgeschwader 1, première escadre allemande à regrouper plusieurs escadrilles sous un même commandement, surnommée « le cirque volant » parce qu’elle se déplace d’un secteur à l’autre dans des wagons peints aux couleurs vives. Richthofen fait peindre ses propres appareils — d’abord un Albatros, puis le célèbre Fokker triplan — en rouge vif, pour être identifié par ses hommes dans la mêlée aérienne et, accessoirement, frapper la psyché des adversaires. Les Alliés le baptisent rapidement « Baron rouge », « Petit Rouge » ou « Diable rouge ». Le 21 avril 1918, il est abattu dans la Somme à vingt-cinq ans, avec quatre-vingts victoires homologuées — les circonstances exactes du tir fatal restent discutées (tir d’un pilote canadien ? d’un mitrailleur australien au sol ?). Les Britanniques, ses adversaires, lui offrent des funérailles militaires dignes d’un officier général : entre pilotes de chasse des deux camps, le respect de l’adversaire tient encore, alors que la guerre au sol est devenue une boucherie industrielle et anonyme.
Un siècle plus tard, sa silhouette n’a pas quitté la culture populaire : Snoopy affronte éternellement un Baron rouge invisible depuis le toit de sa niche, plusieurs films lui sont consacrés (dont Le Baron rouge de Nikolai Müllerschön, en 2008), et les romans qui le mettent en scène se comptent par dizaines. Il reste le pilote de chasse le plus célèbre de la Première Guerre mondiale. Voici trois lectures pour remonter à la source.
1. La Légende du baron rouge (Stéphane Koechlin, 2009)

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Stéphane Koechlin, journaliste et critique musical de formation — il a plutôt roulé sa bosse du côté du jazz et du rock, avec plusieurs biographies à son actif —, se penche ici sur une autre passion, plus ancienne : celle que le Baron rouge suscite chez lui depuis l’enfance. Paru chez Fayard en 2009, repris en poche chez Points, le livre assume d’emblée sa nature : un récit, pas un traité historique. Il se déploie comme un roman d’aventures, avec un soin particulier apporté aux paysages, aux sensations du pilote et aux basculements qu’il traverse.
Le récit suit Richthofen depuis les chasses en forêt de Silésie jusqu’au ciel de la Somme. Koechlin insiste sur le passage entre deux mondes : celui des uhlans à cheval, qui partent encore à la guerre avec des rêves de charges au sabre, et celui des tranchées boueuses dans lesquelles ces rêves se dissolvent en quelques semaines. Le ciel devient alors le dernier espace où les valeurs de l’aristocratie prussienne peuvent encore s’exprimer : duels individuels, adversaires salués avant ou après le combat, blasons peints sur les carlingues.
Le choix du registre fait débat. Beaucoup de lecteurs y trouvent un récit enlevé, facile d’accès ; d’autres reprochent à Koechlin d’adhérer d’un peu trop près au point de vue de son héros, sans vraiment questionner le mythe qu’il raconte. À réserver à qui cherche une première approche imagée du personnage, avant d’ouvrir des livres plus rigoureux.
2. Les mémoires du célèbre Baron Rouge (Manfred von Richthofen, trad. Gérard de Rubbel, 2016)

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En 1917, à vingt-cinq ans, Richthofen dicte ses mémoires à la demande de l’état-major allemand — un rédacteur maison chez l’éditeur Ullstein remet ensuite le texte en forme. Intitulé Der rote Kampfflieger (littéralement Le Pilote de combat rouge), le livre sort dès octobre 1917. L’objectif est clair : donner à un pays épuisé par trois ans de guerre un héros national à qui se raccrocher. Parue chez Jourdan en 2013 sous le titre Le Baron Rouge, mémoires puis reprise par les éditions Pixl en 2016 sous le titre actuel, la traduction française de Gérard de Rubbel rend le texte accessible au lecteur francophone — avec toutes les précautions d’usage, on va y venir.
Le récit retrace son parcours à la première personne : l’enfance en Silésie, les chasses au sanglier en famille, l’école militaire, la cavalerie, le passage à l’aviation et la rencontre décisive, en 1915, avec Oswald Boelcke — le grand théoricien allemand du combat aérien, dont les huit règles sont toujours enseignées aux pilotes de chasse aujourd’hui —, puis les duels et la formation de sa propre escadrille. Le ton est direct, presque sec, scandé par l’énumération des victoires. Les adversaires sont traités avec respect ; la guerre aérienne se présente comme une chasse sportive entre gentlemen. Peu de psychologie, peu de doute — en tout cas peu qui transparaisse : Richthofen en 1917 n’a guère le loisir du désarroi, ni l’envie de le dire.
Il faut savoir ce qu’on lit. Le manuscrit original n’a pas survécu, et les historiens (notamment allemands) ont établi trois choses : journaliste maison chez Ullstein, Erich von Salzmann a réécrit une partie du texte ; le bureau de presse impérial a relu et censuré le résultat ; et la publication tout entière est une opération de propagande pilotée par l’armée. Ces « mémoires » forment donc un document double : fragment d’autobiographie réelle et pièce de communication de guerre. Rien qui les disqualifie — bien des passages respirent le vécu du pilote — mais tout invite à les lire avec un filtre critique. Pour qui veut entendre la voix (même partiellement reconstituée) du personnage lui-même, c’est un passage obligé.
3. Baron rouge et Cigogne blanche : Manfred von Richthofen et René Fonck (Patrick de Gmeline, 2011)

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Historien militaire français prolifique, plusieurs prix de l’Académie française, une quarantaine de titres à son compteur, Patrick de Gmeline prend ici un parti original : placer côte à côte le Baron rouge et son équivalent français, René Fonck. L’as des as tricolore a pourtant un palmarès supérieur (75 victoires officiellement homologuées, sans doute près de 120 selon ses propres décomptes), mais presque personne ne le connaît aujourd’hui, pour trois raisons : il a survécu à la guerre, donc pas de mort spectaculaire pour le hisser au rang d’icône ; il est fils d’ouvrier lorrain, sans le halo aristocratique qui a servi Richthofen ; et son parcours d’après-guerre, compliqué par des fréquentations politiques douteuses dans les années 1930 et 1940, a brouillé sa mémoire. Préfacé par le général d’armée aérienne Stéphane Abrial, le livre déploie sur 516 pages et seize chapitres une biographie croisée, avec pour modèle revendiqué les Vies parallèles de Plutarque, dans lesquelles l’historien grec appariait une vie grecque à une vie romaine pour mettre leurs caractères en relief.
Tout oppose les deux pilotes : l’aristocrate prussien et le fils d’un ouvrier forestier, le Fokker triplan rouge de Richthofen et le Spad à cigogne blanche de Fonck (emblème de l’escadrille française SPA 3, dite « des Cigognes »), le héros foudroyé en plein vol à vingt-cinq ans et le rescapé qui mourra dans un relatif anonymat en 1953. Mais beaucoup les rapproche aussi : l’instinct du chasseur, une lecture très fine du combat aérien (où et quand attaquer, à quelle distance ouvrir le feu), une discipline dans l’économie des munitions — tirer peu mais juste —, le respect de l’adversaire. Le livre a donc une fonction supplémentaire, explicitement assumée par l’auteur : rendre à Fonck la place publique que l’histoire de France ne lui a jamais accordée.
La critique a salué, à juste titre, le travail d’archives : sources allemandes et françaises, bibliographie nourrie, index, cartes d’opérations. Les réserves portent ailleurs : le volume est long, parfois bavard, et l’auteur se met volontiers en scène dans sa propre préface — ce qui peut agacer. Ces réserves mises à part, pour qui veut sortir Richthofen de son statut d’icône et le voir sur le même plan qu’un autre pilote d’exception, dans les mêmes conditions techniques et tactiques, ce livre est probablement le meilleur candidat en français.