L’expression « routes de la soie » désigne moins un chemin unique qu’un vaste réseau de pistes terrestres et de voies maritimes qui relient, pendant près de deux millénaires, la Chine aux rives de la Méditerranée. De Chang’an, capitale chinoise des dynasties Han et Tang, à Antioche, port romain devenu ville turque, via les oasis du désert du Taklamakan, les hauts cols du Pamir, les coupoles de Samarcande et les caravansérails iraniens, ces routes voient circuler la soie, le jade, les épices et le papier. Elles diffusent aussi des techniques (la sériciculture vers l’ouest, le verre soufflé vers l’est), des langues (le persan, le sogdien comme langue de commerce) et des religions : le bouddhisme part de l’Inde et atteint la Chine au IIe siècle ; le christianisme nestorien, banni de l’Empire byzantin au Ve siècle, gagne la Perse puis Xi’an ; le manichéisme, né en Iran au IIIe siècle, survit en Asie centrale jusqu’au IXe siècle ; l’islam s’impose à l’ouest dès le VIIe siècle, puis pénètre la Chine.
L’expression elle-même est récente : c’est le géographe allemand Ferdinand von Richthofen qui forge le terme Seidenstraße en 1877 pour désigner ces réseaux d’échanges. Depuis, son usage déborde largement la sphère savante, jusqu’au projet contemporain des « nouvelles routes de la soie » lancé par Pékin en 2013 — vaste plan d’investissement dans les infrastructures eurasiatiques (ports, voies ferrées, gazoducs) qui a fait du terme un slogan central de la diplomatie chinoise.
Pour qui veut aborder le sujet, l’offre éditoriale est abondante mais inégale. Les huit titres présentés ici sont classés selon une logique de progression : on commence par les deux grandes synthèses qui couvrent l’ensemble (Frankopan, Boulnois) ; on resserre ensuite la focale sur l’Antiquité (Robert) puis sur l’âge d’or médiéval, du IVe au IXe siècle (La Vaissière) ; viennent alors deux entrées thématiques — les religions (Foltz) puis les peuples, cultures et paysages (Whitfield) ; on conclut sur deux récits de voyage contemporains (Ollivier, Thubron) qui rendent compte de ce qu’il reste, ou ne reste plus, de ces itinéraires aujourd’hui.
1. Les Routes de la soie : L’histoire du cœur du monde (Peter Frankopan, 2017)

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Historien à Oxford, spécialiste de Byzance, Peter Frankopan signe une histoire mondiale recentrée sur l’espace qui s’étend des rives orientales de la Méditerranée à l’Himalaya. Son pari : raconter deux mille cinq cents ans d’histoire en partant du principe que l’épicentre du monde n’a jamais cessé de se trouver entre Bagdad, Boukhara, Samarcande et la Chine — et que le rôle longtemps prêté à la Grèce, à Rome et à l’Europe relève largement d’une illusion d’optique occidentale. Le livre se déroule en vingt-cinq chapitres qui sont autant de « routes » thématiques : route de la foi (la diffusion des grandes religions), route de la concorde (l’islam médiéval qui unifie politiquement la zone du VIIe au XIe siècle), route du génocide (la Shoah lue depuis l’Est européen), route de l’or noir (le pétrole iranien et irakien au XXe siècle), route américaine de la soie (les guerres du Golfe et l’hégémonie américaine sur la région après 1990).
L’ambition est la principale qualité du livre, et aussi sa principale fragilité. L’amplitude est telle qu’on passe d’Alexandre le Grand à Xi Jinping, et certains pans paraissent escamotés : le bouddhisme et sa diffusion en Asie n’occupent que quelques pages, et le fonctionnement concret des caravanes — qui les compose, comment elles s’organisent, qui les finance — n’est presque pas abordé. Les chapitres qui couvrent les XIXe et XXe siècles sont les plus solides : le « Grand Jeu » (rivalité entre Londres et Saint-Pétersbourg pour le contrôle de l’Asie centrale au XIXe siècle), la mainmise occidentale sur le pétrole iranien et irakien, les guerres du Golfe. Plus rapides, les sections sur les périodes anciennes fonctionnent comme une vaste fresque plus que comme une histoire fine des routes elles-mêmes.
À condition de ne pas y chercher une description précise des itinéraires caravaniers ni une histoire technique de la soie, ce livre s’impose comme la meilleure introduction au sujet pour qui veut comprendre pourquoi cette région compte, hier comme aujourd’hui. Salué dans la presse internationale (The Economist, Sunday Times, New York Review of Books), il reste à ce jour la référence grand public sur le sujet.
2. La Route de la Soie : Dieux, guerriers et marchands (Luce Boulnois, 2010)

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Diplômée de Langues O’ (l’actuel INALCO) en chinois et en russe — ce qui lui ouvre tant les sources chinoises anciennes que la littérature soviétique sur l’Asie centrale —, ingénieure au CNRS, Luce Boulnois (1931-2009) consacre l’essentiel de sa carrière aux échanges entre la Chine, l’Inde et l’Asie centrale par-dessus l’Himalaya. Publié pour la première fois en 1963 et réédité plusieurs fois jusqu’à sa mort, son livre fait depuis longtemps figure de référence en langue française. Ultime version revue par l’autrice elle-même, l’édition Olizane de 2010 intègre un chapitre entièrement réécrit sur la situation contemporaine de la zone, après la chute de l’URSS et l’ouverture progressive de l’Asie centrale aux chercheurs occidentaux.
L’ouvrage couvre près de deux millénaires d’histoire, de l’Antiquité à nos jours, avec une attention soutenue aux échanges réels — quelles marchandises, par quels chemins, entre quels peuples — et aux questions classiques que l’on se pose sur ces routes. Comment les Romains ont-ils connu les Sères, ce peuple lointain qu’ils identifient à la source de la soie sans bien savoir où le situer ? Comment la Chine a-t-elle gardé pendant des siècles le secret de la sériciculture, c’est-à-dire de l’élevage des vers à soie et du dévidage des cocons ? Marco Polo a-t-il vraiment vu ce qu’il prétend avoir vu, ou son récit est-il une compilation de témoignages de seconde main ? Boulnois répond à ces questions avec rigueur et intègre les apports récents de l’archéologie centre-asiatique. Cartes, index et bibliographie fournie en font à la fois un ouvrage savant et un instrument de travail.
C’est, en français, la synthèse de référence sur le sujet : précise, mesurée, et plus accessible qu’on ne s’y attendrait pour près de six cents pages. À privilégier comme deuxième lecture après Frankopan, pour gagner en précision sur les routes elles-mêmes et sur le détail des échanges.
3. De Rome à la Chine. Sur les routes de la Soie au temps des Césars (Jean-Noël Robert, 2014)

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Latiniste et historien de Rome, Jean-Noël Robert prend pour objet un épisode précis : l’arrivée à la cour des Han, en l’an 166 de notre ère, d’une « ambassade » qui se réclame de l’empereur romain — vraisemblablement Marc Aurèle, identifié dans les annales chinoises sous le nom d’« An-Tun ». L’événement est attesté par les sources chinoises et reste pourtant largement méconnu du grand public occidental. À partir de ce point d’arrivée, le livre remonte le fil : que savent les Romains de la Chine ? Que savent les Chinois de Rome ? Quels intermédiaires — Parthes en Iran, marchands indiens, Sogdiens d’Asie centrale — assurent la circulation des marchandises et des informations entre les deux extrémités du monde alors connu ?
Le parcours se déploie sur deux axes complémentaires. Côté terrestre, l’auteur suit les pistes qui, d’Antioche et d’Alexandrie, gagnent la Bactriane (l’actuel nord de l’Afghanistan), la Sérique (le nom romain du pays de la soie, c’est-à-dire la Chine) et les confins chinois. Côté maritime, il retrace l’itinéraire moins connu qui, par la mer Rouge, le golfe Persique et le golfe du Bengale, mène jusqu’aux côtes d’Annam (le Viêt Nam actuel). On y trouve une bonne synthèse sur les acteurs du commerce, sur la valeur réelle de la soie à Rome (dénoncée comme un luxe ruineux par les moralistes du temps, qui voyaient l’or romain partir vers l’Orient sans contrepartie tangible), sur l’image fantasmée que chaque empire se fait de l’autre, et un appendice utile sur la légende des légionnaires de Crassus — soldats romains capturés par les Parthes après la défaite de Carrhes en 53 avant notre ère, et dont certains auraient terminé leur vie comme mercenaires aux confins de la Chine. Légende séduisante, conclusion prudente.
Paru pour la première fois en 1993 et réédité en 2014 dans une version revue et augmentée, le livre est devenu un classique de la collection « Realia » des Belles Lettres. Quelques recensions reprochent à l’ensemble un côté parfois descriptif, voire « catalogue » sur les routes maritimes, et un appareil de notes peu fourni. Mais pour qui veut comprendre comment ces routes se sont mises en place dans l’Antiquité, et ce que les deux empires les plus puissants de leur temps savaient — ou imaginaient — l’un de l’autre, le détour est précieux.
4. Asie centrale 300-850. Des routes et des royaumes (Étienne de La Vaissière, 2024)

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Directeur d’études à l’EHESS, Étienne de La Vaissière est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des sociétés centre-asiatiques médiévales. Vingt années de recherches — fouilles en Ouzbékistan, en Afghanistan, en Mongolie, Histoire des marchands sogdiens (2002), travaux sur l’islamisation de l’Asie centrale — débouchent sur cette somme de plus de six cents pages, parue aux Belles Lettres en 2024 et immédiatement saluée par la critique savante comme l’ouvrage qui manquait sur la période. Le titre, Des routes et des royaumes, reprend volontairement le nom des grands traités géographiques arabes et persans des IXe et Xe siècles, qui décrivent à la fois les itinéraires commerciaux et les pouvoirs politiques rencontrés en chemin.
La période choisie n’est pas anodine : du IVe au IXe siècle, l’Asie centrale connaît son apogée comme cœur des échanges eurasiatiques, mille ans avant l’expansion européenne. Tout y passe — caravanes sogdiennes (les Sogdiens, peuple de langue iranienne installé dans l’actuel Ouzbékistan, dominent alors le commerce caravanier de la Chine à Byzance), conquérants huns puis turcs venus de la steppe, moines bouddhistes en route vers l’Inde, scribes manichéens (le manichéisme, religion née en Iran au IIIe siècle, survit plus longtemps en Asie centrale qu’à l’ouest où Rome puis Byzance le pourchassent), armées arabes après la conquête omeyyade de la Transoxiane au début du VIIIe siècle. L’auteur croise les sources arabes, chinoises, iraniennes et turques avec les apports les plus récents de l’archéologie. Les thèmes ratissent large : histoire du climat, démographie, irrigation, art bouddhique, naissance du persan moderne, économie, organisation de l’État, première vague d’islamisation.
Reste un livre dense, parfois exigeant, mais étonnamment lisible pour son ampleur. Cartes, illustrations et chronologie en facilitent la lecture, et un chapitre de « Coulisses » donne à voir l’atelier de l’historien : sources mobilisées, méthodes de datation, choix de reconstitution là où les documents manquent. C’est aujourd’hui la référence scientifique en français sur l’âge d’or médiéval de la zone, et le complément naturel d’une lecture plus généraliste.
5. Les religions de la Route de la soie. Les voies d’une mondialisation prémoderne (Richard Foltz, 2020)

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Historien de la culture iranienne, professeur à l’Université Concordia de Montréal, Richard Foltz publie ce livre en anglais en 1999 ; sa traduction française par Benoît Léger paraît en 2020. Devenu un classique du domaine, l’ouvrage est court (environ deux cent cinquante pages) et direct : il s’agit de retracer, religion par religion, comment les grandes religions eurasiatiques ont cheminé le long des pistes commerciales — le plus souvent dans les bagages des marchands eux-mêmes, premiers vecteurs des cultes étrangers avant que des missionnaires ne prennent le relais.
L’auteur consacre un chapitre à chaque grande tradition : zoroastrisme (la religion de l’Iran préislamique, fondée par Zarathoustra sur l’opposition d’un dieu du bien et d’un dieu du mal), bouddhisme, judaïsme des marchands radhanites (réseau de commerçants juifs actifs entre l’Europe carolingienne et la Chine au IXe siècle), christianisme nestorien (branche du christianisme bannie de l’Empire byzantin au Ve siècle pour son interprétation jugée hérétique de la nature du Christ, et qui se déploie ensuite en Perse, en Asie centrale et jusqu’en Chine où elle est attestée dès le VIIe siècle), manichéisme, islam dans ses variantes ismaéliennes et soufies. Foltz s’attache surtout aux interactions concrètes : iconographies grecques qui s’invitent dans le bouddhisme du Gandhara (région à cheval sur l’actuel nord du Pakistan et l’est de l’Afghanistan, où l’art bouddhique adopte les drapés et les visages hellénistiques après les conquêtes d’Alexandre), Khazars (peuple turc de la basse Volga) dont l’élite adopte le judaïsme au VIIIe siècle, divergences entre les Hui (musulmans sinophones) et les Ouïghours (musulmans turcophones du Xinjiang) dans l’islamisation de la Chine, survie du manichéisme en Asie centrale alors qu’il a disparu partout ailleurs.
C’est sans doute le livre le plus efficace pour saisir la dimension religieuse de la mondialisation prémoderne, sans technicité excessive et sans se perdre dans les querelles d’école. Peter Frankopan et Valerie Hansen, deux références majeures du domaine, en ont salué la qualité. À lire après les grandes synthèses chronologiques pour donner une épaisseur supplémentaire aux échanges de croyances dans la longue durée.
6. Sur les routes de la soie. Peuples, cultures, paysages (Susan Whitfield, 2019)

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Susan Whitfield a longtemps dirigé l’International Dunhuang Project, programme hébergé par la British Library qui rend accessibles, sous forme numérique, plusieurs dizaines de milliers de manuscrits, peintures et objets retrouvés à Dunhuang — oasis du Gansu chinois où, en 1900, un moine taoïste a découvert dans une grotte murée des dizaines de milliers de documents en une vingtaine de langues, témoignages directs de la vie sur la route de la soie au premier millénaire. Paru chez Flammarion en 2019, cet ouvrage collectif de près de cinq cents pages réunit les contributions d’une quarantaine de spécialistes internationaux. Le parti pris éditorial est singulier : au lieu d’un récit historique linéaire, le livre est organisé par grands milieux — la steppe, les montagnes et les hauts plateaux, les rivières et les plaines, les déserts et les oasis, les mers. Chaque section associe cartes, essais thématiques, présentations d’objets emblématiques et études archéologiques.
Whitfield ouvre son livre par une mise au point salutaire : il n’existe pas, à proprement parler, une route de la soie. Le terme désigne plutôt un vaste système d’interactions afro-eurasiatiques actif d’environ 200 avant notre ère à 1400 de notre ère. Sur cette base, l’ouvrage donne à voir la diversité matérielle et culturelle des sociétés concernées : un manteau d’enfant brodé qui révèle des influences croisées entre la steppe et l’Iran, une pièce de monnaie qui circule à mille kilomètres de son lieu de frappe, un manuscrit chrétien nestorien retrouvé en Chine — autant d’objets qui matérialisent, plus efficacement qu’un long discours, la circulation effective des biens et des idées.
Le résultat est un livre généreusement illustré, écrit par des spécialistes mais conçu pour le grand public, qui fonctionne comme un complément visuel et thématique des grandes synthèses historiques. Format un peu encombrant, prix élevé : ce n’est pas le compagnon de métro idéal. Mais c’est probablement le plus bel ouvrage disponible en français sur la question, et un excellent moyen de donner de la consistance à des sociétés qui peuvent paraître lointaines.
7. Longue marche (Bernard Ollivier, 2000)

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Journaliste à la retraite et veuf, Bernard Ollivier décide en 1999 de rallier Istanbul à Xi’an à pied, seul, sac au dos. Le périple s’étalera finalement sur quatre étés, de 1999 à 2002, pour une distance d’environ douze mille kilomètres le long des anciennes pistes caravanières. Le récit paraît en trois volumes chez Phébus à partir de 2000, dont Longue marche (tome 1, Traverser l’Anatolie) inaugure la série. Le livre obtient le prix Joseph-Kessel en 2001 et devient un succès de librairie inattendu.
Ce premier volume couvre le départ d’Istanbul, la traversée du plateau anatolien, les hauts cols du Kurdistan turc, et s’arrête net aux portes de l’Iran : une amibiase carabinée — infection intestinale parasitaire fréquente chez les voyageurs au long cours — force l’auteur à un rapatriement sanitaire. L’intérêt du livre tient moins à la performance physique, qu’Ollivier mentionne à peine, qu’à la qualité des rencontres et à la lecture sociale qu’elles permettent : hospitalité villageoise, méfiance des autorités locales, conditions de vie des populations rurales kurdes et turques, agressivité des chiens kangals (race de berger anatolien dressée à protéger les troupeaux contre les loups, et donc redoutable pour un piéton solitaire), brutalité des chauffeurs routiers face à un Occidental hors circuit touristique.
C’est le récit de voyage français de référence sur la route de la soie contemporaine, doublé d’un témoignage sur ce qu’impose la marche solitaire au long cours : usure du corps, exposition à l’inconnu, dépendance permanente à l’hospitalité d’étrangers. Les deux volumes suivants — Vers Samarcande et Le Vent des steppes — prolongent l’aventure jusqu’en Chine. Ollivier a par ailleurs fondé l’association Seuil, qui propose à des adolescents en grande difficulté de longues marches encadrées comme alternative à l’incarcération.
8. L’ombre de la route de la Soie (Colin Thubron, 2008)

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Colin Thubron, né en 1939, est l’un des grands écrivains-voyageurs britanniques contemporains. Sinophone et russophone, il a passé l’essentiel de sa vie à arpenter l’Asie. L’ombre de la route de la Soie, paru en anglais en 2006 et traduit en français en 2008 chez Hoëbeke, retrace huit mois de voyage effectués en 2003 et 2004. Thubron prend la route en sens inverse de la convention occidentale : il part de Xi’an, où le mausolée de l’Empereur jaune (figure mythique fondatrice de la civilisation chinoise) marque symboliquement le point de départ, pour rejoindre Antioche sur la côte turque. C’est le sens historique du commerce, de la Chine vers l’Occident. Il choisit l’itinéraire le plus rude, celui qui longe la bordure sud du désert du Taklamakan jusqu’à Kashgar.
Le périple traverse la Chine du Xinjiang, le Kirghizistan, le Kazakhstan, le Tadjikistan, le nord de l’Afghanistan, l’Iran et la Turquie. Thubron voyage à la dure — bus bondés, trains lents, dos de chameau à l’occasion — et profite de ses langues pour s’immerger dans des conversations que peu de voyageurs occidentaux parviennent à avoir. Le livre alterne descriptions de paysages, portraits de rencontres et incursions historiques sur les villes et les peuples traversés : Sogdiens disparus, Tangouts (peuple tibéto-birman qui a fondé un royaume en Chine du Nord-Ouest avant d’être anéanti par Gengis Khan en 1227), Ouïghours sous tutelle chinoise, Tadjiks d’après-guerre civile (le Tadjikistan a connu une guerre civile sanglante entre 1992 et 1997, dont la mémoire pèse encore sur les rencontres). Le titre dit l’essentiel : ce qui subsiste de la route mythifiée n’en est plus que l’ombre, et le voyage prend par moments des accents mélancoliques sur les ravages laissés par le XXe siècle, du génocide arménien au stalinisme, des purges chinoises aux guerres d’Afghanistan.
Plus érudit qu’Ollivier, plus distancié aussi, ce livre s’impose comme l’autre grand récit de voyage contemporain sur la zone, et son contrepoint anglo-saxon. Les deux se lisent fort bien à la suite : Ollivier marche, Thubron transite ; Ollivier rencontre, Thubron observe et resitue dans l’histoire longue. Ensemble, ils donnent une idée de ce que ces routes sont devenues — un espace abîmé par le XXe siècle, en partie réinvesti par le grand commerce contemporain, et que rien ne semble pouvoir éteindre tout à fait.